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RECENSION

L'origine du christianisme
Une série de Gérard MORDILLAT et Jérôme PRIEUR
DVD Arte Video

par Hervé PONSOT
Dominicain, Bibliste

L'origine du christianisme, DVD Arte Vidéo

  • Cette recension est publiée en partenariat avec la revue Képhas (voir le prochain numéro à paraître)
  • Présentation détaillée du Coffret : cliquer ici

I. Préliminaires

Sur la jaquette de couverture, on peut lire :

DVD L'origine du christianismeL'Origine du christianisme explore en plus de dix heures, la formation du christianisme à l'intérieur du judaïsme, puis sa séparation avec la religion-mère et pose des questions fondamentales et explosives sur le plan historique telles que : Jésus a-t-il fondé l'Église ? Jésus avait-il des frères ? Quel obstacle constitue le dogme de la virginité perpétuelle de Marie ? Paul est-il le véritable fondateur de la nouvelle religion ? Quelles traces du christianisme primitif retrouve-t-on au début de l'islam ? Le christianisme s'est-il approprié l'héritage juif ?... et bien d'autres questions dont les réponses sont données par les seuls témoins de cette époque : les textes du Nouveau Testament.

Cette introduction, dont Mordillat et Prieur ne sont sans doute pas les auteurs, pose d'emblée un grave problème : on y laisse entendre que les textes vont donner une réponse par eux-mêmes, alors qu'il est clair pour tout commentateur que les textes ne parlent pas d'eux-mêmes, qu'ils doivent être « interprétés », qu'au mieux ils balisent une ou des pistes, mais que la réponse constitue un cheminement sur cette ou ces pistes, dont la profondeur dépendra d'une part de la foi du lecteur ou de l'auditeur1, d'autre part de sa manière d'interroger les textes. Il n'est pas de réponse toute faite à partir des textes, mais une réponse à faire. Pour le dire avec les mots de saint Paul : « dans l'évangile, la justice de Dieu se révèle de la foi (de celui qui a écrit) à la foi (du lecteur ou de l'auditeur) » (Rm 1,17).

Ouvrons le coffret : quatre DVD, pour 10 épisodes. Il est impossible, dans le cadre de cette étude, de détailler chacun de ces épisodes, et je me contenterai de m'arrêter sur le premier, intitulé « Jésus après Jésus ». En voici le résumé proposé sur un livret :

Vers l'an 30 à Jérusalem, Jésus est crucifié par les Romains. Trois siècles et demi plus tard, le christianisme devient la religion officielle de l'Empire. En combien de temps Jésus est-il devenu Jésus-Christ, le Fils de Dieu, Dieu fait homme ? Jésus a-t-il fondé l'Église ? Après sa mort, est-ce Pierre, le chef des disciples, qui le remplace à la tête de la communauté ?

Bien sûr, il ne s'agit que d'un résumé, nécessairement court, destiné à attirer l'attention du lecteur. A nouveau, on peut penser que les rédacteurs de ce court passage ne sont pas Mordillat et Prieur, mais, quel qu'en soit l'auteur, comment ne pas constater le caractère ambigu sinon provocateur de la troisième phrase : « en combien de temps Jésus est-il devenu Jésus-Christ, le fils de Dieu, Dieu fait homme ? » Elle laisse entendre que, loin d'être des propositions de base incluses dans la proclamation primitive, la messianité et la divinité de Jésus sont des propositions additionnelles : se trouve déjà absente, et se trouvera toujours absente dans le texte que nous allons détailler, cette idée toute simple et fondamentale que le message de Jésus comporte toujours plus que ce que l'on peut en entendre et comprendre à un moment donné, et que les développements successifs, loin de trahir le dit message, en donnent peu à peu, sous la caution de l'Esprit-Saint, la substantifique moelle.

Soit dit en passant, il ressort de cette remarque que la recherche de la formulation primitive des paroles de Jésus, ce que nos amis allemands appellent les Ur-Wörte, qui a constitué longtemps le travail de l'exégète, constitue fréquemment une impasse ; et le texte biblique s'éclaire tout autant de ce qui s'écrit en aval que de ce qui s'est écrit en amont. C'est pourquoi la fameuse « tradition », dont il ne sera jamais question dans notre épisode, ne constitue pas un obstacle à l'interprétation, mais la règle de celle-ci. Mais passons.

