Lecture théologique du livre de Job
« De tous les livres de l'Ancien Testament, Job est le plus sublime,
le plus poignant, le plus hardi, et en même temps le plus énigmatique,
le plus décevant et j'irais presque jusqu'à dire le plus rebutant.
Le langage est si fort, il déchaîne, comme la foudre, une telle
déflagration à la fois de lumière, d'images, de son,
que le lecteur reste étonné et confondu, en même temps,
dès que l'homme de Hus élève la voix, qu'il est saisi
aux entrailles. Quelle voix ! Qui a jamais plaidé la cause de
l'Homme avec une telle énergie ? Qui jamais a trouvé dans
les profondeurs de sa foi ouverture à un tel cri, à une telle
vocifération, à un tel blasphème ? ».
Ainsi parle Paul Claudel (Job, Paris, 1946).
La lecture du livre de Job présente un côté déroutant,
car le livre est extrêmement complexe. C'est la raison pour laquelle
il a été lu de manières fort diverses. Avant d'entrer
dans le livre, il convient de faire une lecture cursive, pour laquelle je
donne quelques repères en considérant le livre dans son unité
textuelle.
Le prologue (chap 1 et 2) : Le texte en prose présente les
protagonistes du drame. Il ne pose pas de difficulté à un
lecteur attentif ; le texte souligne la perfection de Job et à
la responsabilité de Dieu dans la conduite des événements.
Le premier cycle de discours commence par un longue plainte de Job (chap.
3). Il maudit la nuit de sa conception et le jour de sa naissance (v. 2-10) ;
ensuite il aspire au néant et au repos de l'absence (v. 11-19) ;
enfin, il parle de la souffrance de tous les hommes soumis à l'épreuve
(v. 20-28).
Eliphaz de Téman lui répond en défendant le dogme
de la justice rétributive (chap. 4, v. 1-11) qui explique l'énigme
de la souffrance : les méchants sont punis. Au chap. 5, il
reproche à Job son manque de confiance en la justice de Dieu (v.
1-7) et l'invite à prier (v. 8-17) pour obtenir la guérison
(v. 18-27).
Job reprend sa plainte ; il décrit le poids de l'angoisse
qui l'accable (chap. 6, v. 1-7) et redit son désir de disparaître
pour ne plus souffrir (v. 8-14) ; il relève l'absence de soutien
de la part des amis (v. 15-21) et les appelle à une relation vraie
(v. 22-30). Au chap. 7, Job relève la misère qui fait partie
de la condition humaine désespérée et s'adresse à
Dieu pour lui reprocher de le persécuter (v. 1-21).
Bildad de Chouah lui répond que Dieu est juste et que la misère
de l'homme est la conséquence du péché (chap. 8).
Job reprend sa plainte en accusant Dieu d'avoir une conduite arbitraire
qui est justifiée par sa toute-puissance (chap. 9, v. 1-13). Il
souligne la situation de l'homme qui ne peut entrer en procès avec
Dieu, car il a pour lui la raison du plus fort (v. 14-33). Job s'adresse
alors directement à Dieu lui reprochant de ne pas avoir égard
à la condition humaine ; il accuse Dieu de le persécuter
en reprenant les images par lesquelles les prophètes disaient l'action
de Dieu punissant l'impiété (chap. 10, v.1-17), avant de
souhaiter disparaître.
Sophar de Naamat lui rétorque que la situation de Job est liée
à son péché et que son ignorance rend injuste sa protestation
(chap. 11) v. 1-12). Il invite Job à la conversion (v. 13-20). Job
reprend la parole (chap. 12) pour récuser la théologie de
la rétribution développée par ses amis (v. 1-10) ;
il remet en cause la théologie de l'histoire, qui veut que Dieu
agisse en tout avec sagesse et miséricorde, pour relever l'absurde
de la conduite de Dieu (v. 11-25). Job prend à partie ses amis (chap.
13) leur reprochant d'être de mauvais avocats de Dieu (v. 1-13).
Il décide de procéder en justice contre Dieu-même (v.
13-19) et s'adresse à Dieu, lui demandant pourquoi il le traite
ainsi (v. 20-26). Au chap. 14, Job parle au nom de l'humanité (v.
1-14) dont il dit la terrible condition ; il relève l'irrévocabilité
de la mort (v. 13-22).
Eliphaz de Téman reprend la parole pour accuser Job d'être
prétentieux (chap. 15, v. 1-16) et l'invite à entrer dans
la tradition des sages qui ont dit le bonheur illusoire du méchant
et sa punition prochaine (v. 17-35). Job lui répond que ce discours
est trop connu et qu'il parle au nom de sa souffrance (chap. 16, v. 1-10) ;
il relève que Dieu est injuste à son égard (v. 11-17)
et appelle à la justice (v. 18-22). Au plus extrême de sa
peine, il en appelle à Dieu contre Dieu (chap. 17, v. 1-10) et dit
son désespoir (v. 11-16).
Bildad de Chouah prend la parole et redit que le méchant seul
périt (chap. 18, v. 1-21). Job répond (chap. 19) que Dieu
est en cause (v. 1-12) qui le traite comme un ennemi. Ses amis aussi le
persécutent (v. 13-22). Il en appelle une fois encore à Dieu
contre Dieu (v. 23-29) pour dire une espérance insensée :
sa guérison et sa justification.
Sophar de Naamat (chap. 20) reprend le thème du châtiment
mérité par le pécheur (v. 1-29). Job (chap. 21) lui
répond que ce tableau ne correspond pas à la réalité,
car les méchants sont prospères tandis que les justes sont
persécutés (v. 1-34).
