| Jean-Michel POIRIER Ben Sira : le sage et la Loi Article extrait de Sur les pistes du bonheur © Editions Apostolat de la Prière / Source de Vie, 2000 (Cet extrait est publié avec l'accord de l'auteur et de l'éditeur ; le lecteur pourra retrouver le texte complet accompagné des notes en se procurant l'ouvrage en librairie) |
LA SAGESSE A LA RENCONTRE DE L'HISTOIRE : BEN SIRA ET LA SAGESSE DE SALOMONTout au long du livre des Proverbes, de Job, de Qohélet, Avec les livres de Job et de Qohélet, nous avons vu la sagesse intégrer de façon très explicite le rapport à Dieu. Non pas, encore une fois, que la dimension religieuse soit complètement absente du monde des anciens sages, mais les limites de leur approche du bonheur rendaient inévitable que soit un jour plus spécifiquement réfléchi le rôle de Dieu dans le rapport de l'homme au réel qui l'entoure. Cependant, la jonction avec la révélation propre à Israël ne s'était pas encore opérée explicitement. Ce sera la tâche de deux écrits sapientiaux plus tardifs, le livre de Ben Sira et la Sagesse de Salomon, ainsi que d'une série de textes qui nous parlent de la Sagesse comme d'un être proche de Dieu : Pr 8 et Pr 9,1-6 ; Si 24 et Sg 7-9. Ben Sira et le livre de la Sagesse vont y travailler en nouant l'héritage de la sagesse antique d'Israël avec l'histoire du salut. Car la révélation biblique selon la Torah s'accomplit au creuset d'une histoire particulière d'un peuple unique, qui s'articule autour de grandes figures : Abraham et les promesses faites aux patriarches, Moïse et le don de la Loi, David et la mission de la royauté, les grands et les petits prophètes, veilleurs et messagers d'espérance en des temps troublés. Tous ces personnages et tous ces événements ne sont pas apparus au fil des livres que nous avons parcourus jusqu'à présent, à l'exception de la figure salomonienne ; encore, celle-ci ne le fut qu'en filigrane. N'en déduisons pas pour autant qu'une étanchéité absolue cloisonnait chacun de ces courants de la tradition d'Israël. Distinguer n'est pas séparer. Et, plutôt que de rechercher des allusions à l'histoire sainte dans les Proverbes, chez Job ou chez Qohélet, comme si, pour être valide, il fallait que la sagesse soit mesurée à l'aune de sa complicité avec le courant prophétique, il suffit de remarquer tout d'abord une profonde unité de fond. Comme nous l'avons montré à plusieurs reprises, la pensée sapientielle transpire tant dans le Pentateuque que chez les Prophètes. Il serait d'autre part profondément injuste de soupçonner ces sages de se complaire dans un superbe isolement, méconnaissant le travail intense de réflexion des scribes qui rédigeaient les chroniques de la vie d'Israël. Ils n'ont sans doute pas ignoré les traditions orales ou écrites qui circulaient et qui seront intégrées par la suite dans la grande fresque que des théologiens de génie ont tissée au retour de l'exil, pas plus qu'ils ne sont restés sourds à la prédication d'un Isaïe, d'un Jérémie ou d'un Ezéchiel. Les différences d'accents et même les oppositions ponctuelles de doctrine ne doivent pas masquer les accords majeurs qui ont paru si naturels aux compilateurs de la Bible qu'ils ont intégré tous ces livres dans un seul ensemble qui fait foi pour tout Israël. Les points de vue sont divers mais finalement complémentaires, et se passer de l'un comme de l'autre constituerait une véritable amputation de la révélation biblique. Enfin, comme on l'a signalé dans la note 11, les parentés de vocabulaire et de style avec des pans entiers du Pentateuque, le Deutéronome mais aussi Gn 2-3 et le cycle de Joseph dans la Genèse, nous font soupçonner que ceux-là même qui collectaient et arrangeaient les antiques proverbes n'étaient pas bien loin de ceux qui racontaient aux enfants d'Israël un passé commun dont ils se devaient d'être les dignes héritiers. Peut-être était-ce en partie les mêmes La recherche exégétique mériterait de pousser encore plus avant ses travaux sur ces correspondances dans le temps et dans l'espace, des coïncidences qui sont aussi connivences. Avant d'aller plus