|
RECENSION DE Claire THIELLET
|
|
|
référence : http://biblio.domuni.org/articleshist/femmes/ Recension de Renaud SILLY, op
Par ailleurs, « les saintes reines sont par définition des épouses de rois et le plus souvent des mères de famille. Peu conciliable, a priori, avec une vie de perfection chrétienne, cette part de leur existence ne les empêche pas d'accéder à la sainteté. Dans ces conditions, quelle place la vie conjugale ou familiale tient-elle dans la définition de leur sainteté » (pp. 15-16) ; en bref, la royauté constitue-t-elle une entrave ou au contraire une composante essentielle de la sainteté de ces femmes ? Il semble que, chez les reines mérovingiennes, la sainteté - que l'A. qualifie de sainteté de situation - soit d'abord liée à leur personnalité, ou à leur action charitable, voire à leur entrée en religion, plus qu'à leur fonction. Alors que vers la fin de la période étudiée, les grandes impératrices ottoniennes, ou surtout une Marguerite d'Ecosse, ont incontestablement su harmoniser sainteté et exercice du pouvoir, et avoir établi un type de reine laïque, qui conquiert les honneurs des autels dans l'exercice de sa charge. Ces derniers exemples sont évidemment d'un grand intérêt pour l'A. car les Adélaïde et Cunégonde du Saint Empire ont, peut-être les premières, su incarner un type de femme qui se sanctifie dans son foyer et dans son action au service de la Cité des hommes. Autant de traits qui nous les rendent sympathiques et en font des exemples pour les femmes catholiques d'aujourd'hui. La première partie traite des traits proprement théologaux de la sainteté royale féminine. L'A. tord d'abord le cou à une possible mécompréhension de la sainteté royale, qui la situerait simplement dans le sillage d'une très païenne exaltation dynastique. Les royautés pré-chrétiennes se caractérisent en effet par la légitimité surnaturelle d'une stirps regia, dont il serait facile de dire qu'elle ressurgit christianisée sous la forme de la canonisation un peu rapide des membres de certaines dynasties privilégiées (par exemple, les rois de Wessex en Angleterre). Pourtant, les biographies des saintes reines mettent l'accent d'abord sur leurs vertus ; ce qu'elles apportent à leurs époux et à leur royaume, ce sont des biens spirituels et non seulement l'éclat d'une prestigieuse naissance (p. 71). On reste en tout cas confondu de la qualité de l'instruction reçue par une sainte Radegonde, décrite en p. 64 : elle avait lu les pères cappadociens, mais aussi Hilaire de Poitiers, Augustin, Ambroise, Jérôme, et une formation soignée à la lecture et au commentaire des saintes Ecritures. Son attitude témoigne d'ailleurs des hautes exigences qu'elle avait de la vie intellectuelle dans son monastère poitevin. De fait, l'enseignement de maîtres prestigieux ne leur faisait pas défaut. Elles sont souvent leurs premiers convertis lors de la phase de christianisation, à laquelle elles participent par la suite avec eux. Aussi se retrouvent-elles investies d'une mission éducative que favorise la haute culture que souvent elles ont reçue. Par ailleurs, les hagiographes se plaisent à les représenter comme des personnes ayant vécue selon l'idéal des Béatitudes : ascèse, prière, aumône etc. On pourra certes rétorquer qu'il n'y a rien là de spécifiquement royal ; et même que, souvent, cela suppose de la part de celles qui embrassent cet état de quitter leur statut de princesses - ce que font par exemple Radegonde et Etheldrède. Sans doute ; mais on ne doit pas oublier que de tels exemples de viri evangelici (en l'occurrence justement de mulieres evangelicae !) faisaient cruellement défaut aux sociétés troublées de l'époque barbare. Le témoignage explicite de ces femmes a une valeur inestimable alors que la religion formellement adoptée doit encore conquérir les curs et les murs mal dégrossies de peuples dans l'enfance. L'A. présente de beaux spécimens de reginae-ancillae (p. 152, ou encore de reines quasi martyres - pensons par exemple à une Clothilde qui voit se déchirer ses propres enfants de la manière la plus sauvage. La christianisation lente mais certaine de la société se voit au fait qu'une Radegonde au VIème siècle « opère dans ses actions charitables une inversion totale de la dignité royale dont elle est revêtue, alors que Marguerite d'Ecosse (au XIème siècle) affirme là son statut de reine. Humilité et charité royale s'exercent (dans son cas) de façon propre, sans que ce soit un décalque des vertus monastiques correspondantes (comme ce fut le cas pour Radegonde) » (p.154). Le trait distinctif de la sainteté royale féminine semble être l'imitation du Christ, selon l'Esprit du sermon sur la Montagne. Il est intéressant de noter que c'est donc chez les femmes que s'affirme en premier l'esprit de l'Evangile. Le saint roi du haut Moyen-Âge s'est souvent distingué par un exploit spectaculaire, comme le martyre par exemple, ou la bravoure au combat. Les miracles fleurissent sur son tombeau. Tout ceci témoigne de réminiscences païennes absentes de la fama sanctitatis des saintes reines. En sorte qu'il n'est pas exagéré de dire que c'est dans l'exemple de ces dernières que s'affiche un état beaucoup plus avancé de la christianisation des murs - état qu'elles préparent d'ailleurs bien plus qu'elles ne le sanctionnent Dans la seconde partie, on va voir qu'une fois encore ce sont les reines qui les premières ont glorifié concrètement les états de vie offerts en modèle par l'Ecriture sainte : virginité - mariage - veuvage. Le thème de la reine-vierge reste bien présent et