Eliphaz de Téman accuse Job de fautes d'ordre social : étant
riche, il n'a pas pu ne pas commettre des injustices (chap. 22, v. 1-20)
et l'appelle au repentir (v. 21-30).
Job répond par une lamentation où il se plaint du silence
du Dieu inaccessible (v. 1-7) qui se cache (v. 8-9) et lui fait peur (v.
13-17). Job élargit la plainte à la situation des victimes
de l'arrogance des riches et des méchants (chap. 24, v. 1-25).
Bildad de Chouah développe le thème du péché
originel : personne n'est pur devant Dieu (v. 1-6) et le thème
de la toute-puissance de Dieu dans la création (chap. 26).
Job continue son propos en affirmant son innocence (chap. 27, v. 1-5) ;
il confirme son attitude de demande de justice et souligne le paradoxe
de la situation de l'humanité (v. 13-23). La plainte de Job laisse
place à un développement sur la sagesse qui est inaccessible
à l'homme (chap. 28) et que Dieu seul connaît. Job reprend
la parole pour évoquer sa grandeur passée (chap. 29, v. 1-20)
et sa détresse présente (chap. 30) : les misérables
se moquent de lui (v. 1-8) ; il subit l'injure (v. 9-15) ; il
est sans force (v. 16-19). Job se plaint encore en s'adressant à
Dieu (v. 20-31). Job poursuit en disant une fois encore son innocence (chap.
31) qui est le fruit de l'observation de la Loi, extérieurement
mais aussi intérieurement (v. 1-34) avant de redire son appel à
Dieu (v. 35-37).
Intervient alors Elihou rapidement présenté. Il commence
par reprocher aux trois sages leur échec à raisonner Job
(chap. 32), avant de s'adresser à Job (chap. 33) ; il évoque
l'action de Dieu dans la création et par révélation
qui apprend que la souffrance est liée au péché et
que Dieu s'en sert comme d'une médecine pour guérir l'homme.
Il généralise ce propos en s'adressant de nouveau aux trois
amis de Job (chap. 34, v. 1-15) puis à Job à qui il expose
que Dieu est juste en tout ce qu'il fait. Pour lui, Job est pécheur
et doit reconnaître son tort pour être sauvé. Au chap.
35, il invite Job à contempler la majesté de Dieu et justifie
son silence par l'orgueil de Job qui demandait des comptes à Dieu.
(v. 1-16). Il se fait l'avocat de Dieu, chap. 36) et maintient que Job
a contesté Dieu et donc qu'il doit se repentir (v. 1-21). Il élargit
le propos par un hymne au créateur (v. 22-33) qui se poursuit au
chapitre suivant.
Dieu répond enfin dans un premier discours (chap. 38 et 39). Il
interroge Job pour lui faire sentir sa faiblesse devant la toute-puissance
à l'uvre dans la création. Job s'incline (chap.
40 v. 1-5). Un deuxième discours reprend la même apologie
de la puissance de Dieu à partir de la description des monstres
mystérieux : Béhémot, Léviathan ( chap.
40 et 41). Job répond en confessant la tout puissance de Dieu L'épilogue
montre comment Dieu restaure Job dans son bonheur et récuse ses
amis. Job doit intercéder pour eux. Tout se termine donc très
bien.
La lecture cursive montre cependant des difficultés qui doivent
être relevées.
1. Dès l'ouverture du livre, nous voyons qu'il est composite. La
disposition des traductions communes le montre. Il y a un prologue et une
conclusion en prose ; l'essentiel est constitué par un texte
sous présentation versifiée ou poétique.
Le terme de poétique indique une difficulté, car dire poésie,
c'est dire un langage recherché. De fait, la partie versifiée
de Job est écrite dans un hébreu difficile à traduire.
Bien des mots sont rares ou employés seulement dans ce livre. Il en
résulte que toute traduction du livre de Job est une interprétation.
C'est la raison pour laquelle il y a de grandes variations entre les différentes
traductions.
2. Une lecture, même superficielle, du livre montre qu'il y a des
ruptures.
Une première rupture est constituée par les discours d'Elihu.
Celui-ci arrive en plein milieu des discussions. Il n'a pas été
présenté comme l'ont été les autres intervenants
et il prend brusquement la parole.
De même, les discours de Job sont interrompus. Ainsi, dans la troisième
partie, le grand discours où la sagesse est personnifiée (chap.
28) vient, manifestement, couper un discours de Job.
Également, nous pouvons voir une rupture fondamentale : le
livre de Job se présente comme une série de dialogues entre
Job et ses amis avec trois parties ; en chacune d'elle Job parle et
chacun des trois prend la parole. Cet ordre régulier est brisé
dans la troisième partie.
3. Cet aspect composite n'est pas seulement formel. Une lecture attentive
montre que chacun des ajouts participe d'une théologie différente.
Ce qui introduit un certain nombre d'incohérences : Job proteste
de son innocence, puis il y renonce. A la fin, Dieu déclare que Job
est innocent, puis qu'il ne l'est pas.
C'est la raison pour laquelle le livre de Job a toujours été
l'objet d'interprétations contradictoires. Avant de lire le livre
d'une lecture courante, nous verrons quelques interprétations classiques.
Ce sont des lectures théologiques qui dénotent un rapport spécifique
à la tradition et qui fondent une pensée sur la question du
mal et de ses rapports avec Dieu.
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