avant, il nous faut dire un mot du statut des deux livres que nous allons maintenant aborder : le Siracide et la Sagesse de Salomon. En effet, on les trouve absents de la Bible hébraïque et nos éditions modernes de l'Ancien Testament les rangent dans la catégorie des deutérocanoniques. Notre propos n'est pas d'entrer ici dans les questions techniques du canon des Écritures, ni dans l'histoire complexe de sa constitution. Rappelons quand même que le Siracide fut un temps considéré comme "saint" par la tradition rabbinique. Mais il perdit cette qualité à la fin du Ier siècle de notre ère, pour des motifs qui ne sont pas encore tous évidents : perte de l'original hébreu, appropriation trop voyante par les chrétiens, mention du grand prêtre Simon avec qui s'arrête l'époque des "scribes inspirés" Quoiqu'il en soit des raisons réelles de sa mise à l'écart, il résonne incontestablement des accents de la grande tradition d'Israël. Le judaïsme rabbinique ne l'a d'ailleurs pas complètement ignoré : le Talmud le cite sporadiquement. Pendant longtemps, on n'en possédait plus que la version grecque avec une préface du petits-fils de l'auteur, dans laquelle il explique s'être chargé de cette traduction afin de faire connaître l'uvre de son aïeul dans la diaspora juive, celle d'Alexandrie plus précisément. Or le grec y était la langue véhiculaire. L'existence d'un original hébreu était donc postulée. Il fallut toutefois attendre la fin du XIXe siècle pour qu'on en trouve de larges fragments, dans la remise d'une synagogue du Caire tout d'abord, puis au XXe siècle à Qumrân et à Massada. Livre à la frontière du canon, le Siracide occupe donc une situation ambiguë mais intéressante. La Sagesse de Salomon, ouvrage rédigé en grec, lui aussi pour la diaspora d'Alexandrie, se situe fondamentalement ailleurs. Son écriture est plus tardive que celle du Siracide, quasi contemporaine de l'apparition du christianisme. Fortement marqué par l'hellénisme, on comprend qu'il ne fut pas ou peu reçu par le judaïsme palestinien qui détermina finalement la liste des livres saints. Le christianisme se l'est en revanche assez tôt et largement approprié, sans que, pour autant, son admission dans le canon de l'Église se réalise facilement. Il finit néanmoins par y trouver une place que le Concile de Trente a confirmée.
BEN SIRA : LE SAGE ET LA LOIDans le Prologue, le petit-fils de Jésus Ben Sira emploie à deux reprises l'expression "vivre selon la Loi". Le terme hébreu de Torah indique d'abord l'enseignement en général, et plus particulièrement celui qui est dispensé par la mère ou par le père à l'enfant. Il qualifie aussi des instructions données par les prêtres, les prophètes ou les sages. Mais son emploi le plus courant dans la Bible hébraïque le rapporte à la Loi révélée par Dieu, confiée à Moïse, et qui, dans sa forme écrite, mêle textes législatifs et récits. Dans le judaïsme rabbinique, héritier de celui des Pharisiens, le mot recouvrira encore la tradition orale, qui découle, comme l'écrit, de la révélation au mont Sinaï. Dans le Prologue du Siracide, le mot de Torah renvoie indéniablement à la révélation spécifique faite à Israël et déjà couchée par écrit, puisque le petit-fils de Ben Sira en parle comme d'un livre, objet de traductions en grec (vv.24-25), dont le grand-père avait fait sa lecture (vv.7-8). Dans le corps de l'ouvrage, Ben Sira ne nomme-t-il pas explicitement "le livre de l'Alliance du Très-Haut, la Loi promulguée par Moïse, laissée en héritage aux assemblées de Jacob" (Si 24,23) ? Le Prologue parle aussi d'enseignement, de sagesse et d'instruction, tous termes que nous avons déjà rencontrés en ouverture du livre des Proverbes. Finalement, le livre du Siracide veut aider les étudiants de l'école de sagesse que Jésus Ben Sira avait fondée à Jérusalem à "apprendre d'autant mieux à vivre selon la Loi" (v.14). Précisons toutefois que le terme de Torah ne renvoie pas aux seuls textes législatifs, ou exclusivement à des commandements qu'il faut accomplir. La Loi, c'est aussi les récits, l'histoire et ses leçons. 