Avant d'entrer dans le détail de l'épisode choisi, quatre remarques sur la forme, totalement imputable à la volonté des réalisateurs cette fois :

  1. Les commentaires d'un exégète donné sont transmis sous forme de courtes interventions : vulgairement, on dira qu'elles sont « saucissonnées ». Les réalisateurs diront que ces coupures ont été faites pour respecter la thématisation de l'ensemble, mais il reste un fait bien connu, à savoir que de telles coupes permettent toutes les manipulations.
  2. Les réalisateurs paraissent vouloir s'effacer derrière les propos des « scientifiques » et ils ne prennent donc pas explicitement la parole. Il n'empêche que n'importe quel réalisateur de n'importe quelle œuvre défend toujours un point de vue, voire une thèse, et c'est bien ce qui se passe ici. Pour prendre l'exemple de l'épisode « Jésus après Jésus » : voilà un titre relativement neutre, mais une thèse parmi d'autres sous-tend cette partie, à savoir que le christianisme s'est non seulement démarqué, mais éloigné indûment de sa matrice originelle, le judaïsme dans lequel a évolué et pensé Jésus. C'est une thèse, elle est parfaitement défendable comme telle, mais la mise en scène est faite de telle sorte qu'elle semble résulter nécessairement des propos des exégètes, grâce à de savants dosages : il aurait été beaucoup plus normal et « scientifique » que la dite thèse soit proposée d'emblée avant de faire l'objet de développements divers à partir des commentaires des interprètes.
  3. Ces commentaires sont proposés les uns après les autres, avec pour seule information le nom de l'intervenant, et sans aucune confrontation : dès lors, le sentiment d'un accord global entre tous et donc d'une convergence, bien douteuse en réalité, devient inévitable. Faut-il le signaler ? La convergence, largement induite à partir de quelques procédés qui seront évoqués, va toujours dans le sens de la thèse des réalisateurs.
  4. Certes, il existe quelques propos déviants. Mais lorsqu'un tel propos se présente, il est alors « encadré » par d'autres propos qui l'infirment : aucune évaluation des raisons et de leur « poids » n'est proposée. Tous les propos se valent, à l'intérieur d'une confession donnée, ou entre différentes confessions, au nom de la qualité scientifique de chacun.

Ces réserves, considérables on en conviendra et confinant à la manipulation, étant faites, venons-en au détail de l'interprétation, autrement dit au contenu. Mettons-nous enfin à l'écoute de « Jésus après Jésus », non sans avoir exprimé un caveat : lorsque j'exprimerai des réserves sur les propos de tel ou tel interprète interrogé, il faudra rester conscient que les propos en question sont partiels, fruits d'un découpage voulu par les réalisateurs, et qu'ils peuvent donc ne pas refléter en vérité l'opinion précise des interprètes en question ; c'est dire que les réserves viseront en fait les réalisateurs plus que les interprètes.

II. De Jésus à l'Église

Jésus n'a pas fondé l'Église. Jésus n'a pas mis en place un dispositif qui, institutionnellement, serait la base de ce qu'est devenu l'Église (D. Marguerat). Anachronisme. Jésus n'a pas voulu fonder l'Église, il a voulu le renouveau d'Israël (J. P. Lémonon).

D'emblée, nous entrons dans l'une des difficultés majeures des propos tenus : la polysémie du langage. Que faut-il en effet entendre par Église ? La question est bien sûr posée plus loin par certains interprètes. Pour les deux exégètes évoqués, le contexte montre que l'Église dont ils parlent est celle qui s'écrit avec un grand E, et qu'ils la voient telle qu'elle sera ou est encore aujourd'hui, Église hiérarchique ou institutionnelle. Dire que Jésus n'a pas fondé cette Église là est une quasi-évidence, mais qui demande néanmoins à être nuancée.

Jésus a en effet clairement voulu établir le « groupe des Douze », autrement dit une entité représentative de ce peuple d'Israël auquel il destinait initialement sa mission ; et ce groupe d'appelés, dont le modèle est peut-être l'assemblée du désert (Dt 31,30 ; 1 R 8,14.22.55.65 etc.), en hébreu qahal, en grec ekklêsia, veut être un nouvel Israël, pour reprendre les termes de Lémonon2, une communauté, une église, plus organisée sans doute qu'on ne le dit souvent3, et dont rien ne permet de dire qu'elle ne portait pas déjà en germe l'Église plus institutionnelle qui viendra plus tard.

