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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
Le scandale du mal
Une question posée à Dieu
Une lecture du livre de Job

2001


1. Analyse du livre de Job

L'analyse littéraire du livre de Job montre que le texte est le fruit de plusieurs remaniements. L'étude du vocabulaire est probante. Par exemple la manière de nommer Dieu : YHWH, Elohim, Eloah ou Shaddaï. Ces remaniements ne surprennent pas l'exégèse moderne, puisque la Bible entière est l'objet d'une relecture incessante.

Les traductions du livre de Job mettent en évidence ce fait : le prologue et l'apologue sont écrits en prose. Le reste du livre est écrit de manière rythmée, comme un grand poème épique. Une lecture même superficielle montre que la figure de Job est fort différente dans chacune des parties.

1. Un conte moral

Le récit primitif est un conte moral. Il promeut de manière imagée un éloge de la vertu. Job, modèle de sagesse, est connu de tout l'Orient. Son histoire permet à l'auteur de faire l'apologie de la constance dans l'épreuve.

Dieu se réjouit de ses oeuvres. L'ange préposé à l'inspection des hommes, scrutateur de leurs oeuvres bonnes et mauvaises, reconnaît les mérites de Job. Il le soupçonne ; Job n'a pas de mérite à être pieux, puisque tout lui réussit. Trop heureux, Job n'a pas de mérite à croire en Dieu. Pour vérifier la qualité de sa foi, Dieu permet à Satan de persécuter Job. Dans un premier temps, Job perd tout son avoir : ses biens et ses enfants. Job ne maudit ni se révolte. Dieu est fier de Job. Satan poursuit plus avant son inquisition. Il reçoit de Dieu la permission de faire souffrir Job par un ulcère malin. Face aux provocations de sa femme, Job ne maudit pas Dieu et lui répond :

    « Si nous acceptons le bonheur de la main de Dieu, comment ne pas accepter de même le malheur ! » (2,10).

Job est donc admirable. Il est le modèle du juste qui reçoit bonheur et malheur avec égalité de piété. Après avoir fait subir cette épreuve, qui a prouvé que son fidèle serviteur était vraiment juste et pieux, Dieu le récompense. Il lui rend le bonheur : des fils et des filles, de grands biens et une réputation qui le place hors du commun.

Tel est, rapidement résumé, le sens du récit primitif. Comme dans les paraboles, les détails importent moins que le mouvement. Ce récit emprunte aux représentations communes du Moyen Orient : Dieu est dans le ciel ; entouré par une cour, il est le maître de l'histoire et gouverne toute chose avec prudence. Il punit les méchants et récompense les bons. Il permet l'épreuve du juste pour qu'il en sorte plus grand et plus pur qu'avant. Ce discours moral explicite un principe essentiel à toute sagesse humaine : faire le bien est source de bonheur ; faire le mal est source de malheur. Le conte moral a donc une valeur universelle - soulignée par le fait que Job n'est pas fils d'Abraham.

Pourtant cet apologue laisse le lecteur sur sa faim. Il esquive la difficulté, puisque le mal est considéré comme une épreuve momentanée. La réalité est bien différente. Le lien entre la justice et le bonheur n'est pas aussi simple que dans la morale. Il est des innocents qui sont écrasés par le malheur et leur souffrance brise l'explication bien-pensante.

2. Le malheur du juste

La même question s'est posée dans l'histoire du peuple élu. Pour cette raison, l'auteur principal du livre de Job a repris ce conte et y a introduit un cycle de discours qui développe une réflexion plus radicale.

Les plaintes de Job sont croisées aux discours de trois de ses amis. Ceux-ci représentent la sagesse traditionnelle. C'est contre eux que Job dénonce comme injuste le comportement du Dieu qui lui inflige le malheur. Le mouvement de ces dialogues est simple : Job dénonce la morale traditionnelle qui lie de manière stricte le bonheur avec la piété et la justice. Sa situation prouve le contraire. Job ne se contente pas de s'en prendre aux donneurs de leçons que sont ses amis. Il s'en prend à Dieu même. Il pose à Dieu la question déchirante : pourquoi ? Le scandale du mal est une question posée à Dieu.

L'étude scientifique du livre, montre que le texte a été remanié à trois reprises. Dans une première rédaction, Job et ses amis faisaient partie égale, et un discours de Dieu concluait par la manifestation de sa toute-puissance et de l'inachevé de la question. Une deuxième rédaction accentue la revendication de Job - dans des prières adressées à Dieu - elle s'achève par une deuxième discours de Dieu qui donne raison à Job. L'excès de cette conclusion a amené un autre rédacteur à modifier le texte en introduisant un quatrième interlocuteur ce qui brise l'harmonie du livre.

Cette histoire littéraire du livre de Job permet de comprendre pourquoi le livre a été lu de manière si diverse, privilégiant tour à tour la figure de Job silencieux et soumis, puis Job révolté, mais aussi comme victime de ses amis, ou encore comme prince déchu objet de la dérision publique. Tous ces thèmes sont présents dans le livre. Ils ne sont pas facilement harmonisables. Pour ma part, afin d'avancer dans le mystère du mal, je privilégie les propos de Job et dans ces discours les parties où il s'adresse directement à Dieu.

3. Place du livre dans la Bible

L'essentiel des discours a sans doute été écrit lors de la destruction de Jérusalem par les Assyriens. Les propos de Job sont en opposition avec la théologie exprimée dans les poèmes joints au livre de Jérémie les Lamentations. Celles-ci disent la douleur du peuple devant le pillage, le massacre et la déportation des habitants de Jérusalem. Elles disent aussi que c'est à cause du péché du peuple que ceci est arrivé par manière de juste châtiment. Voyant l'ampleur du malheur, l'auteur du livre de Job affirme que rien ne saurait justifier une telle punition, que son excès empêche de présenter comme une correction paternelle.

Le livre pose donc la question du scandale du mal. Job y apparaît comme le vrai croyant. La foi fonde son audace. Il n'élude aucune des questions parce qu'il a la foi la plus forte en Dieu, l'Unique, créateur du ciel et de la terre et responsable de tout ce qui est.


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