1. Les hommes illustres de l'histoire d'IsraëlL'enseignement des sages n'apparaît donc pas comme concurrent à celui de la Loi sainte, il en est plutôt une propédeutique. Comment cela ? Le contenu du livre et sa structure nous l'apprennent. Même si on peut trouver cette dernière chaotique, un mouvement de fond est tout à fait discernable : après une reprise, développée et conséquente, de l'enseignement traditionnel de la sagesse (1,1-42,14), formulée pour l'essentiel sous forme de proverbes et de sentences, Ben Sira montre cette même sagesse à l'uvre dans l'histoire d'Israël (44-50), depuis Enok, un patriarche antédiluvien, jusqu'au grand-prêtre Simon, fils d'Onias, en passant par Abraham, Isaac et Jacob, Moïse et Aaron, Josué et les Juges, David et Salomon, Elie et Elisée. Entre ces deux grandes parties, et comme pour légitimer la sagesse empirique tirée de l'observation du monde et des hommes, il célèbre la gloire de Dieu qui se révèle dans la création (42,15-43,33). Ainsi donc, le livre unit la sagesse et l'histoire dans un même dessein. La jointure mérite qu'on s'en approche pour observer quelques détails et examiner comment ces éléments s'ajustent. Il affirme ainsi que "les hommes illustres" du passé, dont il va faire l'éloge des plus connus d'entre eux, n'étaient pas dépourvus de sagesse, les rois particulièrement : Des hommes ont dominé dans leurs royaumes, Conseil, intelligence, sagesse : trois termes typiques du vocabulaire sapientiel, qualifiant ici les hommes illustres de l'histoire d'Israël, dont l'écrivain va à présent faire l'éloge. Mais la syntaxe de ces lignes n'est pas dénuée d'ambiguïté : faut-il notamment comprendre que cette liste de qualités est entièrement dévolue aux rois ? L'idée selon laquelle le roi est particulièrement détenteur de la sagesse est en effet commune dans le Proche-Orient ancien. Le livre des Proverbes s'est plus d'une fois intéressé à la personne du roi, sans toutefois en faire le détenteur privilégié de la sagesse : comme les autres humains, il en est plutôt sujet. Ben Sira lui emboîte le pas, montrant toutefois une prédilection pour la corporation des scribes dont il faisait sans doute partie Dans le corps de l'ouvrage, on ne trouve en effet que quelques versets mentionnant ceux qui ont la responsabilité du gouvernement (Si 10,2-3) pour des passages entiers qui vantent la sagesse des scribes (en particulier Si 38,24-39,11). Quant à la liste des hommes dont il va faire l'éloge, elle ne se limite pas aux rois : on y trouve aussi bien les patriarches, des juges, des prophètes et des prêtres. Salomon, le seul qui pourrait vraiment réunir toutes les qualités énoncées en 44,3-6, y est effectivement loué pour sa grande sagesse, mais durement critiqué pour ses égarements féminins, rendus responsables de la division du royaume après lui (Si 47,19-21). Si 17,17 enfin, reprend une conviction qui parcourt toute la Bible : À chaque peuple il a préposé
un prince, Le gouvernement humain sur Israël est donc relativisé. De plus, il peut se voir refuser toute légitimité. Dans le livre des Proverbes comme dans le Siracide, on peut donc parler d'une "démocratisation" de la sagesse que les autres peuples voyaient surtout incarnée chez leurs princes. Mais ce qui distingue Ben Sira de ses prédécesseurs, c'est une tendance à la voir concentrée dans des figures historiques de la tradition d'Israël, sans toutefois nier que la sagesse soit à la portée du commun des mortels. Influencé par la culture grecque ambiante, Ben Sira met en lumière les héros de son peuple qui sont dignes d'éclairer par l'exemple le présent de ses interlocuteurs : Israël n'a donc rien à envier à la Grèce ou à l'Égypte. L'introduction à l'éloge des hommes illustres met l'accent sur la mémoire qu'on garde d'eux, second trait remarquable qui vaut qu'on s'y arrête quelques instants. C'est une conviction largement partagée par la sagesse que la mémoire du juste perdure, alors que Dieu fait tomber en désuétude celle du méchant. Cette mémoire s'incarne dans la descendance et c'est un devoir pour les fils que de garder celle-ci d'une manière active, non