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Jean-Michel Maldamé op
Lecture théologique du Livre de Job


Lecture théologique du livre de Job

« De tous les livres de l'Ancien Testament, Job est le plus sublime, le plus poignant, le plus hardi, et en même temps le plus énigmatique, le plus décevant et j'irais presque jusqu'à dire le plus rebutant. Le langage est si fort, il déchaîne, comme la foudre, une telle déflagration à la fois de lumière, d'images, de son, que le lecteur reste étonné et confondu, en même temps, dès que l'homme de Hus élève la voix, qu'il est saisi aux entrailles. Quelle voix ! Qui a jamais plaidé la cause de l'Homme avec une telle énergie ? Qui jamais a trouvé dans les profondeurs de sa foi ouverture à un tel cri, à une telle vocifération, à un tel blasphème ? ». Ainsi parle Paul Claudel (Job, Paris, 1946).

La lecture du livre de Job présente un côté déroutant, car le livre est extrêmement complexe. C'est la raison pour laquelle il a été lu de manières fort diverses. Avant d'entrer dans le livre, il convient de faire une lecture cursive, pour laquelle je donne quelques repères en considérant le livre dans son unité textuelle.

      Le prologue (chap 1 et 2) : Le texte en prose présente les protagonistes du drame. Il ne pose pas de difficulté à un lecteur attentif ; le texte souligne la perfection de Job et à la responsabilité de Dieu dans la conduite des événements.

      Le premier cycle de discours commence par un longue plainte de Job (chap. 3). Il maudit la nuit de sa conception et le jour de sa naissance (v. 2-10) ; ensuite il aspire au néant et au repos de l'absence (v. 11-19) ; enfin, il parle de la souffrance de tous les hommes soumis à l'épreuve (v. 20-28).

      Eliphaz de Téman lui répond en défendant le dogme de la justice rétributive (chap. 4, v. 1-11) qui explique l'énigme de la souffrance : les méchants sont punis. Au chap. 5, il reproche à Job son manque de confiance en la justice de Dieu (v. 1-7) et l'invite à prier (v. 8-17) pour obtenir la guérison (v. 18-27).

      Job reprend sa plainte ; il décrit le poids de l'angoisse qui l'accable (chap. 6, v. 1-7) et redit son désir de disparaître pour ne plus souffrir (v. 8-14) ; il relève l'absence de soutien de la part des amis (v. 15-21) et les appelle à une relation vraie (v. 22-30). Au chap. 7, Job relève la misère qui fait partie de la condition humaine désespérée et s'adresse à Dieu pour lui reprocher de le persécuter (v. 1-21).

      Bildad de Chouah lui répond que Dieu est juste et que la misère de l'homme est la conséquence du péché (chap. 8).

      Job reprend sa plainte en accusant Dieu d'avoir une conduite arbitraire qui est justifiée par sa toute-puissance (chap. 9, v. 1-13). Il souligne la situation de l'homme qui ne peut entrer en procès avec Dieu, car il a pour lui la raison du plus fort (v. 14-33). Job s'adresse alors directement à Dieu lui reprochant de ne pas avoir égard à la condition humaine ; il accuse Dieu de le persécuter en reprenant les images par lesquelles les prophètes disaient l'action de Dieu punissant l'impiété (chap. 10, v.1-17), avant de souhaiter disparaître.

      Sophar de Naamat lui rétorque que la situation de Job est liée à son péché et que son ignorance rend injuste sa protestation (chap. 11) v. 1-12). Il invite Job à la conversion (v. 13-20). Job reprend la parole (chap. 12) pour récuser la théologie de la rétribution développée par ses amis (v. 1-10) ; il remet en cause la théologie de l'histoire, qui veut que Dieu agisse en tout avec sagesse et miséricorde, pour relever l'absurde de la conduite de Dieu (v. 11-25). Job prend à partie ses amis (chap. 13) leur reprochant d'être de mauvais avocats de Dieu (v. 1-13). Il décide de procéder en justice contre Dieu-même (v. 13-19) et s'adresse à Dieu, lui demandant pourquoi il le traite ainsi (v. 20-26). Au chap. 14, Job parle au nom de l'humanité (v. 1-14) dont il dit la terrible condition ; il relève l'irrévocabilité de la mort (v. 13-22).

      Eliphaz de Téman reprend la parole pour accuser Job d'être prétentieux (chap. 15, v. 1-16) et l'invite à entrer dans la tradition des sages qui ont dit le bonheur illusoire du méchant et sa punition prochaine (v. 17-35). Job lui répond que ce discours est trop connu et qu'il parle au nom de sa souffrance (chap. 16, v. 1-10) ; il relève que Dieu est injuste à son égard (v. 11-17) et appelle à la justice (v. 18-22). Au plus extrême de sa peine, il en appelle à Dieu contre Dieu (chap. 17, v. 1-10) et dit son désespoir (v. 11-16).

      Bildad de Chouah prend la parole et redit que le méchant seul périt (chap. 18, v. 1-21). Job répond (chap. 19) que Dieu est en cause (v. 1-12) qui le traite comme un ennemi. Ses amis aussi le persécutent (v. 13-22). Il en appelle une fois encore à Dieu contre Dieu (v. 23-29) pour dire une espérance insensée : sa guérison et sa justification.

