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* Jean-Michel Maldamé est dominicain,
Docteur en théologie, Professeur à la Faculté de
Théologie de l'Institut catholique de Toulouse, Doyen émérite
de la Faculté de philosophie de l'Institut catholique de Toulouse,
enseignant à Domuni et membre de l'Académie pontificale
des Sciences.
Version 3, du 24.05.2006, entièrement
revue et augmentée à l'occasion
de la sortie du film Da Vinci code de Ron Howard
Décoder
Da Vinci Code
Étude scientifique et théologique
du roman de Dan Brown
et du film de Ron Howard
Le succès du roman de Dan Brown et la pression
médiatique faite autour du film invite à une réflexion
critique, non seulement sur ces œuvres, mais sur ce succès
qui dénote la situation culturelle du religieux et du message
chrétien dans le monde. Ce succès mène à
des interrogations. Tel est mon projet dans cette étude critique,
tout à la fois scientifique et théologique. Pourquoi ce
succès ?
Une première raison est que l'ouvrage de Dan
Brown est facile à lire. Ce n'est pas de la grande littérature,
celle qui demeure des années durant dans les librairies universitaires,
c'est le genre de littérature écrite pour être lue
sur la plage ou dans le train. On lit vite, car l'intrigue est bien
nouée. Dès le début, le lecteur est pris par le
développement du thriller, même si son attention faiblit
à cause de la longueur du roman. Le succès ne vient pas
du style, mais du fait que le développement de l'intrigue permet
aux héros de donner des informations sur les traditions ésotériques
et de proposer de déjouer un complot multiséculaire. La
valeur du livre grève d'ailleurs l'intérêt du film
car l'action souffre des longues conversations qui donnent une information
sur des doctrines ésotériques, dans le cadre d'un conflit
entre les forces du mal et les forces du bien.
Je commencerai par situer l'intrigue, puis les sources
de ce qui se présente comme un roman historique en me demandant
s'il s'agit bien d'un roman historique. Ensuite il faudra voir les éléments
proprement théologiques avant d'expliquer la religion dont le
livre fait l'apologie. Ce qui me mènera enfin à une interprétation
de la crise de civilisation dont témoigne le livre. Comme le
film qui en été tiré reproduit pour l'essentiel
l'intrigue avec des modifications mineures qui ne changent pas la démarche,
la référence au livre sera première. On peut cependant
relever que les images ont une force en elles-mêmes et que ce
point demande attention.
1. Un thriller
Les premières pages du roman racontent un meurtre dans
le musée du Louvre ; il est décrit en précisant
bien que la victime est la quatrième d'une série. La victime
est le conservateur du Musée du Louvre, Monsieur Saunière,
dont on découvre peu à peu la personnalité. À
partir de l'élucidation de ce meurtre, les péripéties
de l'action mettent en scène des forces diverses, forces du mal
contre forces du bien.
Une première force à agir est la force
du bien, est représentée par deux personnages. La petite
fille du conservateur assassiné, Sophie Neveu, et un jeune collègue
de la victime, un américain, Robert Langdon. Ils sont jeunes,
purs, beaux et intelligents. Poursuivis par la police et les forces
du mal, ils doivent fuir et vont de péripétie en péripétie
au fur et à mesure qu'ils décryptent les messages codés
laissés par la victime. Saunière aurait voulu transmettre
un secret ; il se savait menacé de mort, raison pour laquelle
il avait demandé rendez-vous à sa petite fille et à
son collègue nord-américain, spécialiste de l'étude
des symboles ésotériques. Il voulait leur communiquer
le secret et leur en confier la garde. Dans les minutes qui ont séparé
la blessure mortelle et la mort, il a eu le temps de leur livrer un
message. Mais comme il ne voulait pas le faire en clair, il le fit dans
un langage codé, sachant que seuls Sophie et Langton sauraient
décoder.
La force du mal est bicéphale. La première
part est une institution ecclésiastique, présentée
comme une société secrète, l'Opus Dei, agissant
par l'intermédiaire d'un tueur, obéissant aveuglément
à un prélat. La seconde part est un mystérieux
maître dont l'identité ne sera connue qu'à la fin
du roman. Leurs intérêts convergent : l'Opus Dei veut
empêcher la divulgation du secret, tandis que le Maître
veut voler le secret qui remonte aux origines du christianisme.