seulement dans le souvenir du nom et des événements, mais d'une manière active, en vivant les valeurs transmises. Tel est le sens de passages comme Si 30,4-5 ; 37,26 et 41,12-13. La sagesse s'y accorde avec le vif sens de la mémoire actualisée dans les rites, les histoires racontées de pères en fils et le respect des commandements prônés par les courants du Pentateuque et le prophétisme. Le prologue de l'éloge pointe en particulier vers les mitzvôt, les commandements de la Loi : Mais voici des hommes de bien Nous croisons ici un thème cher à la théologie israélite d'après l'exil : on ne saurait s'abriter derrière le mérite des pères pour bénéficier de la grâce divine, mais les effets positifs de celle-ci sont conditionnés par la fidélité des descendants. La catastrophe constituée par la destruction du Temple en 587, le départ en exil des élites et la disparition du royaume de Juda est ainsi expliquée. Ce qui est conditionnel dans cette littérature est toutefois exprimé par l'affirmative dans le Siracide : non pas "s'ils sont fidèles à mes commandements", mais : "leur descendance reste fidèle aux commandements" (Si 44,12). Il semble ainsi ne pas douter de cette fidélité. On a parfois parlé d'un optimisme de Ben Sira, particulièrement en contraste avec les doutes de Job et le pessimisme de Qohélet. On pourra y souscrire, mais sans forcer le trait. D'une part, ces deux derniers livres délivrent aussi un message de foi et d'espérance - comme nous l'avons montré -, d'autre part Ben Sira reste lucide sur les défaillances humaines. Pourtant il croit encore aux vertus d'une sagesse enseignée et reçue par les jeunes générations "Il est clair que l'enthousiasme n'a pas abandonné la sagesse juive : Ben Sira le prouve et son impact aussi". Dans l'éloge proprement dit, on ne trouve pas exprimée avec la clarté qui sera celle du livre de la Sagesse l'idée selon laquelle, à travers ces hommes illustres du passé, la sagesse divine était à l'uvre. Toutefois l'introduction que nous avons citée, ainsi que la position de cet éloge en conclusion d'une longue réflexion entièrement orientée vers la sagesse, montre que pour Ben Sira, celle-ci infuse toutes les formes de savoir, de savoir-faire et de savoir-être que ces personnages ont pu manifester. Les vertus qui leur sont attribuées sont celles que le début du livre a vantées : fidélité, douceur, bien, fermeté dans l'adversité, courage, piété, gloire et fierté Pour les descendants d'Aaron, on formule ce vu : Que le Seigneur mette la sagesse en votre cur Mais ce que met en avant cette revue de l'histoire sainte, c'est essentiellement la fidélité de ces héros au Seigneur et à sa Loi. Or, et pour la première fois dans le courant sapientiel, Ben Sira reconnaît dans l'observation de la Loi une expression et un fruit de la sagesse humaine. Au livre des Proverbes et à celui de Job, il reprend la maxime selon laquelle "le commencement de la Sagesse, c'est la crainte du Seigneur" (Si 1,14), mais il en tire toutes les conséquences. Cette crainte est tout à la fois le commencement, l'accomplissement, le couronnement et la racine de la sagesse des hommes (Si 1,11-20). Le lien avec la Torah révélée se noue dans la foulée : Convoites-tu la sagesse ? Garde les commandements, Si bien qu'il ne semble plus faire de différence entre vivre selon la sagesse et observer les commandements de Dieu : Toute sagesse est crainte du Seigneur, De là à penser que pour le Siracide, Sagesse et Torah ne font qu'un, il n'y a qu'un pas que le chapitre 24 semble permettre de franchir. Nous y reviendrons plus loin. Ici, il nous reste à examiner si cette conjonction des courants mettant l'accent sur la Loi et son accomplissement dans la tradition sapientielle possède quelques retombées sur le contenu et la manière d'enseigner celle-ci. Nous avons déjà cité le Siracide dans notre présentation de la pensée de base de l'homme biblique. C'est donc que Ben Sira reprend à son compte cet enseignement, dans la première partie de son uvre, avec quelques mises à jour au regard des questions de son temps. Mais peut-on trouver chez lui quelques traits spécifiques, qui nous renseignent sur l'évolution de la sagesse d'Israël ? Quelles nouvelles passes a-t-il trouvées dans sa propre recherche ? 