atteste la permanence du courant anti-matrimonial de l'Antiquité tardive (p. 204), mais il est en réalité minoritaire. Beaucoup plus décisif est le thème de l'épouse du roi, magnifiée à l'époque carolingienne, et à propos de laquelle « des clercs de grands talents ont élaboré un idéal de vie chrétienne dans le siècle » (p. 245). Notons malgré tout que « la plupart des saintes reines achèvent leur vie au monastère, qu'elles ont le plus souvent fondé. Ce peut être un des éléments créant leur fama sanctitatis ». (p. 299). Cependant, leur puissance acquise dans le siècle les distingue des autres moniales. Comme elles deviennent souvent abbesses, elles mettent leur puissance territoriale et morale au service de la christianisation de leurs domaines. Aussi cette sainteté féminine fait-elle pendant à la sainteté épiscopale. Par ailleurs, dans leurs monastères nécropoles, elles assurent le lien entre les vivants et les morts, ainsi que la cohésion du royaume. Aussi ces saintes reines moniales, par leur prestige, par les liens qu'elles conservent avec la cour et la société, s'affirment-elles comme des pièces maîtresses du dispositif ecclésial dans un monde féodal, encore marqué par le paganisme qui distingue parfois mal pouvoir, sainteté et sacralité. Il est remarquable que la tripartition hiérarchique des états de vie héritée des Pères, avec les vierges au sommet et les épouses à la base, s'avère si peu probant pour la sainteté royale. Car la virginité est difficilement applicable à ces princesses ; du coup, ce que c'est dernières mettent en valeur avec éclat, c'est la supériorité des vertus sur le statut. Le couronnement de l'ouvrage, ce vers quoi tendent tous les efforts de l'A. c'est la troisième partie sur la sainte épouse. Au début de la période étudiée, « la vie conjugale des saintes reines est peu valorisée » (p. 301); mais « dans le courant du Xème siècle, des clercs commencent à concevoir qu'il soit possible de parler d'accéder à la sainteté comme mère et épouse » (ib.). Ce sont elles qui arrachent la conversion de leur mari encore païen. Pour ce qui est de l'action proprement politique des saintes reines, dont on attendait qu'elle offrît un véritable échantillon de gouvernement chrétien, l'auteur se heurte à l'indigence des sources. En dehors de la munificence de reines toujours prêtes à fonder de nouvelles églises, on possède malgré tout l'exemple de sainteté royale spécifique de la mérovingienne Bathilde qui, exerçant la régence, interdit la vente d'esclaves chrétiens et lutte pour supprimer l'impôt de la capitation qui, du fait qu'il pèse sur les enfants, poussait certaines familles à l'infanticide (p. 347 et 365). Marguerite d'Ecosse, qui constitue peut-être le sommet de l'idéal de la gouvernante chrétienne, par l'influence prépondérante qu'elle semble avoir eu sur son mari, intervient vigoureusement dans la vie de l'Eglise, introduisant des usages romains et se montrant en tout zélée pour la réforme grégorienne. Elle réunit même des conciles locaux pour la faire appliquer en s'appuyant sur l'archevêque de Cantorbéry Lanfranc. Il est indéniable par ailleurs que les reines ont toujours représenté un parti romain face aux particularismes encore teintés de paganisme. Soulignons enfin le rôle de premier plan que jouent les saintes reines dans l'affermissement de leur dynastie. Ainsi, c'est Clotilde qui fait construire Saint-Denis qui restera nécropole royale pendant 13 siècles, jusqu'à Louis XVIII... Son cas est cependant un peu à part, puisque sa Vie écrite au Xème siècle la présente sous le triple jour de reine sacrée (élue de Dieu pour être mère de la race royale mérovingienne), de reine chrétienne (elle fait régner la justice et la paix) et même « ministre » de l'Eglise (dans laquelle elle revêt une fonction prophétique). Certains de ces traits peuvent avoir été magnifiés dans un souci qui reflète davantage les conceptions de la cour carolingienne et ottonienne, à une époque basse où la sainteté royale acquiert une force idéologique irrésistible dans une société désormais à peu près christianisée. En conclusion, la sainteté de ces reines revêt bien des caractères féminins : c'est avant tout comme mères et épouses qu'elles se distinguent, ou encore par l'influence positive qu'elles exercent au sein de leur famille. Cela ne préjuge pas cependant de quelques cas exceptionnels qui s'illustrent en politique, comme Marguerite d'Ecosse, ni du prestige moral que semblent avoir revêtu les grandes reines-abbesses de Gaule, d'Angleterre et d'Allemagne qui a ce titre ont exercé une influence considérable sur la société de leur temps. Par ailleurs, on note la constance avec laquelle les reines devancent et préparent la christianisation - en ceci on note une extraordinaire conformité avec la Vierge Marie, dont la sainteté a préparé l'avènement du Verbe. Ce sont bel et bien les saintes reines qui préparent la christianisation du pouvoir politique. L'ouvrage de Claire Thiellet nous semble précieux, en ce qu'il montre chez ces femmes les premières représentantes d'une sainteté laïque qui ne tire plus tout son prestige du martyre. Il est certain qu'il y a là un observatoire privilégié de la profondeur de la christianisation des sociétés. C'est à ce titre là que la sainteté des reines rejoint la grande histoire et, même au-delà, la réalisation concrète du salut prêché par le Christ. Fr. Renaud SILLY, o.p.
référence : http://biblio.domuni.org/articleshist/femmes/ version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2005 - tous droits réservés biblio.domuni.org |