IV. Quelques aperçus théologiques


Dans la mesure où il existe donc un cadre pour les Pastorales dans l’histoire de Paul, et puisque ces lettres se présentent comme écrites par l’apôtre, il n’existe a priori aucune raison de douter de leur authenticité. Mais certains le font , alors même que l’argument est très difficile à manier et peut toujours être retourné, à partir de considérations théologiques : il faut donc revenir maintenant sur celles-ci.

Il n'est pas possible dans le cadre d'un article de reprendre toute la question des "différences" théologiques existant entre les Pastorales et les autres lettres de Paul : le propos des lignes qui vont suivre est donc simplement de montrer, à partir de quelques exemples, que la Sciences Bibliques des Pastorales est la représentante d’une Sciences Bibliques "primitive", disons plutôt judéo-hellénistique, par rapport à la Sciences Bibliques paulinienne "classique". Mais dès lors les tenants de la pseudépigraphie se trouvent devant une question bien difficile : ce ne sont pas seulement les considérations stylistiques, ecclésiologiques ou chronologiques dont il a déjà été fait état qui plaident en faveur d’une rédaction paulinienne, mais aussi parce qu’il sera bien difficile de croire que l’Église primitive aurait pu accepter comme venant de Paul cette Sciences Bibliques, si peu personnelle par rapport à celle des "grandes lettres", si elle n’avait pas eu de bonnes raisons de le faire. L'examen de quelques points, d'importance plus ou moins grande, suffira à la démonstration.

IV. 1. La foi

Il est intéressant de citer assez largement ce qu'écrit Redalié sur ce thème dans la mesure même où les observations faites sont, comme toujours, objectives : "Si l'importance de la foi se mesure à la quantité des emplois de termes en pist-, alors les Pastorales sont parmi les épîtres où la foi tient la plus grande place. En 1 Tim. 1, les termes en pist- se retrouvent une dizaine de fois, spécialement dans les versets 12-17. Mais l'emploi du concept de foi dans les Pastorales est souvent pris comme témoin d'une perte de tension, qui marque toute la distance d'avec la Sciences Bibliques de Paul. Dans plus d'un tiers des références, comme c'est le cas en 1 Tim. 1,5.17.19, la foi est accompagnée par des vertus. Mettre la foi en série en la qualifiant d'un adjectif ("une foi sincère", v. 5), c'est, sinon la présenter comme une vertu parmi d'autres, du moins lui faire perdre de son absolu.

Une première comparaison dans l'emploi des termes de racine pist-, montre que les Pastorales jouent sur l'ensemble du champ sémantique du groupe et non seulement sur sa signification religieuse comme chez Paul. Les relations de confiance, de fidélité, de crédibilité ont tendance à prendre de plus en plus de place dans la signification. La foi désigne un statut, la caractéristique générale des chrétiens, voire le christianisme. Elle n'exprime plus toute la densité de l'existence chrétienne, mais plutôt un cadre à maintenir ou à compléter.

Cette évolution de l'emploi des termes est confirmée par l'examen des verbes utilisés avec le terme pistis. Alors que chez Paul les sujets de ces verbes varient, dans les Pastorales, il s'agit toujours du croyant. De plus, lorsque chez Paul le sujet est le croyant, l'expression décrit un "être dans la foi ; dans les Pastorales, la foi devient l'objet d'attitudes positives ou négatives selon le jeu des oppositions que nous avons relevé. Il s'agit donc de maintenir et de confirmer la foi considérée comme une grandeur fixe, comme un résultat acquis, en opposition à une déviation présentée comme apostasie. La foi peut devenir l'objet d'un enseignement (un des leitmotivs des Pastorales), qui ne se réduit pas pourtant à un contenu de doctrine, mais met aussi l'accent sur le comportement"[48].

Il n'y a presque rien à dire sur la réalité de ce constat : dans les Pastorales, plus qu'en engagement personnel centré sur le Christ, la foi apparaît comme un contenu, susceptible d'être enseigné et d'assurer la cohésion de la communauté. Spicq dit à peu près la même chose: "Des seize emplois de pistos dans les Pastorales, trois signifient : la fidélité, six qualifient la parole digne d'assentiment, et sept sont une désignation des chrétiens au sens moderne de "fidèles", les hommes qui croient (...) Cette fréquence est remarquable, car pistos n'a ce sens dans saint Paul qu'en 2 Cor. 6,15 et Ep. 1,1 (...) Quant à pistis, il est employé dans 9 de ses 33 occurrences absolument et sans article pour désigner l'objet de la prédication des Apôtres (...) Le sens subjectif est évident : la foi est la connaissance d'une vérité enseignée, absolument comme dans Rom. 10,14-15"[49].