2. Pas de bonheur sans épreuveLes proverbes que nous avions jusqu'ici rencontrés semblaient nous promettre un bien-vivre en lien permanent avec le bien-faire, conviction qu'on a vue soumise à la rude épreuve de la réalité par le livre de Job et, à sa manière, par celui de Qohélet. Ben Sira ne s'y attaque pas de front, il semble même ignorer les deux remises en question que nous venons d'évoquer. Mais son intégration beaucoup plus marquée de la relation du croyant à Dieu selon l'axe des commandements, et sans doute les échos du message d'espérance des prophètes, lui permet d'inclure l'épreuve dans le parcours du fidèle (cf. Si 2,1-18). Car celle-ci l'attend sûrement, à cause de son engagement : Mon fils, si tu prétends servir le Seigneur, Cette exhortation ne reprend pas exactement l'idée développée par Eliphaz dans son premier discours à Job, selon laquelle l'épreuve est une correction de Dieu (cf. Jb 5,17-18). L'optique me semble radicalement différente. Elle est beaucoup plus proche de la leçon évangélique selon laquelle tout disciple du Christ doit être prêt à prendre sa croix pour le suivre. Le début de l'exhortation nous place en effet dans cette perspective : l'épreuve attend nécessairement celui qui veut servir le Seigneur. Au cur de la tourmente, il lui faut demeurer ferme, ne pas se décourager, suivre droit le sentier sans être tenté de dévier et d'adopter une conduite double. Face à l'épreuve qui les touchera, les premières communautés chrétiennes entendront des discours comparables. La lettre aux Hébreux fera d'ailleurs suivre une semblable exhortation (10,19-39) par des exemples tirés de l'histoire du salut qui culmine en Jésus-Christ (11,1-12,4). Ce mouvement est comparable à la leçon de Ben Sira. Ce discours n'est donc pas une piètre et verbeuse consolation apportée à ceux qui souffrent et se sentent abandonnés de Dieu, mais un encouragement au combat dans la foi et l'espérance pour des disciples désireux de servir Dieu, quoi qu'il arrive ! Dans cette perspective, le bonheur ne réside plus dans l'acquisition de biens matériels ou spirituels. La récompense, bien que mentionnée, ne constitue pas le nerf de la guerre. La fin est encore plus claire : c'est l'amour qui motive, et non l'intérêt. Le parallélisme, énoncé à deux reprises, entre "ceux qui craignent le Seigneur" et "ceux qui l'aiment" est particulièrement prégnant. Avec Louis Desrousseaux, il nous faut en déduire que, pour le Siracide, "le craignant-le-Seigneur n'est pas celui qui adopte un comportement moral" - nous sommes tentés d'ajouter : pas seulement - "mais celui qui est dans une relation personnelle de confiance et d'amour avec le Seigneur". Ainsi donc, "même si l'idée de rétribution est présente, il ne s'agit jamais d'une rétribution automatique mais d'un salut qui est donné par le Seigneur miséricordieux et bon". Une note de la Bible de Jérusalem commente dans ce même sens le texte que nous lisions : Ainsi Ben Sira, loin d'opposer amour et obéissance, les identifie. L'amour est désintéressé ; il n'est question que secondairement de la récompense attendue. Cette attitude, caractéristique de Ben Sira, n'est pas inouïe dans la pensée juive. Cf. par exemple Pirqé Abôt 1,3 : "Ne soyez pas comme des esclaves qui servent leur maître pour en recevoir une récompense. Soyez comme des esclaves qui servent leur maître sans songer à la récompense". La vision du bonheur développée par Ben Sira n'est donc peut-être pas si éloignée que cela des conclusions de Qohélet ... "Les pistes du bonheur", pour reprendre l'expression du livre des Proverbes qui sert de titre à notre essai, ne sont pas tant celles qui y mènent que celles sur lesquelles on peut le rencontrer Pour Ben Sira, elles sont à la fois enseignées par la sagesse des anciens qu'il reprend largement à son compte, et indiquées par la Loi de Dieu. Ses références à la Loi et à ses préceptes sont fréquentes et parsèment tout le