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conférence

La Trahison de Judas

Psychologie, histoire et théologie

par Jean-Michel MALDAMÉ
Dominicain


Introduction

I. Quand Jésus appelle

A. La manière dont Jésus connaît l'avenir
B. La nature du salut
C. Le plan de Dieu

II. Les raisons d'une trahison

A. Espérances messianiques
B. Une espérance déçue
C. L'attitude de Jésus

III. Pardon et désespoir

A. Le démoniaque
B. Le temps du repentir
C. Le sens de la gratuité

Conclusion général

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III. Pardon et désespoir

Jusqu'à présent, nous avons relevé que Judas n'était pas fondamentalement différent des autres disciples. Après qu'il ait quitté le dernier repas, il faut reconnaître qu'il est dans un itinéraire singulier dont le Nouveau Testament marque la différence en le comparant aux autres disciples de Jésus.

Il faut là encore tenir compte du fait que le Nouveau Testament a été écrit après les événements et donc que la figure de Judas a été noircie et celle de Pierre rétablie... C'est donc en tenant compte de cette situation qu'il faut les opposer sans accabler Judas au détriment de Pierre.

A. Le démoniaque

Un élément commun du récit concernant Pierre et Judas est la référence à Satan ou au Diable. Cette référence est explicite pour Judas. Luc note "Satan entra en Judas" (Lc 22, 3). De même Jésus dit à ses disciples : "Satan vous a réclamés pour vous passer au crible" (Lc 22, 31). Jean note : "Alors que déjà le Diable avait inspiré à Judas Iscariote l'intention de le livrer" (Jn 13, 1) et plus loin : "Après la bouchée, Satan entra en lui" (Jn 13, 22). Cette référence au Diable ou à Satan mérite attention, parce qu'elle est difficile à comprendre.

1. La réalité du démoniaque

Pour comprendre la mention d'un principe supérieur du mal, il faut écarter deux interprétations réductrices. La première consiste à y voir un langage purement symbolique, pour souligner l'extrême noirceur du cœur de Judas en qui on ne trouve plus les ressources morales qui lui permettraient de se ressaisir. On peut aussi y voir à l'inverse une sorte de manichéisme, dans lequel Judas serait manipulé par une puissance céleste, selon l'opposition dualiste du dieu du bien et du dieu du mal ; Judas serait la victime des forces du mal. On retrouve là la vraie figure du dieu cruel ; mais cela ne respecte pas le strict monothéisme biblique attentif à reconnaître la grandeur de la liberté humaine. Ces deux explications évacuent la réalité humaine, celle de la liberté que Judas a mise en oeuvre lorsqu'il prit conscience que sa conduite était criminelle. Il faut donc proposer une autre explication ; elle a une dimension théologique.

Jésus est venu établir le Règne de Dieu. Telle est sa mission. Or celle-ci ne concerne pas seulement le salut de quelques âmes, mais il s'agit bien d'instaurer une nouvelle création où il y a une solidarité de tous dans la joie, la paix et la présence de Dieu. Le salut a une dimension collective. C'est ce que l'on appelle la communion des saints. Celle-ci est due à l'interaction des éléments qui constituent un corps, le "Christ total" selon l'expression patristique. Aussi le combat de Jésus dans sa Passion ne concerne pas seulement le destin de quelques privilégiés, mais celui de toute l'humanité. L'expression "Règne de Dieu" le dit.

Le Règne de Dieu s'oppose à la "puissance des ténèbres", expression qui désigne une solidarité inverse de celle qu'instaure la venue du Règne de Dieu. Cette image est dans ce que dit Jésus au moment de son arrestation : "C'est votre heure et la puissance des ténèbres" (Le 22, 53). C'est pourquoi elle est référée à une puissance qui domine l'individu humain et qui est appelé dans les récits de la passion par le titre de Satan.

2. L'expérience de la force du mal

La mention du Diable ou Satan peut être comprise à partir de l'expérience humaine du mal. Il y a dans les oeuvres mauvaises une logique et une cohérence qui lient les actes mauvais en une unité analogue à celle d'un être vivant. Ainsi pour donner un exemple simple : un enfant fait un mensonge. Il le sait, mais pour ne pas reconnaître qu'il a menti, il invente un autre mensonge pour couvrir le premier, puis le mensonge doit être repris, jusqu'à l'absurde que ses parents peuvent dénoncer. Mais pour le monde adulte, c'est pire, car le propre du mensonge est d'aveugler celui qui ment. De même, dans les autres domaines, comme le montre la logique de la corruption ; là une première compromission mène à une seconde à l'extrême. Il y a donc dans le mal une logique telle qu'elle constitue "la logique du mal", force plus grande que l'individu. Lorsqu'elle est à l'œuvre, la résistance individuelle est vaine. Je pense que cette expérience dont nous avons été et sommes encore victimes explique le sens de la référence au démoniaque.