Il est amusant de remarquer que les mêmes causes, à savoir les différences d'usage par rapport aux autres lettres de Paul, conduisent Redalié à affirmer la pseudépigraphie des Pastorales, et Spicq leur authenticité : "Les Pastorales conservent encore à la pi,stij le sens subjectif qu'elle a dans les épîtres antérieures, et même marquent un progrès dans l'analyse psychologique de cette vertu puisqu'elle lie son adhésion intellectuelle à la qualité des sentiments"[50].

Mais il n'est pas nécessaire de choisir l'un contre l'autre dès lors que l'on se pose une question que ni l'un ni l'autre ne semblent avoir envisagée : quel est le Sitz im Leben de cette conception de la foi dans les Pastorales ? Dans quel milieu religieux ou intellectuel la foi est-elle assimilable à la fidélité, garante de la cohésion de la communauté ? Qui a l'habitude de rappeler qu'elle doit se traduire dans des comportements ? Où constate-t-on que la piété, ce terme si fréquent et si étonnant dans les Pastorales[51], représente une dimension importante de cette foi ? Qui a l'habitude à l'époque de mettre l'accent sur l'enseignement, une autre réalité importante des Pastorales ?[52]

Il n'est qu'une réponse à ces questions : le monde juif. S'il est vrai que le terme de foi y est relativement secondaire -comme il l'est dans l'Ancien Testament-, il n'est pas absent. J. Bonsirven, dans un livre qui garde encore sa valeur pour l'approche du judaïsme, rappelle que chez Philon, "la foi est une vertu de l'ordre intellectuel, qui consiste à croire à la parole de Dieu, à se fonder sur la cause de toutes choses ; délaissant les raisonnements vides, elle parvient à la vérité et aboutit à la contemplation"[53]. Un peu plus loin, notre auteur ajoute : "La foi-croyance est célébrée surtout comme foi aux promesses divines : considérée sous ce jour, elle est plutôt espérance et confiance en Dieu. Confiance aussi, la foi qui commande de s'en remettre à la Providence et qui s'interdit de s'inquiéter du pain du lendemain. Confiance encore, la foi qui dans les épreuves, garde à Dieu la fidélité et l'attachement, assurée que Dieu aura le dernier mot, que tout ce qu'il fait est bon"[54].

Nombre de passages de Philon ou de la tradition juive donnent raison à notre commentateur: "Dieu ne dit pas : Je te fais voir, mais : Je te ferai voir. C'est un témoignage de la foi avec laquelle l'âme croit en Dieu, car elle n'exprime pas son action de grâces devant des réalisations, mais dans l'attente du futur. Accrochée, suspendue à une belle espérance, elle conçoit sans hésitation que des réalités absentes soient déjà présentes par la foi pourvu qu'elle soit assurée en Celui qui a donné la Promesse"[55]. Cette foi/fidélité au Dieu de la Promesse, devant se traduire dans une espérance indéfectible, est celle que mentionne le texte célèbre d'Hab. 2,4, cité et quelque peu interprété voire transformé par Paul en Rom. 1,17 et Gal. 3,11 : "Le juste vivra de sa fidélité". On en retrouve de nombreuses traces par exemple en Tite 1,1-2 ("Pour amener les élus de Dieu à la foi et à la connaissance de la vérité ordonnée à la piété, dans l'espérance de la vie éternelle promise avant tous les siècles par le Dieu qui ne ment pas"), 3,7 ("afin que, justifiés par la grâce du Christ, nous obtenions en espérance l'héritage de la vie éternelle") ou en 1 Tim. 4,4 ("La piété est utile à tout, car elle a la promesse de la vie, de la vie présente comme de la vie future").

Mais venons-en à la piété. Les termes de racine euseb- sont en vérité peu fréquents dans les Septante : on les rencontre essentiellement dans les oeuvres sapientielles, Proverbes ou Siracide en particulier (Pr. 1,7 ; 13,11 ; Sir. 11,17 ; 39,27 ; 49,3 etc.). Les occurrences sont en revanche tout à fait notables dans une oeuvre apocryphe, 4 Maccabées (voir par exemple 5,18.24.31.38 ; 6,2.22.31 ; 9,6.7.29.30 etc.), que l'on date volontiers aujourd'hui des années 20-50 ap. J.C. et que l'on pense avoir été composée à Antioche de Syrie[56] : est-ce un hasard si cette oeuvre paraît, au vu de la date que nous avons assigné à la première lettre à Timothée, plus ou moins contemporaine de cette dernière[57], alors qu'Antioche est en quelque sorte la seconde patrie de Paul ?