livre. Il connaît les traditions sur le don de la Loi sur le mont Sinaï ou Horeb, et la théologie de l'Alliance qui l'entoure : Il [le Seigneur] leur accorda encore la connaissance, Relevons dans ce texte quelques points intéressants. Tout d'abord la Loi est une loi de vie, loi pour la vie et non pour la mort, loi qui fait vivre et fait accéder à la connaissance. Le dernier distique la résume en deux temps : éviter le mal, et ce sont tous les commandements formulés négativement (exemple : "Tu ne tueras pas") ; et le rapport au prochain comme visée des commandements positifs. Nous sommes dans l'environnement de ce qu'on a appelé la règle d'or, enseignée par Hillel l'Ancien et par l'Evangile : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse". Mais quel est le rapport exact à la sagesse ? 3. Pas de sagesse sans la LoiIl est indéniable que le point de départ, c'est la pratique sapientielle. Ben Sira est avant tout un sage, héritier des sages, qui enseigne à des étudiants désireux d'acquérir la sagesse par sa fréquentation. Il n'est pas un rabbi qui parle à ses disciples et cherche avec eux à scruter les Écritures. Non pas qu'il les ignore (cf. Si 24,23), mais le point de départ est autre. Il s'empresse toutefois d'inviter ses auditeurs à observer la Loi : Convoites-tu la sagesse ? Garde les commandements, Si 19,20 - que nous avons lu plus haut - semble signifier que l'accomplissement de la Loi se réalise aussi dans la sagesse, corroboré par Si 15,10. La suite du texte précise comment : Mais connaître le mal n'est pas la sagesse, La vérité de la sagesse s'éprouve au respect de la Loi. Le respect des commandements devient la pierre de touche de l'authenticité de toute sagesse en Israël. Car il y a sagesse et sagesse, semble nous dire le Siracide. Un savoir-faire qui est mis au service de l'injustice est incompatible avec la foi d'Israël. Vise-t-il ici les "sages" conseillers politiques ou religieux qu'Isaïe et Jérémie avaient déjà en ligne de mire ? Le texte ne précise pas et sans doute est-il vain de chercher quelles sont les personnes concernées par cet avertissement. L'important se trouve dans le critère de discernement qu'il propose : la sagesse est soumise au jugement de la Loi. Inversement, celui qui pratique la Loi, même s'il n'a pas suivi l'école des sages et développé ce type de connaissance, possède une certaine sagesse, ou plutôt : il a accès aux fruits qu'offre celle-ci. C'est elle [la Loi promulguée par Moïse]
Si la sagesse coule pour irriguer ceux qui viennent s'y abreuver, et si le sage est un canal qui permet à celle-ci de couler, la Loi est située, elle, à la source. N'oublions pas à qui parle Ben Sira : à des étudiants de son école qui seraient facilement tentés de se croire supérieurs par leur savoir acquis, méprisant alors les "simples" fidèles. On ne peut pour autant en déduire que, chez Ben Sira, la Loi soit le but : elle est elle-même ordonnée au bon fonctionnement de la relation du croyant à son Dieu, définie par la "crainte de Dieu". Sagesse et Loi sont ajustées à cette relation que Ben Sira place au-dessus de tout : Comme il est grand celui qui a trouvé la sagesse, Finalement, "toute sagesse vient de Dieu", comme l'affirme d'entrée le Siracide (Si 1,1), et il n'y a qu'un seul vrai sage : Dieu lui-même (Si 1,8). Il s'ensuit qu'une authentique sagesse ne peut être recherchée qu'auprès de lui, et reçue de lui comme un don dans une relation nécessairement religieuse. Dès lors, on comprend pourquoi, en milieu israélite, la Loi est indissociablement attachée à la sagesse et à sa réception. Car il ne peut y avoir deux canaux concurrents, à choisir en option. L'articulation ne saurait être : la Loi sans la sagesse ; ou : la sagesse sans la Loi. Il n'est pas clair non plus que ce soit : la sagesse d'abord, puis la Loi ; ou bien : la Loi d'abord, puis la sagesse. Mais il semble que le Siracide nous dise : la Loi avec la sagesse, pour orienter sa vie vers Dieu, origine de la Loi et source de toute sagesse, qui donne l'une et répand l'autre. |
© Eds Apostolat de la Prière
/ Source de Vie, 2000