Je redis à nouveau ce point fondamental : les paroles et les actes de Jésus, comme ceux de tout prophète d'ailleurs, mais à un point supérieur, étaient et sont encore porteurs de plus de sens que ce que l'on peut en comprendre et en vivre à un moment donné. C'est ce qui continue d'en faire la richesse et l'actualité.

La foi chrétienne. Je n'ose pas parler de christianisme, à ce moment-là, on a à faire à des juifs qui adoptent la foi au Messie (...) On n'est pas encore à l'époque d'un christianisme autonome. Il faudra attendre des dizaines et des dizaines d'années (P. Geoltrain). Au départ, il n'y a pas de chrétiens, il y a des juifs qui professent que Jésus est le Christ, qu'il est mort, et qu'il est ressuscité. Et il est le Sauveur. (Emmanuelle Main). Difficile de nous replonger dans la mentalité de ceux qui ont inventé le christianisme. L'invention du christianisme, l'expression n'est pas forcément heureuse (F. Blanchetière).

La « séparation » officielle entre l'Église et la synagogue est datée par les exégètes du synode de Jamnia au cours des années 80. Mais il ne s'agit là que d'une reconnaissance de droit d'une situation qui existait déjà dans les faits. Il faut se souvenir en effet que la première prédication paulinienne à destination des païens, celle du « premier voyage » de Paul tel que Luc le rapporte dans les Actes (ch. 13-14), date très probablement des années 37-40 ; certains exégètes considèrent même que Paul a commencé sa prédication lors du séjour à Damas qu'il fit juste après sa rencontre avec le Christ, autrement dit dès l'année 34 : mais les informations manquent ici pour savoir s'il a prêché alors à d'autres qu'à des Juifs.

En tout état de cause, on peut donc dire qu'il a existé très tôt dans l'Église4 des communautés différenciées, dont certaines pagano-chrétiennes : le « au départ » annoncé par Emmanuelle Main fut plus bref qu'il ne paraît. Et comme toutes ces communautés ont été d'emblée, comme on l'a dit plus haut, structurées, organisées pour durer, il paraît difficile de suivre P. Geoltrain lorsqu'il prétend qu'il fallut des dizaines et des dizaines d'années avant que l'on ne connaisse un christianisme autonome : au moins dans les faits.

L'invention du christianisme, c'est d'abord de voir en Jésus le Christ ressuscité (voix off).

Voilà à l'œuvre cette fameuse voix off, dont le livret nous dit qu'elle est celle de Manuela Morgaine, voix qui fait le lien entre les différents chapitres5 et qui s'exprime aussi dans la traduction des interventions étrangères. Mais son rôle est beaucoup plus important qu'on ne s'y attend : elle intervient aussi dans le débat, à travers certains commentaires qui sont loin d'être indifférents et qui doivent provenir des réalisateurs.

F. Blanchetière vient de parler de « l'invention du christianisme », tout en marquant prudemment combien l'expression peut prêter à confusion. Mais telle qu'elle est reprise par la voix off, l'expression provoque la dite confusion : il est clair en effet qu'elle veut maintenant dire à peu de choses près « la trouvaille ».

Loin d'être une méprise accidentelle, le commentaire ci-dessus donne le ton comme on peut s'en rendre compte à plusieurs reprises. Voici en effet l'introduction du chapitre 4 en voix off:

Selon une formule célèbre, Jésus a annoncé le Royaume et c'est l'Église qui est venue.

Beaucoup connaissent cette formule célèbre, attribuée à Ernest Renan, tout à la fois fort polémique et fort critiquable : aucun des interprètes ne l'a reprise et elle apparaît soudainement à travers cette voix off. Laquelle introduit aussi le chapitre 5 :

Effectivement tout est là, tout le christianisme ! Que le Christ, le Seigneur Jésus devienne à la fois homme et Dieu, le verbe incarné, le Logos et finalement Dieu lui-même.

La voix reprend et détourne un commentaire fort juste de S. Légasse, disant :

Jésus est un être divin : c'est là que se trouve le nœud de l'affaire.

