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Hervé PONSOT, op

L'Église dans les Actes des Apôtres

s. Paul prêchant à Damas, Monastère Visoki Decani,  XIVe s.

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1. NAISSANCE ET CROISSANCE DE LA PAROLE

L'intention de Luc dans les Actes des Apôtres est-elle vraiment de nous montrer la naissance et la croissance de l'Église ? Pas exactement. Au risque de choquer, je dirais que l'Église n'est même pas, chez Luc, une fin en soi, mais un moyen. Ce qui constitue une fin en soi, c'est la proclamation de l'Évangile, l'annonce du Ressuscité, le message du salut.

Les signes en sont multiples. Les apôtres ne sont pas témoins de l'utilité ou de l'intérêt de la vie fraternelle et communautaire, mais de la Résurrection du Christ (1,8.22 ; 2,32 ; 3,15 ; 5,32 ; 8,25; 10,39 etc.) ; répondre à leur témoignage, c'est "accueillir la Parole" (2,41 ; 7,38 ; 8,14 ; 11,1; 17,11). Les « sommaires » soulignent à leur tour la priorité de la Parole de Dieu : 5,42 ; 6,7 ; 12,24 ; 19,20. Bien sûr, ceux qui accueillent cette Parole se regroupent en communautés, en églises, pour la partager, mais ces communautés n'ont de sens qu'en tant qu'elles rendent témoignage à la Parole de Dieu, nous dirions aujourd'hui qu'en tant qu'elles sont « missionnaires » (je vais revenir sur ce thème).

Plutôt que « naissance et croissance de l'Église », le sujet qui nous retient devrait donc être intitulé « naissance et croissance de la Parole ». Dans la mesure toutefois où cette progression de la Parole s'accompagne inévitablement d'une extension et d'une progression des communautés chrétiennes, on peut parler d'une « naissance et croissance de l'Église ». On voit bien cela dans la phrase programmatique des Actes, celle qui en définit le plan : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée, en Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre » (1,8). Il s'agit bien d'abord d'être témoins ; mais l'avoir été, l'être encore, c'est laisser derrière soi des communautés, des Églises ou leur appartenir.

La mission est donc la vie même de la communauté. Comment va-t-elle se traduire ? Je dirais volontiers, car rien n'a changé sous le soleil : « Verbo et exemplo », par la prédication et par l'exemple.

I. La Prédication

Comment ne pas être sensible à l'importance des discours dans les Actes ? On en rencontre dans le chapitre 2, puis aux chapitres 3(6-26), 4(8-12), 5(29-32), 7(2-53), 10(34-43), 11(4-17), 13(16-41), 14(15-17), 15(7-11), 15(13-21) etc.

Peut-on relever quelques caractéristiques communes à tous ces discours ? Oui, dans la mesure où Luc l'a voulu précisément ainsi. Il y a certes diversité d'auditoires (comme cela est d'ailleurs annoncé à Paul en 9,15), Juifs de tous pays, païens, gouverneurs et rois, et chacun de ces discours est adapté à l'auditoire considéré, mais la structure fondamentale est la même et constitue une sorte de canevas catéchétique. En voici les bases, que l'on peut retrouver dans n'importe quel discours :

Apostrophe :

    « Hommes de Judée et vous tous qui résidez a Jérusalem » (2,14)

    « Hommes d'Israël » (3,12)

    « Chefs du peuple et anciens » (4,9) etc.

Mise en situation :

    « Non, ces gens ne sont pas ivres » (2,15)

    « Pourquoi vous étonner de cela ? Qu'avez-vous à nous regarder ? » (3,12)

    « Puisqu'aujourd'hui nous avons à répondre en justice » (4,9) etc.

Témoignage appuyé normalement sur l'Écriture :

Cf. 2,16-24 ; 3,13-15 ; 4,10 etc.

Face aux païens, la trame change. La critique est d'ordre rationnel (17,24-25), le débat prend appui sur la tradition philosophique et religieuse grecque (17,28-29).

Débat scripturaire :

Cf. 2,25-36 ; 3,18.21-25 ; 4,11 etc.

Le fruit de la Résurrection :

Cf. 2,32 ; 3,16-20 ; 4,10 etc.

Exhortation :

Cf. 2,38 ; 3,19-20 ; 4,12 etc.