Le vocabulaire de la possession le fait lui aussi. Ceux qui ont traversé une période d'errance peuvent dire : "C'était plus fort que moi". On peut le dire par désespoir, par lassitude, par démission, pour s'excuser ou au contraire pour montrer la chance que l'on a eue d'en sortir et la force de la grâce. L'expression est vraie parce qu'elle dit réellement ce qui se passe y a une force du mal plus grande que l'individu.

Ainsi l'instauration du Règne de Dieu s'oppose à la force de celui que l'évangéliste Jean appelle "le Prince de ce monde". On l'appelle aussi Satan, nom hébreu qui dit l'adversaire, l'ennemi, la puissance de la haine et de la destruction. On l'appelle aussi "diable", nom grec qui signifie le diviseur, celui qui sépare, met en pièce et rend la vie anarchique.

Judas est pris par cette force qui le domine et le divise ou le déchire. Il est prisonnier de la force qui domine le monde et le détruit. Cette réalité est dite par des images : "Quand Judas sortit, il faisait nuit" (Jn 13, 30) et repris au moment de l'arrestation : "c'est votre heure et la puissance des ténèbres" (Le 22, 53).

3. La décision de Judas

La question est de savoir quand cela advint ; il est difficile de saisir le moment où une vie bascule. Mais ici, on peut proposer une explication psychologique. Elle correspond à notre expérience qui fait partie hélas de la situation de beaucoup. C'est le moment où l'amour bascule et devient force de haine. L'amour et la haine ont partie liée. En effet, quand il y a indifférence, il n'y a ni amour ni haine. Il peut y avoir mépris ou défiance. Mais ici il s'agit d'un amour qui se renverse. "Si je ne l'aime avec transport que je le haïsse avec fureur" disait Phèdre, selon Racine. De cela nous avons l'expérience quand on a engagé sa vie dans une relation forte ; une déception ou une trahison donne naissance à une opposition résolue dans une aversion extrême.

On peut penser que Judas a vécu quelque chose d'analogue dans sa relation avec Jésus. Son amour pour Jésus a basculé en haine avec la même force extrême.

On peut donner l'image du déséquilibre. Un petit déséquilibre se rattrape ; mais si on laisse l'ampleur du déséquilibre grandir, il est impossible de se récupérer. Les alpinistes grimpent dans la difficulté corde tendue. Il est un seuil de déséquilibre au delà duquel on ne peut plus rien.

Une porte s'est ouverte dans ses défenses, celle où Satan entre en lui. Judas est pris dans la puissance des ténèbres. De nuit, il va trouver ceux qui veulent la mort de Jésus.

De cette condition de prisonnier, on peut voir l'enchaînement lors de l'arrestation de Jésus.

B. Le temps du repentir

1. La mort de Judas

Lorsque Jésus est arrêté, c'est trop tard pour lui sauver la vie. Quand Jésus est emmené pour subir sa passion, pour Pierre et pour Judas, vient le temps où ils prennent conscience de ce qu'ils ont fait. Pour l'un comme pour l'autre, c'est trop tard. L'un et l'autre ont au cœur l'amertume de voir les conséquences de leurs actes.

Le récit oppose Pierre à Judas. Pierre pleure tandis que Judas va à sa mort.

Les récits du Nouveau Testament ne sont pas d'accord sur les circonstances de la mort de Judas. L'évangile de Matthieu dit que Judas retourne voir les organisateurs du complot contre Jésus. Judas rend l'argent d'un geste spectaculaire : il jette l'argent dans le sanctuaire (Mt 27, 3-10). Le geste renvoie au motif de la condamnation de Jésus à mort : ses propos sur le Temple. Puis, Judas se donne la mort.

Dans les Actes des apôtres (Ac 1, 17-20), Luc donne un autre scénario de la mort de Judas. Judas garde l'argent ; il achète un champ et il y trouve la mort en tombant sur la tête accidentellement.

La différence est irréductible entre les deux textes. Mais celle-ci ne peut occulter les sens de l'événement.

2. Deux morts mises en contraste

Les récits du Nouveau Testament mettent en opposition deux manières de mourir et deux logiques : celle de la mort de Jésus qui est salut et celle de la puissance des ténèbres telle que la vit Judas.

a. Jésus est pendu à la croix. Judas se pend à un arbre, selon Matthieu.

b. Du côté de Jésus percé par la lance du soldat coulent l'eau et le sang, signes du salut qui vient de son corps. Du corps de Judas qui s'ouvre après sa chute son corps se déchire et les entrailles se répandent à terre - ce qui signifie l'horreur de la décomposition du cadavre.

3. Le pardon offert

Pierre a renié. Judas a livré. L'un et l'autre ont été les complices des adversaires de Jésus. L'un et l'autre ont eu conscience d'avoir commis un crime abominable. Mais après leur prise de conscience de la faute, leur évolution n'a pas été la même. La différence de réactions montre les enjeux du mystère pascal. Il convient donc de les opposer de manière systématique pour comprendre les enjeux du salut.

Il y a aussi une opposition entre l'attitude de Pierre et celle de Judas. Pierre pleure et reçoit le pardon. Judas ne pense pas qu'un pardon soit possible. Il est fermé dans son désespoir.