Comment douter en effet que le passage du verbe être chez Légasse au verbe devenir de la voix off soit encore et toujours accidentel ? Un dernier exemple pour enfoncer le clou, avec l'introduction du chapitre 6 par la voix off :

L'exécution de Jésus sur la croix, sa fin misérable marque pour les disciples la ruine de tous leurs espoirs. La croyance qu'il n'est pas mort, qu'il est ressuscité va leur permettre de surmonter cette catastrophe.

Avec l'emploi du terme croyance, avec la tournure globale de la phrase, il est clair que cette voix suggère (le mot est faible) que mort et résurrection sont un tour de passe-passe pour remettre en marche une mécanique détruite : aurait-il été si difficile de mettre le terme témoignage, ou quelque autre du même type, à la place de celui de croyance ? Oui, mais l'impression générale aurait été très différente, différente en tout cas de ce que semblent souhaiter les réalisateurs.

Le Royaume de Dieu annoncé par Jésus était vraiment très très différent de la nouvelle église (...) église créée entre la mort de Paul et l'an 150, église qui s'est éloignée et éloignée encore de ce qu'elle était à l'intérieur du judaïsme (...) Si Jésus était revenu vers l'an 150 et avait regardé autour de lui, s'il avait vu ce qu'était devenue pour ses fidèles la nouvelle religion, d'abord créée par Paul puis sans cesse développée, il se serait sans doute évanoui, tout au moins il n'aurait rien reconnu (M. Herr)

Ce commentaire d'un interprète de confession juive ne peut vraiment surprendre : il ne prend évidemment en compte ni l'assistance de l'Esprit-Saint, ni le thème patristique de la condescendance de Dieu livrant aux hommes une révélation progressive à partir d'un riche noyau primitif. Il est d'ailleurs suivi d'excellentes remarques venues aussi bien d'E. Main (On voit Paul avec un rôle beaucoup plus important que les autres parce que c'est la documentation que l'on a) que de J. P. Lémonon soulignant qu'il n'y a pas de « blanc » entre la mort de Jésus et celle de Paul. On regrettera seulement que l'expression new-born church employée par Herr soit traduite de manière fort tendancieuse par « nouvelle église ».

Mais lorsque, dans ce chapitre 4, on constate que la parole est donnée d'emblée, puis redonnée en finale à G. Stroumsa, avant de l'être à un autre interprète juif, Schwartz, tous deux très critiques sur la continuité entre le Jésus de l'histoire et celui de l'Église, et que Légasse ne peut que très brièvement rappeler l'essentiel sur la divinité de Jésus, parole évoquée plus haut dans notre étude, on ne peut que se demander si cette répartition est vraiment accidentelle. Voici d'ailleurs la répartition des interventions et des temps de parole tels que j'ai pu les chronométrer : Herr 53s, Lémonon 67s, Main 44s, Stroumsa 50s, Bernheim 38s, Fredriksen 33s, Stroumsa 67s, Schwartz 53s, Légasse 31s.

Voici quelques extraits des interventions :

Il y a quelque chose de très séducteur dans la nouvelle mythologie qui finalement se résume à un nombre limité de points (...) Le christianisme paulinien, un christianisme qui prend ses distances vis-à-vis de la figure juive de Jésus (...) Jésus est transformé en Jésus-Christ, est transformé en personnalité divine (G. Stroumsa) Plus le temps passe, plus le besoin devient pressant de s'éloigner du Jésus terrestre, du Jésus de chair, du Jésus juif, car il ne sert pas à une chrétienté composé de Gentils (...) Au début, Jésus était vu comme le fils de David, le Messie d'Israël (..) La pression grandit pour faire de Jésus plutôt que le fils de David celui qui était le fils de Dieu dès l'origine. Donc il devient nécessaire de spiritualiser Jésus (D. Schwartz)

Impossible de répondre point par point à de telles observations : il faudrait s'arrêter sur le terme mythologie, sur l'enracinement juif évident des écrits de Paul, sur la continuité de son œuvre avec celle de Jésus, sur l'importance de thèmes tels que l'autorité et le pouvoir du pardon dans les évangiles dans la mesure où ils manifestent clairement que Jésus s'est voulu et était plus, beaucoup plus que l'homme Jésus etc. Mais cette étude serait beaucoup trop longue et aride. Encore une fois, Légasse, dans le peu de temps qui lui est accordé, dit l'essentiel : « Jésus est un être divin : c'est là que se trouve le nœud de l'affaire »

Notons seulement qu'en agençant autrement les interventions, en donnant plus d'espace encore à celle de Légasse, le sentiment de discontinuité véritable entre le Jésus de l'histoire et celui de l'Église que veut laisser ce chapitre à l'auditeur lambda n'existerait pas ! Mais était-ce là l'intention des réalisateurs ?

