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I. LE NOUVEAU TESTAMENT ET LE JÉSUS DE L’HISTOIRE

Comme on le sait, les évangiles ne sont pas les plus anciens documents de la tradition néotestamentaire : les lettres de Paul leur sont antérieures. On date celles-ci souvent des années 50 (je suis personnellement convaincu que certaines d’entre elles sont plus anciennes, des années 40), et on estime aujourd’hui, bien que ce soit fort discuté, que le plus ancien de nos évangiles serait celui de Marc et qu’il ne serait peut-être même pas antérieur à la révolte juive de 70. Autrement dit, les plus anciens témoignages sur Jésus datent au mieux de 10 à 20 ans après sa mort…

Mais le problème n’est pas seulement chronologique. Beaucoup d’auteurs estiment en effet que ce témoignage est infléchi, et parfois fortement, par la foi post-pascale des disciples et que la figure terrestre de Jésus reçoit de cette foi post-pascale une grande part de son contenu ; certains sont même allés jusqu’à écarter la possibilité de retrouver le Jésus de l’histoire à partir des témoignages des disciples et des évangélistes.

Le débat que j’évoque date des années 1960-70. Ce n’était pas le plus souvent, quoi qu’il y paraisse et quoi que les auteurs en présence en aient dit, un débat seulement exégétique : il était marqué par un certain nombre d’options philosophiques, telle l’opposition que Kant établit entre phénomènes et noumènes, autrement dit entre une réalité inatteignable et l’image que l’on s’en fait et qui seule est perceptible par notre raison.

Aujourd’hui, le scepticisme est beaucoup plus mesuré chez les chercheurs, comme l’a montré par exemple la série d’émissions télévisées Corpus Christi (cf. annexes 1 et 2). L’historicité de Jésus n’est plus guère contestée : le Père Grelot, par sa simple question « comment les chrétiens ont-ils pu s’attacher à un homme qui subit le pire des supplices ? », dit l’essentiel, à savoir le caractère profondément étonnant de « l’histoire Jésus », qui interdit d’y voir un produit de l’imagination ; en outre, les recherches sur les correspondances entre les évangiles, mais aussi sur leurs différences, ne peut là non plus être un fruit d’une imagination débordante.

Mais la question reste : comment passe-t-on du Jésus historique au Jésus de la foi ? Là encore, on peut citer Grelot : « on risque d'établir une coupure entre "Jésus de l'histoire" et le "Christ de la foi", sans comprendre qu'il y a une identité entre les deux, moyennant une interprétation correcte des textes qui parlent de l'un et de l'autre ». Ce même auteur évoque plus loin « l’absence d’un exposé méthodologique qui aurait dit "ce qu'il faut chercher dans les textes évangéliques" et "la façon dont ils parlent de l'histoire de Jésus sous l'angle de la foi" - sans se départir d'une attention à l'histoire réelle de Jésus, mais sans chercher à la reconstruire à notre façon moderne ».

Si l’on prend les textes évangéliques comme de simples récits historiques, leurs contradictions sautent aux yeux et les rend invraisemblables : de fait, il faut admettre qu’ils relisent les événements à la lumière de la foi pascale. Pour autant, il serait stupide de nier leur enracinement historique, dans les faits et les paroles de Jésus, et ceci même dans le regard profondément théologique d’un saint Jean.

Au sujet de la chronologie de la vie de Jésus présentée par ce dernier, voici ce qu’écrit Philippe Rolland : « La chronologie de Jean est bien plus vraisemblable que celle des Synoptiques, qui distribue les événements entre la Galilée et la Judée, sans tenir vraiment compte de l’ordre réel. Les Synoptiques savent pourtant que Jésus a souvent prêché à Jérusalem, chaque fois qu’il s’y rendait pour une fête (cf. Mt 23,37 = Lc 13,34). Mais ils préfèrent regrouper tous les gestes et les enseignements de Jésus à Jérusalem en un seul ensemble, après la confession de foi de Pierre. L’expulsion des vendeurs du Temple, qui a eu lieu quarante-six ans après le début des travaux entrepris par Hérode en 20/19 av. J.-C., tombe chez Jean à la Pâque de l’an 28 (Jn 2,20), c’est-à-dire la quinzième année de Tibère César (cf. Lc 3,1), alors que, selon les Synoptiques mal interprétés, il faudrait la dater de l’an 30. Toutes les chronologies reconnaissent que c’est Jean qui a raison. Après cette première Pâque de l’an 28, Jean en connaît une deuxième en l’an 29 (Jn 6,4), puis une troisième en l’an 30, celle où Jésus fut crucifié (..) La chronologie johannique est celle sur laquelle s’appuient les historiens pour préciser quel fut le déroulement exact de la vie de Jésus, ce qui est un hommage mérité à la valeur du témoignage du Quatrième Évangile, qui est cependant le dernier en date1 ».

Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps sur cette question. Retenons que s’il apparaît stupide de prendre pour argent comptant les informations données par les évangiles, il est non moins stupide de nier leur enracinement global dans la vie de Jésus ; ajoutons que les paroles de Jésus transmises par les évangiles, si elles peuvent – ce qui reste à démontrer dans chaque cas- ne pas représenter exactement le phrasé de Jésus, en traduisent sans aucun doute l’esprit profond.

Il est donc temps maintenant de nous arrêter sur quelques caractéristiques profondes de la vie et de l’enseignement de Jésus. Lorsqu’il cherche à définir quelques traits de la manière de parler de Jésus, Joachim Jeremias2 en propose cinq : les paraboles, les énigmes, le règne de Dieu, Amen et l’appellation Abba. Il montre comment ces usages sont très singuliers sinon exceptionnels dans la littérature de l’époque, et devaient bien être typiques de l’enseignement de Jésus.

Ces caractéristiques linguistiques nous mettent au cœur du message fondamental de Jésus que l’on peut répartir sur trois domaines :

Il se trouve que les titulatures de Jésus dans la première tradition chrétienne correspondent plus ou moins à ces domaines : au premier, on peut référer l’appellation « Fils de Dieu » ; au deuxième, l’appellation « Seigneur » ; au troisième l’appellation « Christ ». Ce sont ces trois points, qui ne prétendant aucunement à l’exhaustivité, qu’il est intéressant de reprendre pour bâtir une christologie.

1 Ph. Rolland, L’origine et la date des évangiles, Saint-Paul, Paris, 1994, p. 61-62.

2 J. Jeremias, New Testament Theology, vol. 1, SCM Press, Londres, 1971, p 29-37.

Version 1.0 - septembre 1999
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