Par cette opposition, Judas représente la logique de la haine qui se retourne contre soi. Ce retournement dans le non amour de soi figure l'enfer qui est la force de l'amour devenue haine meurtrière. La haine de Jésus, aimé et suivi, se retrouve dans une haine qui détruit celui qui en est possédé.

Nous retrouvons-là un phénomène dont nous avons l'expérience dans la haine de soi. Nous sommes là confrontés à la question de l'origine du péché qui est souvent la trace que faute d'être aimé on ne peut aimer et faute d'aimer on ne peut être aimé.

C. Le sens de la gratuité

L'attitude de Judas est mise en contraste dans les récits de la Passion avec celle de Marie de Béthanie. L'évangile de Jean insiste sur ce point.

1. Face à Marie de Béthanie

Les évangiles de Matthieu et de Marc sont d'accord pour l'essentiel avec Jean. Leurs récits se complètent bien. Il y eu un repas à Béthanie. Ce repas a eu lieu pour fêter le retour à la vie de Lazare. Marie, sueur de Lazare, veut honorer celui qui a sauvé son frère de la mort elle lui fait une onction. Elle utilise pour cela un parfum de nard très pur. C'est un produit de luxe. "Un vase en albâtre de parfum très précieux" (Mt 26, 7) ou "Un vase en albâtre de parfum de nard pur de grand prix" (Mc 14, 3).

Ce geste est critiqué comme du gaspillage. Matthieu place cette protestation sur les lèvres des disciples : "Les disciples furent indignés, disant : "En vue de quoi ce gaspillage ? Car cela pouvait être vendu bien cher et donné aux pauvres" (Mt 20, 8-9). Marc précise que "ce parfum pouvait être vendu plus de trois cents deniers et donné aux pauvres ; et ils la rudoyaient" (Me 10, 4-5). Jean attribue cette réaction au seul Judas.

La réaction des disciples est circonstanciée ; en effet, il est prévu par le rituel pascal que l'on fait des aumônes à l'occasion de la Pâque - c'est un élément important de la solidarité nationale en ces temps où il n'y avait pas de sécurité sociale. Cette situation est confirmée, par le fait que le départ de Judas lors du dernier repas semble normal, puisque responsable de la bourse commune, il pouvait aller verser l'aumône en prenant le chemin du trésor du Temple.

Le récit de Jean oppose nettement Judas et Marie de Béthanie. Le reproche que Judas adresse à Marie est donc significatif de son chemin qui le mène à ignorer le salut et à tomber sous le pouvoir de Satan.

2. La gratuité de l'amour

Le conflit porte sur l'usage de l'argent. Le propos de Judas est un propos de rigueur budgétaire et de saine gestion. On ne dépense pas 300 deniers pour un geste inutile. Marie est louée par Jésus pour la générosité de son geste - ce qui réprimande les autres disciples.

Cette générosité est gratuité. Elle atteste une dimension essentielle de la vie : la surabondance.

Elle atteste aussi que l'essentiel est la relation personnelle.

Marie-Madeleine manifeste que l'amour ne compte pas, ne juge pas, mais offre généreusement, tandis que Judas tient, rend et demande des comptes : l'argent est roi, pas la relation humaine. La générosité de Marie répond à la générosité de Dieu.

3. La destinée de Judas

Au terme de cette réflexion, il faut reprendre la question posée au début Judas est-il en enfer selon la représentation habituelle. La parole de Jésus : "L'un de vous va me livrer, mais malheur à cet homme là par qui le Fils de l'homme est livré" (Lc 22, 22) est-elle une malédiction portant l'efficacité du malheur à celui à qui elle s'adresse ? Il est clair que ce n'est pas la bonne interprétation ; d'une part, Jésus n'a pas de sentiment de haine en lui et, d'autre part, Jésus n'a pas le savoir qui prédétermine l'action de Judas. On traduit aujourd'hui par "malheureux l'homme par qui le Fils de l'homme est livré", pour faire entendre que Jésus regrette, et même déplore, ce qu'a fait Judas. Cette déploration est soulignée par les paroles :

« Il aurait mieux valu qu'il ne voit pas le jour ».

Le fait que Judas se suicide est-il le signe de la malédiction ? Je rappellerai que, même au temps de la chrétienté, où on ne donnait pas de sépulture chrétienne aux suicidés, les théologiens ont toujours dit que leur sort ultime n'était pas connaissable, parce qu'entre le moment où le désespéré se jette dans le vide (pour se noyer ou pour se pendre) et le moment de sa mort, si étroit que soit l'intervalle de temps, il y a place pour un acte de repentir où le pardon de Dieu peut trouver un passage. Cette remarque théologique nous rappelle que le pardon est toujours premier du côté de Dieu et laisse entière la question du sort ultime. C'est le secret de Dieu. Ce secret de Dieu fait face au mystère de la liberté humaine qui a une dimension infinie, dans le bien comme dans le mal. Judas est le témoin de l'infini de cette liberté.


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