À ces deux forces participent une autre à
l'action ambiguë, la police dont l'action est maladroite ;
mais les policiers sont utiles et leur action est nécessaire
à l'intrigue et ils aideront au triomphe du bien.
Au terme du récit, les forces du bien l'emportent.
Les compétences conjointes de Sophie Neveu et de Robert Langdon
leur auront permis de surmonter tous les obstacles et d'arriver à
la découverte du secret dont la garde a été confiée
à une société secrète, le prieuré
de Sion, dont Monsieur Saunière était le dernier maître.
Nous découvrons le secret en même temps que nos héros
- et ce secret a une valeur sentimentale, car l'héroïne
comprend peu à peu les énigmes de son histoire familiale
et ce qui l'avait choquée chez son grand-père.
Les péripéties sont nombreuses, car en
allant se réfugier chez un collègue américain de
Robert Langdon vivant en France, Sir Leigh Teabing, nos héros
ne savent pas qu'ils vont chez le Maître, instigateur des crimes
car désireux de voler le secret dont ils viennent de retrouver
le chemin par des messages non encore parfaitement décodés.
Tout se termine bien : les forces du mal sont réduites à
l'impuissance ; le manipulateur est démasqué et l'héroïne
rétablie dans ses droits - à savoir son lignage et son
honneur familial.
Ce livre se présente comme un roman à
lire pour se détendre. Il est facile à lire ; écrit
de l'écriture nerveuse qui convient aux romans policiers. Mais
le succès est dû aussi à ce qui a été
mentionné plus haut : le décryptage est l'occasion
de faire dialoguer les deux héros ; leurs discussions donnent
connaissance de quelques points clefs de la tradition ésotérique.
De ce point de vue, le livre est une introduction fort pédagogique
à des domaines qui fascinent un large public dans ce que l'on
appelle ésotérisme. C'est sans doute la raison du succès
du livre : on se laisse prendre par l'intrigue, mais surtout on
a l'impression de découvrir un monde, celui du secret. Le succès
est dû à l'habileté de l'auteur à mêler
dans le récit ce qui est historique à la fiction. Il faut
donc s'interroger sur la valeur historique du roman.
2. Un roman historique ?
Le roman ressemble pour une part à un genre
littéraire fort connu : le roman historique. Correspond-il
à ce qu'exige une telle œuvre ?
1. Le roman historique est un genre littéraire
très prisé, car il fait le lien entre l'imagination et
le travail de l'histoire. Le lecteur se détend et il apprend
sur le passé et l'histoire. Les romans d'Alexandre Dumas sont
un modèle du genre ; ils ont ouvert à la production
d'innombrables récits. Ceux-ci ont en commun de raconter une
histoire-fiction en l'enracinant dans l'histoire au sens strict de science
humaine, ou historiographie.
Un roman historique doit répondre à des
exigences précises. La première est de ne pas introduire
des personnages ou des événements qui contredisent ce
qu'une étude scientifique a montré. Le roman doit se situer
dans les ombres de l'historiographie. Pour cette raison, il met en œuvre
des personnages qui ne sont pas de premier plan ou qui occupent une
place que bien d'autres auraient pu occuper. Les péripéties
du roman ne doivent pas contrarier l'étude scientifique des faits.
Ce qui est historique relève de l'étude
et de la vérification. L'histoire repose en effet sur des documents
et des témoignages que l'on passe au crible de la vérification.
La fiction repose sur des inventions. L'art consiste à mêler
les deux éléments sans qu'ils se contredisent.
2. Da Vinci Code participe de ce genre.
Il se présente comme un roman, œuvre de fiction, mais la
préface précise : « Toutes les descriptions
de monuments, d'œuvres d'art, de documents et de rituels sacrés
sont avérés » (p. 9). Ce n'est pas exact !
Si les lieux sont réels, la présentation
qui en est faite n'est pas rigoureuse ; elle projette une vision
qui dénature la réalité - comme on le montrera
plus loin. Prétendre que tout est avéré n'est pas
vrai.
La falsification est encore plus importante pour les
acteurs de l'action. En effet, l'Opus Dei est une institution qui existe
réellement. Elle fait partie des institutions de l'Église
catholique ; elle est fort respectable ; elle n'a rien d'une
secte - le film accentue la calomnie par des personnages caricaturaux.
Les membres de cette association gardent une grande réserve sur
leur appartenance à l'œuvre, puisqu'ils vivent dans une
société sécularisée. Mais c'est ne rien
comprendre à un vœu de religion fait par des laïcs
que de les présenter comme membres d'une société
secrète.