      Sophar de Naamat (chap. 20) reprend le thème du châtiment mérité par le pécheur (v. 1-29). Job (chap. 21) lui répond que ce tableau ne correspond pas à la réalité, car les méchants sont prospères tandis que les justes sont persécutés (v. 1-34).

      Eliphaz de Téman accuse Job de fautes d'ordre social : étant riche, il n'a pas pu ne pas commettre des injustices (chap. 22, v. 1-20) et l'appelle au repentir (v. 21-30).

      Job répond par une lamentation où il se plaint du silence du Dieu inaccessible (v. 1-7) qui se cache (v. 8-9) et lui fait peur (v. 13-17). Job élargit la plainte à la situation des victimes de l'arrogance des riches et des méchants (chap. 24, v. 1-25).

      Bildad de Chouah développe le thème du péché originel : personne n'est pur devant Dieu (v. 1-6) et le thème de la toute-puissance de Dieu dans la création (chap. 26).

      Job continue son propos en affirmant son innocence (chap. 27, v. 1-5) ; il confirme son attitude de demande de justice et souligne le paradoxe de la situation de l'humanité (v. 13-23). La plainte de Job laisse place à un développement sur la sagesse qui est inaccessible à l'homme (chap. 28) et que Dieu seul connaît. Job reprend la parole pour évoquer sa grandeur passée (chap. 29, v. 1-20) et sa détresse présente (chap. 30) : les misérables se moquent de lui (v. 1-8) ; il subit l'injure (v. 9-15) ; il est sans force (v. 16-19). Job se plaint encore en s'adressant à Dieu (v. 20-31). Job poursuit en disant une fois encore son innocence (chap. 31) qui est le fruit de l'observation de la Loi, extérieurement mais aussi intérieurement (v. 1-34) avant de redire son appel à Dieu (v. 35-37).

      Intervient alors Elihou rapidement présenté. Il commence par reprocher aux trois sages leur échec à raisonner Job (chap. 32), avant de s'adresser à Job (chap. 33) ; il évoque l'action de Dieu dans la création et par révélation qui apprend que la souffrance est liée au péché et que Dieu s'en sert comme d'une médecine pour guérir l'homme. Il généralise ce propos en s'adressant de nouveau aux trois amis de Job (chap. 34, v. 1-15) puis à Job à qui il expose que Dieu est juste en tout ce qu'il fait. Pour lui, Job est pécheur et doit reconnaître son tort pour être sauvé. Au chap. 35, il invite Job à contempler la majesté de Dieu et justifie son silence par l'orgueil de Job qui demandait des comptes à Dieu. (v. 1-16). Il se fait l'avocat de Dieu, chap. 36) et maintient que Job a contesté Dieu et donc qu'il doit se repentir (v. 1-21). Il élargit le propos par un hymne au créateur (v. 22-33) qui se poursuit au chapitre suivant.

      Dieu répond enfin dans un premier discours (chap. 38 et 39). Il interroge Job pour lui faire sentir sa faiblesse devant la toute-puissance à l'œuvre dans la création. Job s'incline (chap. 40 v. 1-5). Un deuxième discours reprend la même apologie de la puissance de Dieu à partir de la description des monstres mystérieux : Béhémot, Léviathan ( chap. 40 et 41). Job répond en confessant la tout puissance de Dieu L'épilogue montre comment Dieu restaure Job dans son bonheur et récuse ses amis. Job doit intercéder pour eux. Tout se termine donc très bien.

La lecture cursive montre cependant des difficultés qui doivent être relevées.

1. Dès l'ouverture du livre, nous voyons qu'il est composite. La disposition des traductions communes le montre. Il y a un prologue et une conclusion en prose ; l'essentiel est constitué par un texte sous présentation versifiée ou poétique.

Le terme de poétique indique une difficulté, car dire poésie, c'est dire un langage recherché. De fait, la partie versifiée de Job est écrite dans un hébreu difficile à traduire. Bien des mots sont rares ou employés seulement dans ce livre. Il en résulte que toute traduction du livre de Job est une interprétation. C'est la raison pour laquelle il y a de grandes variations entre les différentes traductions.

2. Une lecture, même superficielle, du livre montre qu'il y a des ruptures.

Une première rupture est constituée par les discours d'Elihu. Celui-ci arrive en plein milieu des discussions. Il n'a pas été présenté comme l'ont été les autres intervenants et il prend brusquement la parole.

De même, les discours de Job sont interrompus. Ainsi, dans la troisième partie, le grand discours où la sagesse est personnifiée (chap. 28) vient, manifestement, couper un discours de Job.

Également, nous pouvons voir une rupture fondamentale : le livre de Job se présente comme une série de dialogues entre Job et ses amis avec trois parties ; en chacune d'elle Job parle et chacun des trois prend la parole. Cet ordre régulier est brisé dans la troisième partie.

3. Cet aspect composite n'est pas seulement formel. Une lecture attentive montre que chacun des ajouts participe d'une théologie différente. Ce qui introduit un certain nombre d'incohérences : Job proteste de son innocence, puis il y renonce. A la fin, Dieu déclare que Job est innocent, puis qu'il ne l'est pas.

C'est la raison pour laquelle le livre de Job a toujours été l'objet d'interprétations contradictoires. Avant de lire le livre d'une lecture courante, nous verrons quelques interprétations classiques. Ce sont des lectures théologiques qui dénotent un rapport spécifique à la tradition et qui fondent une pensée sur la question du mal et de ses rapports avec Dieu.

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