Faut-il parler de l'enseignement ? Voici ce qui en est dit à propos du judaïsme dans l'ouvrage révisé de E. Schürer : "C'était l'une des convictions fondamentales du judaïsme post-exilique qu'une connaissance de la Torah représentait le bien le plus précieux de la vie, et que l'acquisition d'une telle connaissance était digne des plus grands efforts"[58]. Suivent plusieurs citations tirées des Maximes des Pères, dont on extraira celle de Hillel qui paraît particulièrement à propos : "Hillel a dit : Un homme ignorant ne peux pas être pieux (hasid)"[59]. Nous sommes en parfaite harmonie avec l'extraordinaire auto-désignation de Paul en 1 Tim. 2,8, "docteur des païens", avec son insistance sur "les enseignements de la foi et la bonne doctrine" (1 Tim. 4,6) ou sur "la doctrine conforme à la piété" (1 Tim. 6,3), avec sa requête d'accorder double rémunération aux presbytres "qui peinent à la parole et à l'enseignement" (1 Tim. 5,17).

Il ressort que des influences juives importantes marquent la compréhension de la foi, au moins pour 1 Timothée, et que certains indices linguistiques rapprochent cette épître du 4e livre des Maccabées : voilà bien des éléments complémentaires invitant à dater 1 Timothée des années 40 beaucoup plus que de la fin du siècle et à faire de cette lettre une étape dans la formation de la personnalité théologique propre de Paul. L'étude de deux autres thèmes va nous confirmer dans ce point de vue.

IV. 2. Les bonnes oeuvres

L'expression "bonnes oeuvres" (kalon ergon ou agathon ergon) se rencontre très fréquemment dans les Pastorales : 1 Tim. 2,10 ; 3,1 ; 5,10 (x2).25 ; 6,18 (x2) ; 2 Tim. 2,21 ; 3,17 ; Tite 1,16 ; 2,7.14 ; 3,1.8.14. Ailleurs, dans le NT, on retrouve l'expression en Mt. 5,16 ; 20,8 ; 26,10 ; Mc 14,6 ; Jn 10,32-33 ; Ac. 9,36 ; Rom. 2,7.10 ; 9,12 etc., mais 15 des 37 emplois, soit environ 40 % appartiennent aux Pastorales : c'est assez considérable. Le thème est tellement important qu'en Tite 2,14, il est ajouté comme finalité à la fin d'une citation de l'AT.

L'oeuvre bonne est de l'ordre d'une conduite ou d'une fonction (cf. 1 Tim. 3,1), avec un caractère éminemment public. 1 Tim. 5,10 nous en donne un résumé, très conforme à la tradition juive : éducation, hospitalité, assistance. Elle apparaît déterminante comme manifestant la vérité de l'enseignement ou de la doctrine, question cruciale pour 1 Timothée et Tite. Cette conception de l'oeuvre bonne est vraie même en 2 Tim., surtout si l'on considère 2, 21 ou 3,17 : "propre à toute oeuvre bonne" (cf. 1 Tim. 2,10) ; pourtant dans cette même lettre, en 1,9, apparaît une autre interprétation de l'oeuvre, qui n'est pas qualifiée de bonne, de connotation même négative, opposée à la grâce, comme on en trouvera dans les lettres aux Galates ou aux Romains.

Pour certains, tels Dibelius/Conzelmann, l'oeuvre bonne tel qu'il en est question dans les Pastorales manifeste clairement leur caractère pseudépigraphique : "les épîtres pauliniennes authentiques n'utilisent que le singulier, et comprennent l'expression de manière très différente"[60]. A considérer 2 Cor. 9,8 : "possédant toujours et en toute chose du superflu pour toute bonne oeuvre..", il n'est pas sûr que la perspective paulinienne soit entièrement différente de celle des Pastorales. Elle l'est sûrement pour ce qui concerne les oeuvres comme oeuvres de la loi opposées à la grâce, mais on vient de voir que l'idée s'en trouve en 2 Tim. 1,9 : un peu comme si une évolution commençait à se faire jour à travers cette épître, du fait d'un contexte et d'une problématique nouveaux.

Il faut donc le dire encore une fois : les Pastorales, le groupe Tite/1 Timothée d'abord, 2 Timothée ensuite, pourraient marquer des étapes vers les grandes épîtres, plus qu'une régression à partir de ces mêmes épîtres. Sentiment que va confirmer un peu plus encore la dernière question théologique qui sera abordée dans le cadre de cet article : celle du rapport aux autorités.