 Combien de temps a-t-il fallu aux chrétiens pour assimiler Jésus à Dieu ? Les chrétiens ont débattu de cette question pendant des centaines d'années (D. Schwartz)

Je ne peux m'empêcher de m'arrêter sur cette assertion. C'est un homme de confession juive qui parle, et qui mérite à ce titre respect, mais non au titre de ce qu'il affirme ou semble affirmer. Il est trop clair en effet que l'assimilation dont il parle se trouve déjà largement dans les évangiles, au travers des thèmes déjà évoqués de l'autorité et du pardon ; ne serait-ce aussi que parce que Paul lui-même donne le titre de Kyrios (Seigneur, titre de Dieu dans l'Ancien Testament) et même celui de Dieu (Rm 9,5), qu'on le veuille ou non, à Jésus. Ce que la tradition chrétienne a débattu n'est donc pas l'assimilation de Jésus à Dieu, mais le mode de relation, ou d'assimilation si l'on veut garder le langage de Schwartz, de Jésus à Dieu : c'est quand même tout autre chose !

C'est peut-être ce qu'a voulu dire Schwartz en fait, mais alors ou il le dit très mal, ou son intervention a été malencontreusement coupée.

III. La figure de Pierre

Les chapitres 8 et 9 du DVD évoquent la figure de Pierre : je vais regrouper les extraits. On y entend d'abord les commentaires suivants à propos de Mt 16,18, jeu de mots bien connu sur « Pierre », à la fois nom de l'apôtre et fondement sur lequel Jésus veut instituer l'Église :

Reste à savoir si cette parole remonte au Jésus de l'histoire : pour ma part, je n'en suis pas absolument convaincu ; elle pourrait aussi remonter aux tout premiers temps de l'église de Jérusalem, à un moment où Pierre est le représentant par excellence de la communauté (C. Grappe) Si cette parole avait été dite par Jésus de Nazareth, peut-on penser que Marc et Luc l'aient passé sous silence ? C'est absolument impensable (J.P. Lémonon) Pierre a exercé une position prééminente déjà du temps de Jésus, c'est difficile de l'évacuer complètement (S. Légasse)

Et sur la personne même de Pierre, qu'il me soit permis d'isoler les interventions de Vouga et Stanton, exégètes de confession protestante tous les deux, l'intervention du second nommé constituant presque le fin mot de ce premier épisode, s'il n'y avait pas à nouveau la voix off sur laquelle je vais revenir plus loin :

Nous avons des figures symboliques, nous avons des figures de pouvoir, nous avons des figures identificatoires. Je ne vois pas que Pierre ait jamais eu un pouvoir quelconque dans le christianisme primitif. Avec Pierre, je crois que l'on a plutôt une figure chargée de toute une symbolique, c'est-à-dire que Pierre était probablement un des associés proches de la mission de Jésus, qui va continuer l'œuvre de Jésus d'abord visiblement en Palestine, puis visiblement partir du côté de Corinthe, puis éventuellement du côté de la Turquie actuelle, puis éventuellement du côté de Rome (F. Vouga) Je ne suis pas persuadé que Jésus ait désigné Pierre comme unique chef de ses disciples, ce qui en ferait si l'on veut son successeur. Il est vrai que l'évangile de Matthieu veut donner cette impression, et c'est sur cette seule base que le christianisme traditionnel, notamment le christianisme catholique et romain a été construit. Mais si on lit attentivement l'évangile de Matthieu, on remarque que le pouvoir donné à Pierre au chapitre 16 est également accordé aux autres disciples au chapitre 18. Donc même dans l'évangile de Matthieu, Pierre n'est pas distingué ni mis sur un piédestal : c'est un contresens de le présenter ainsi, c'est une interprétation erronée de l'évangile selon Matthieu, mais c'est un contresens qui a influé sur l'histoire de l'église pendant deux mille ans (G. Stanton)

S'il fallait résumer le sens de ces interventions, et ce qu'en retireront les auditeurs non critiques, c'est en somme que l'église pétrinienne, celle à laquelle se rattachent les catholiques (que Stanton évite de nommer, au moins dans l'intervention telle qu'elle nous est transmise : je le fais donc à sa place), s'est édifiée à partir d'une phrase qui donne une incontestable primauté à l'apôtre Pierre, mais que Matthieu est seul à attribuer à Jésus et dont l'authenticité serait tout à fait contestable.

