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Michel VAN AERDE op
Intelligence de l'Ecriture et lecture chrétienne de la Bible
2002


II. QUATRE SENS !

Exemple : La brebis perdue. Mt 18, 12 ; Luc 15, 4-7.

1) Le sens littéral

Cela se présente comme une histoire de bergers. Une brebis est perdue. On ne dit pas ni où ni quand, et, dans le commentaire, on peut s'amuser à donner toutes sortes d'explications sur les bergers en Palestine au temps de Jésus. On peut argumenter pour savoir si les brebis se perdaient souvent, s'il y avait beaucoup de bosquets ou de ravins, si les brebis étaient lourdes à porter... Mais les prédicateurs qui en restent à ce niveau de lecture là risquent d'ennuyer ! Il y a d'autres interprétations plus intéressantes.

2) Le sens spirituel

Cette histoire peut être entendue à un deuxième niveau. Celui-ci est quelquefois déjà donné dans l'Evangile, dans la parabole du semeur par exemple: qui est le semeur, qu'est-ce que la semence et que signifie la moisson ? Nous pouvons procéder au même type d'interrogation : qui est le berger ? Qui est la brebis ? Que signifie le bercail ? Déjà Jésus nous souffle une réponse, je cite la fin : « ainsi votre Père des cieux ne veut qu'aucun de ces petits ne se perde ! »

Comment les Pères de l'Eglise ont-ils lu?

- Pour eux, bien sûr, le berger, c'est le Christ.

- Mais la brebis perdue ? S'agirait-il de X, Y ou Z ? Une personne précise en état de perdition ? Non ! Il ne s'agit pas d'abord d'une personne individuelle, la brebis perdue, pour les Pères de l'Eglise, c'est d'abord l'humanité entière. Oui ! L'humanité dans sa globalité, l'humanité comme un tout. On pourrait dire « l'humanité comme un seul homme » !

Cette façon d'entendre peut surprendre. Il faut s'y familiariser, c'est comme « un coup à prendre ». Il s'agit d'embrasser l'histoire entière, avec le cosmos tout entier. Saint Grégoire de Nysse est lyrique: « Une brebis s'est perdue lorsque par le péché, l'homme a quitté les pâturages de la vie. » Saint Cyrille aussi: « une brebis s'est perdue, à savoir le genre humain qui habite la terre ! »

- Mais les 99 autres, qui sont-elles, si la brebis perdue est, à elle seule, toute l'humanité ?

La réponse surprend parce que nous sommes des modernes (et comme disait Malraux, « L'époque moderne commence quand l'homme cesse de s'interroger sur les anges »). Je cite saint Grégoire de Nysse : « Les 99, ce sont les anges dans le ciel. Or l'homme quitta le ciel quand il pécha et, afin que le nombre des brebis fût rétabli tout entier dans le ciel, il fallait chercher sur la terre l'homme qui était perdu ».

Que fait le berger ? Il la prend sur ses épaules : Qui ? L'humanité ! Qu'est-ce que cela veut dire ? L'incarnation ! On voit qu'il s'agit ici d'une lecture théologique. Saint Grégoire de Nysse est clair: « Il mit la brebis sur ses épaules parce qu'en prenant la nature humaine il a porté nos péchés ». Une parabole est parfois un cours complet de théologie !

Mais il y a encore un troisième niveau de lecture.

3) Le sens eschatologique.

Le même saint Grégoire continue, dans la même phrase : « en prenant la nature humaine, le Christ a porté nos péchés. Après avoir trouvé la brebis, il retourne dans la maison parce qu'après avoir racheté l'homme, notre pasteur retourne dans le royaume céleste » ; d'où il suit : `étant retourné dans sa maison, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez vous avec moi, parce que j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue'. Il appelle amis et voisins les chœurs des anges ; ils sont ses amis parce qu'ils font sans cesse et immuablement sa volonté ; Ils sont aussi ses voisins, parce qu'étant toujours auprès de lui, ils jouissent de l'éclat de sa venue ».

Ce niveau de lecture que l'on appelle le sens eschatologique, c'est une visée vers la fin de l'histoire, vers la fin du monde. Ici, l'on comprend qu'il s'agit d'une fête. Toute la création, visible et invisible, se réjouit du retour de la brebis perdue, et la brebis, c'est toute l'humanité !

Passons au quatrième niveau ou quatrième sens.

4) Le sens moral.

Ce quatrième sens, on l'appelle le sens moral mais cela n'a rien à voir avec la morale, le bien ou le mal...On l'appelle le sens moral parce qu'il s'intéresse à « ma situation à moi » dans cette histoire, ma situation personnelle. Ce sens-là, on ne l'oublie jamais. Il s'agit de moi et ce petit moi, on ne l'oublie jamais ! Dans les partages d'Evangile, quand on dit : « et moi, dans tout ça ? » , sans le savoir, comme M. Jourdain fait de la prose, on entre dans le sens moral. Eh bien, cette brebis perdue, c'est qui ? C'est moi !

Question : Pourquoi avoir placé ce sens moral en dernier, alors que c'est le premier auquel on pense ?

Parce que « moi », je ne suis pas tout seul ! Je ne serai pas sauvé tout seul. Le Christ ne s'est pas dérangé pour moi tout seul...

Et cet ordre change beaucoup de choses. Je suis rejoint avec d'autres, parmi les autres, dans un peuple, avec une organisation, une institution... Il y a des médiations. Il y a une histoire, et il s'agit de toute l'humanité... Si je suis rejoint par le Christ, c'est par l'incarnation et tout ce que le Christ a porté, c'est aussi par le biais de l'Eglise et de toute la grande Tradition ! Il serait regrettable de l'oublier.

L'Evangile prend ainsi une tout autre saveur, la musique laisse entendre des harmoniques... et l'on ne peut pas ajouter n'importe quel sens de plus, ni faire dire au texte n'importe quoi.

5) Sens nouveaux ?

Une question se pose : est-il possible d'inventer des sens nouveaux ?

On peut toujours essayer. Par exemple : Cana. « Ils n'ont plus de vin ». Quand il y eut la pénurie mondiale d'essence, dans les années 76, un prêcheur commença son homélie par : « Ils n'ont plus de pétrole ». Il avait fait une transposition.

Après l'abondance, la fête se termine, survient une crise énergétique, une crise économique. Il faut trouver de nouvelles formes d'énergie. Pour cela, il faut changer, suivre une autre logique. La véritable abondance, se trouve dans la compassion, la mise en commun et l'amitié...

Les quatre sens principaux des Ecritures sont harmonisés entre eux, comme les quatre voix d'une sonate, ou d'un chœur. Il y a les sopranos, les altos, les ténors, et les basses : Ils chantent ensemble des mélodies différentes, mais tout est harmonisé. On peut mettre une cinquième voix, mais c'est plus difficile. Il faut très bien connaître l'harmonie... Il en est de même avec les Ecritures. Il est essentiel de connaître les quatre voix fondamentales.

Deux observations :

- de même qu'il n'y a pas toujours quatre voix dans un chant puisqu'il il a parfois des passages de soliste, on peut, en certains passages, ne pas trouver les quatre sens fondamentaux.

- lorsque les quatre voix sont présentes, il est tout à fait regrettable de ne faire entendre que deux d'entre elles et toujours les mêmes. Les sermons se présentent trop souvent avec un sens littéral hypertrophié et un sens moral déséquilibré. Les deux autres sens manquent. Il faut essayer de voir si le prêcheur prêche bien en polyphonie.


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