IV. 3. Le rapport aux autorités

Les passages à considérer sont donc 1 Tim. 2,1-2 et Tite 3,1. L'exhortation de Tite est extrêmement brève, axée sur la soumission et l'obéissance, sans aucune justification immédiate: à moins de considérer que le verset 3, rappel sur le passé païen tumultueux des auditeurs et peut-être même de Paul, puisse être considéré comme cette justification. Auquel cas la soumission serait une sorte de garantie contre l'égarement, un garde-fou personnel et communautaire (cf. a contrario l'attitude rapportée en 1,6.10). Le rapport aux autorités est encore loin et abstrait : ni Paul ni Tite n'ont peut-être eu encore à faire à elles. En vérité, dans le contexte immédiat, en particulier compte tenu du verset 15 du chapitre 2, on peut penser que l'exhortation de 3,1s vise d'une part à préserver l'autorité de Tite lui-même, d'autre part à suggérer les conditions idéales de la mission universelle dont il est question dans ces versets.

Une telle soumission est tout à fait conforme à la logique sociale de l'époque : Spicq[61] rappelle que "Dieu a tout soumis au Christ" (1 Cor. 15,27 ; 1 P. 3,22 etc.), que les chrétiens sont appelés à se soumettre à Dieu (Rom. 8,7 ; 10,3 etc.) et les uns aux autres (1 Cor. 16,16), que la femme est subordonnée à l'homme ((1 Tim. 2,11), l'épouse à son mari (Ep. 5,24 ; Tite 2,5 etc.), les enfants aux parents (1 Tim. 3,4), les jeunes aux anciens (1 P. 5,5), les esclaves aux maîtres (Tite 2,9 ; 1 P. 2,18). En d'autres termes, la soumission est une sorte de topos classique à l'époque de Paul au point qu'elle ne nécessite même plus de justification.

L'exhortation de 1 Timothée est plus développée, et surtout elle donne ses raisons. Il ne s'agit plus seulement d'être soumis, ce qui pourrait évoquer une contrainte, mais de prier, d'intercéder avec actions de grâces en faveur de toutes les autorités, celles-ci étant considérées comme garantes du bon développement de la vie chrétienne en favorisant la paix. On a maintenant le sentiment que les autorités, et les rois, ont eu à voir avec cette communauté chrétienne, que les rapports sont plus étroits et finalement favorables aux chrétiens, si du moins l'on considère la fin du verset 2 comme le signe d'une reconnaissance plus que d'une appréhension[62].

On ne peut certainement pas dire exactement la même chose de la situation qui préside à la rédaction de Rom. 13,1-7 : l'autorité y apparaît menaçante, et il faut maintenant que Paul justifie de plusieurs manières son existence et son rôle. Ce texte a donc de bonnes probabilités d'être plus tardif que ceux de Tite et Timothée, non seulement plus iréniques, mais en outre beaucoup plus sobres[63].

V. Conclusion

Ces observations théologiques ne sont que très partielles. Elles dessinent une orientation. Si elles se confirment, l'image habituelle de l'apôtre s'en trouve pas mal bouleversée : le Paul des grandes lettres de la maturité ne serait pas né d'un seul coup à Damas, mais aurait connu quelques étapes dans sa maturation, à partir d'une Sciences Bibliques encore très insérée dans son judaïsme hellénistique originel. Ce qui conduirait en fait à enrichir la biographie de Paul, à la manière dont les auteurs déjà évoqués ont enrichi l'histoire de ses voyages.

Il faudrait prolonger. Par exemple en ce qui concerne la Loi. Les propos de 1 Tim. 1,8s paraissent difficilement explicables si l'on doit situer la lettre après la rédaction de la lettre aux Romains ; ils seraient beaucoup plus compréhensibles si cette rédaction date des années 40, peu après le passage houleux à Thessalonique tel que Luc le rapporte en Ac. 17, à une époque où Paul n'a pas encore forgé son interprétation de la Loi telle qu'elle apparaît dans la lettre aux Romains.

En vérité, la proposition d'une datation des Pastorales à la fin de la vie de Paul génère beaucoup plus de difficultés qu'elle n'en résout. Si l'on pense devoir défendre l'authenticité paulinienne, il faut donc envisager sérieusement les perspectives ouvertes par cet article ; sinon, on devra sans état d'âme accepter la pseudépigraphie[64]. A condition toutefois non seulement de répondre aux remarques proposées plus haut, mais aussi de justifier, beaucoup mieux que cela n'a été fait jusqu'à aujourd'hui, la raison de ces multiples notations personnelles (sur la santé de Timothée, sur le manteau et les parchemins etc.) : en toute vérité, elles ne s'expliquent véritablement bien que dans une perspective d'authenticité.

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© Hervé PONSOT o.p., Toulouse
Mise à jour : 06/10/99