Il faudrait un ou plusieurs volumes pour traiter en détail de la question posée par le fameux verset de Mt 16, et il n'est pas sûr que l'on arriverait à une conclusion définitive. Soit. Mais la tradition catholique a quand même pour elle quelques points importants qui ne sont aucunement signalés : entre autres, ce surnom de Pierre donné par Jésus à Simon, surnom devenu un nom commun accepté par tous, et pour lequel Mt 16 fournit une origine très plausible ; ou encore le fait que l'évangile de Luc, et peut-être plus encore les Actes qui lui sont aussi attribués, font jouer à Pierre un rôle essentiel, que l'on peut qualifier de guide et de caution ecclésiale.

Une fois de plus, la voix de Légasse dans ce débat me semble marqué du plus élémentaire bon sens : à partir de tous les textes que nous possédons, « il est difficile d'évacuer complètement une certaine prééminence de Pierre ». Et pratiquement impensable, comme le suggère Vouga, de le réduire à une figure symbolique, sans aucun pouvoir dans le christianisme primitif.

Maintenant la question de la transmission éventuelle de cette prééminence est un autre débat, lequel doit prendre en compte à nouveau la tradition autant que les textes fondateurs.

IV. En guise de conclusion

Revenons pour finir à notre fameuse voix off puisque c'est elle qui conclut l'épisode :

Depuis deux mille ans, l'histoire de l'église repose sur saint Pierre et saint Paul. Mais dans les années 30 à 40 à Jérusalem, rien de cette histoire n'est concevable. A cette époque, la communauté lutte pour sa survie. Au groupe des disciples, dont Pierre est la figure majeure, s'oppose la famille de Jésus menée par Jacques, le frère du Seigneur. Jésus avait-il donc un frère ?

Cette voix annonce l'épisode suivant, consacré en particulier à ce fameux vocable de « frère » : j'en laisse la critique à d'autres. Mais cette voix off a ici le mérite de rappeler indirectement ce que je n'ai cessé de souligner au fil de cet article : une vie ou une œuvre s'éclairent et se comprennent aussi à partir de leur postérité interprétative et pas seulement par l'analyse critique, aussi indispensable soit-elle, des récits d'origine.

Frère Hervé PONSOT o.p.

Toulouse, octobre 2004


1 Ce que souligne en particulier J. Radermakers dans le court et virulent article qu'il consacre à l'opuscule publié par nos auteurs à la suite des émissions télévisées : cf. NRT juillet-septembre 2004, p. 458-561.

2 L'expression dit certes l'intention de Jésus, le renouveau d'Israël, mais elle est maladroite : à la seule exception de Ga 6,16, l'église ne s'applique pas le terme Israël.

3 En Ac 14,23, dans une notre en passant qui semble bien avoir le sceau de l'authenticité, Luc rapporte que Paul et Barnabé établissent des anciens dans chaque église. A mes yeux, il n'a jamais existé hier, pas plus qu'il n'existe aujourd'hui, de communauté, d'église, durable sans une certaine forme de structuration, d'institutionnalisation : c'est la condition nécessaire de sa pérennisation. L'église institutionnelle n'a pas succédé à une église primitive charismatique : elle était et elle est encore cette église.

4 Je n'hésite pas à employer le mot, avec un E majuscule, car l'étude de l'emploi du terme chez Paul montre qu'il ne représente pas toujours l'église locale, mais qu'il désigne aussi parfois l'église universelle représentée par et dans l'église locale, en particulier lorsqu'il évoque son passé de persécuteur (Ga 1,13 ; 1 Co 15,9 ; et peut-être 1 Co 11,22 ; 12,28)

5 Le terme chapitre désigne ici les différentes parties qui divisent chacun des épisodes, parties telles qu'elles apparaissent sur le DVD.


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