Ce passage célèbre, répété avec quelques variations aux chapitres 22 et 26, est connu comme étant celui de la « conversion » de Paul, mais la Bible de Jérusalem se contente de parler de la « vocation » de Paul. De fait, lorsque Paul parle de cette rencontre de Jérusalem, par exemple en Ga 1, il ne dit pas « conversion », mais « révélation » ; et lorsquil évoque lincrédulité des Juifs en 2 Co 3, Paul parle dun « voile posé sur leur cur », voile que la conversion au Seigneur enlève. On ne peut donc parler de conversion que si on la conçoit non comme une entrée dans un monde auparavant inconnu, mais comme la mise en lumière dune réalité cachée mais déjà disponible. Conversion oui, au sens originel dun retour.
Les deux premiers versets du chapitre 9 des Actes introduisent le Paul davant Damas : persécuteur avéré des chrétiens, au service des autorités religieuses de Jérusalem. Persécuteur, Paul ne sen défendra pas lorsque plus tard il parlera de lui : Ph. 3,6 ; Ga 1,13. Il reconnaît même avoir été « persécuteur effréné », exactement comme le laisse entendre Luc qui étend le « terrain de chasse » de Paul jusquà Damas, et qui insiste sur ce zèle dans les chapitres 22 et 26. Signe en passant que la Bonne Nouvelle de Jésus doit avoir déjà atteint cette ville, et quelle nest donc plus confinée à Jérusalem.
On ne peut que sétonner néanmoins du zèle de Paul, dès lors que lon ny reconnaît pas un genre littéraire : quelles menaces voyait-il dans ce petit troupeau de juifs égarés ? Rien de plus et rien de moins sans doute que les craintes quont fait naître à Jérusalem la prédication de Jésus lui-même. Laquelle, depuis la mort du prophète fondateur, a dû connaître quelque développement. Cest sans doute ce développement qui inquiète, surtout sil sest accompagné, selon que Luc la noté, de la défection dun certain nombre dautorités sacerdotales en faveur de la nouvelle religion (6,7).
Lévénement a lieu à proximité de Damas il est rapporté dans les versets 3-9. Luc le présente comme un phénomène lumineux et auditif. Au plan « lumineux », forte insistance paradoxale sur la nuit : « sans voir personne », « yeux ouverts », « il ne voyait rien », « il resta sans voir ». Le phénomène lumineux est rapporté également au chapitre 22 (avec cette différence que ceux qui sont avec Paul nentendent pas la voix), mais surtout au chapitre 26, où il connaît toutefois quelques variantes : il sagit maintenant dune vision, et il est précisé quelle a eu lieu vers midi, cest-à-dire au moment de la plus forte clarté. En outre, lexpérience daveuglement est absente, alors quelle est encore présente en 22,11. Il est donc clair, si lon peut dire, que le phénomène daveuglement constitue un élément assez spécifique du chapitre 9, et quil doit avoir aux yeux de notre rédacteur un sens particulier dans ce contexte. On peut penser quil sagit pour Luc de manifester quil sagit dun phénomène exceptionnel, de lordre dune illumination, mais tellement inattendu et bouleversant que Paul ne peut immédiatement y faire face : il faut trois jours, le temps dun passage par la mort et la vie, pour que Paul sacclimate à la nouvelle révélation. Pour quil commence à voir comme Dieu veut quil voit : jusque là, comme tant dhommes autour de lui, Paul « avait les yeux ouverts et il ne voyait rien » (v. 8). Au chapitre 26, où Luc met plutôt laccent sur la mission reçue que sur la manière dont elle a été reçue, comme on peut le constater daprès labondance des paroles de Jésus, lévocation de laveuglement devient secondaire.
Les paroles de Jésus sont importantes : elles impliquent en effet quen persécutant les chrétiens, Paul persécutait Jésus lui-même. Le message est clair : Jésus est dans les chrétiens comme, inversement, les chrétiens sont en Jésus. Cest un message qui représentera un axe essentiel de la Sciences Bibliques de saint Paul et quil livrera sous les thèmes « en Christ » ou « corps du Christ » ; on le retrouvera aussi lorsque Paul, à Corinthe par exemple, insistera tant sur la nécessité de la communion. Que Luc ait inventé la parole de Jésus, ou quil lait apprise de la tradition, il reste quil a raison de la mettre au cur de la révélation paulinienne.
Les versets 10-16 mettent en scène Ananie chez lui, lorsquil reçoit lappel de Dieu. On ne sait rien de cet Ananie, sauf quil est disciple, quil voit, lui, dans et à lissue de sa vision, et quil connaît le Seigneur qui lui apparaît : preuve dune certaine familiarité avec lui. Mais les deux derniers traits sont peut-être justement les caractéristiques du disciple. On apprend en outre que Paul sattend à la venue dAnanie car « il prie et il a vu.. » : ainsi maintenant, lapôtre voit-il dans la prière au moins.
Ananie sinterroge ou plutôt interroge, comme ce fut aussi le cas de Marie, de Zacharie : la mission confiée nest-elle pas impossible ? Ananie ne va-t-il pas ainsi se découvrir aux yeux du persécuteur et rejoindre les rangs des martyrs ? Ananie ne refuse pas dobéir, il voudrait en fait savoir où va le conduire sa mission. Et le Seigneur lui répond en précisant non sa mission, mais celle de Paul, instrument de choix. Ananie sera en fait le premier collaborateur de Paul en lui imposant les mains pour quil recouvre la vue.
La mission de Paul doit donc le porter vers « les nations païennes, les rois et les fils dIsraël ». On sait que Paul revendiquera la première destination, comme présente au cur de la révélation de Damas : « quand Celui qui, dès le sein maternel, ma mis à part et appelé par sa grâce, daigna révéler en moi son Fils pour que je lannonce parmi les païens.. » (Ga 1,15-16). En revanche, on peut sétonner que cette mission doive le conduire vers les rois et les Israélites : la mention royale prépare peut-être la comparution devant Agrippa au chapitre 26, encore quil ny ait là quun seul roi ; quant à lévocation des fils dIsraël, il faudrait savoir ce que Luc met sous ce mot : il semble que lemploi soit présent surtout dans les Actes (5,21 ; 7,23.37 ; 9,15 et 10,36), et quil sagisse par là la nation, plus que lIsraël véritable, celui que Dieu destine à la foi en Jésus (cf. 13,23 ; 28,20) comme on le trouvera chez Paul.
Cette mission sera difficile car, de même que pour Étienne, « le disciple nest pas au-dessus du maître » : elle saccompagnera de persécutions, et Paul témoignera plus tard en avoir traversé plus dune (2 Co 11,23s).
À partir du verset 17, nous assistons à la rencontre dAnanie et de Paul. On remarque quAnanie ne paraît rien dire à Paul du contenu de la mission de ce dernier : le rédacteur nen a parlé quà destination du lecteur. Dans la version n°2 de la vocation, en Ac 22,15, Ananie est toutefois plus explicite : Paul devra être témoin, au sens fort que ce terme a chez Luc, devant tous les hommes ; en parler à ce moment-là, alors que Paul est au-devant de la scène et donne justement son témoignage, a plus de sens. Il est vraisemblable quAnanie a parlé, mais Luc nen dit rien en Ac 9, au moins directement, pour des raisons de « scénario ». Mais il le fait indirectement car, après avoir évoqué le recouvrement de la vue, Luc parle du don de lEsprit (v. 17) : or on sait que par là, Luc veut souligner le rôle tout particulier de celui qui reçoit, un appel en sorte à être témoin.
Version 1.0 - septembre 1999
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