L'intérêt de ce canevas est multiple :

Il manifeste aux yeux de Luc l'universalité de cette prédication. L'évangéliste l'avait déjà souligné en 1,7 : il s'agit de rejoindre « les extrémités de la terre ». Dans l'évangile de Luc, il fallait « monter à Jérusalem » (9,51) ; dans les Actes, il s'agit maintenant d'en partir.

s. Paul prêchant à Damas, Monastère Visoki Decani, fresque, XIVe s.Cette universalité n'a rien d'abstrait : Luc prend soin de tenir compte, malgré la généralité de son schéma, des conditions particulières de chaque prédication. Non seulement le style propre à chaque prédicateur est respecté (cf. Paul en Ac 13 avec mention de la justification), mais en outre le type d'auditoire est considéré : le meilleur signe en est Ac 17 où le point d'appui essentiel, l'Écriture, laisse place à la tradition philosophico-religieuse grecque. Autre trait concret : l'enracinement dans une situation particulière de la vie, une guérison, le prodige de la Pentecôte, ou la multiplicité des autels à Athènes. Le prédicateur interroge les auditeurs sur un fait constatable et tente de leur en faire saisir la signification profonde.

On remarquera d'ailleurs, dans ce même chapitre 17, que Luc ne condamne pas, mais qu'il cherche à approfondir : ainsi pour la multiplicité des autels.

Le fondement ultime de cette prédication, même à Athènes, est lui toujours le même : la Résurrection du Christ. Elle est au coeur de la foi et de la mission. Elle se traduit elle aussi dans des faits, en particulier de guérisons.

Cette prédication se veut exhortative, sinon même incitative. On doit remuer le coeur des auditeurs (cf. 2,37) et les faire progresser1.

II. Le Salut

Un signe de la force de l'Esprit, de son action depuis la Pentecôte, est, aux yeux de Luc, « les miracles et les prodiges accomplis par les Apôtres » (2,43 ; 4,30 ; 5,12 ; 6,8 ; 14,3 ; 15,12). C'était déjà le lot de Jésus lui-même, investi par l'Esprit (2,22), en accomplissement de la prophétie de Joël (3,3) : les apôtres sont investis de la même force que celle qui animait Jésus.

Cette force a pour effet, entre autres choses, le miracle ou la guérison: 4,14 ; 5,14 ; 8,7; 28,9. Certes, ces guérisons ne sont pas très nombreuses, mais aujourd'hui, même devant un si petit nombre, l'on reste facilement sceptique, chez les croyants aussi bien qui préfèrent présenter Dieu autrement que par la médiation d'une guérison possible. S'agit-il d'une position totalement justifiée ? N'ampute-t-on pas ainsi le message évangélique d'une dimension essentielle en le réduisant à un salut uniquement moral ?

Quand on regarde ce qu'il en est de l'emploi de l'expression « signes et prodiges » chez Luc, on ne peut qu'être frappé par le fait qu'elle est totalement absente de son évangile. En Matthieu et Marc, on la trouve une fois (Mt 24,24 ; Mc 13,22), toujours dans un contexte apocalyptique. Et quand on s'intéresse maintenant à l'emploi du seul terme « signes » chez Luc, on observe que Jésus refuse de donner un signe (cf. ch. 11 ; et cf. 23,8) ; à nouveau, quand des signes sont annoncés, c'est toujours avec une orientation eschatologique (Lc 21,11.25).

L'affaire est donc claire : Luc parle de « signes et prodiges » dans les Actes car les « signes et prodiges » constituent un donné essentiel des temps eschatologiques, la garantie de la venue du Règne de Dieu. Ils font partie intégrante, nécessaire, de l'annonce de la venue de l'Esprit de Dieu sur les hommes.

Cette position peut apparaître surannée, et les « signes et prodiges » peuvent être évalués autrement que Luc ne l'a fait. Mais si les temps nouveaux sont bien là, si le salut est maintenant présent et agissant dans toutes ses dimensions, pourquoi en retirer cette dimension « physique » essentielle ? Remarquons cette réponse de Pierre : "Ce que j'ai, je te le donne : au nom de Jésus-Christ de Nazareth, marche ! » (Ac. 3,6). Il y a là comme un appel.


1 Ce dernier point est sans doute l'un des plus difficiles à obtenir aujourd'hui, et il y aurait lieu de s'interroger sur les raisons : l'inflation de paroles n'est sans doute pas la moindre, dans la mesure où la multiplication des médias et des produits diffusés aboutit en fait à une non-communication. Le silence devient de plus en plus parlant !

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