La préface prétend que la société
qui lui est opposée a été fondée après
la première croisade. Ce n'est pas vrai. La société
secrète dite du Prieuré de Sion n'a pas laissé
de trace dans l'histoire [voir plus bas]. Aucun historien ne mentionne
l'existence d'un Prieuré de Sion. Il a existé près
de Jérusalem à l'époque des croisés, une
abbaye Notre-Dame-de-Sion, qui est bien connue et qui n'a rien d'une
société secrète. Dire qu'elle a été
fondée en 1099 après la première croisade est entièrement
faux. La liste de ses maîtres relève de la fiction - la
liste donnée page 408 rassemble des personnalités bien
connues par ailleurs et que rien ne permet de mettre dans une même
tradition (Sandro Botticelli, Léonard de Vinci, Connétable
de Bourbon, Isaac Newton, Victor Hugo, Claude Debussy, Cocteau...) ;
une telle liste ratisse large dans la culture européenne.
La fiction romanesque devient mensonge, puisque la
mise en opposition des deux organisations n'est pas honnête. L'une
est réelle ; elle est présentée de manière
caricaturale, mais elle existe. L'autre est imaginaire. Ainsi l'intrigue
met en opposition deux réalités qui ne sont pas du même
ordre ; faire croire que l'une et l'autre sont du même ordre
est un amalgame qui relève de la falsification.
Comme roman historique, Da Vinci Code ne respecte
pas les normes habituelles et il entraîne de ce fait la confusion.
Il y a là une mystification.
3. Le travail de l'historien consiste à
utiliser des sources et son écriture se doit de les respecter.
Un auteur est libre d'inventer des personnages. Il doit respecter les
événements et les institutions, mais aussi le contexte
culturel - ce qui suppose un grand savoir.
Ces exigences sont respectées dans des ouvrages
qui ont eu un grand succès en traitant d'histoire et de philosophie
par le biais d'intrigues criminelles, comme par exemple, Le Nom de
la rose de Humberto Ecco. Cet auteur est un grand savant ;
il met en forme de roman des thèses philosophiques qui enchantent
les spécialistes par leur justesse. L'habit romanesque est pure
fiction, car le cœur de l'intrigue est le débat philosophique
développé par la mise en intrigue ; si les non philosophes
n'en perçoivent pas les nuances et les subtilités, les
propos des personnages sont fort pertinents aux yeux des spécialistes.
Il en va de même, mutatis mutandis, dans les romans policiers
écrits par Ellis Peter qui raconte les aventures du moine Cadfaël ;
l'auteur est une médiéviste très érudite
et on peut être sûr de la valeur du cadre de l'action, dont
on sait qu'elle est en tout point imaginaire.
Par contre, dans Da Vinci Code, il est clair
que l'auteur américain n'est pas spécialiste du Nouveau
Testament, ni de l'histoire de l'Église ni des traditions ésotériques.
Aussi, il est nécessaire, en bonne méthode intellectuelle,
de se demander quelles sont les informations dont s'est servi dan Brown,
puisque comme tout auteur, il a eu besoin d'une documentation. Il est
donc important de discerner ses sources, avant d'en faire la critique
de fond.
3. Les sources de l'histoire
Une remarquable enquête sur les sources a été
faite par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir1.
Il apparaît que Dan Brown a lu un certain nombre de best-sellers
sur l'ésotérisme. Un indice de cette utilisation est qu'il
a repris les noms mis en avant dans ces ouvrages pour ses personnages.
La base principale est le livre de Henry Lincoln, Michael Baigent et
Richard Leigh qui reprennent à leur compte des publications qui
demandent examen2.
1. La légende de Rennes le Château
La première source utilisée par les trois
auteurs est un livre publié par Gérard de Sède3,
qui prétend avoir retrouvé la généalogie
des Mérovingiens et la fait remonter à Jésus4,
à partir de la figure d'un prêtre de l'Aude, l'abbé
Béranger Saunière (qui porte le même nom que le
conservateur du musée du Louvre victime du tueur et grand-père
de l'héroïne Sophie Neveu).
L'histoire de ce prêtre est simple à comprendre
pour qui connaît un peu l'histoire de France à la fin du
XIXe siècle. Nommé curé de Rennes-le-Château,
ce jeune prêtre découvre la misère de ce village
et la désolation de son église. Il prend publiquement
parti contre la République qu'il accuse de vouloir détruire
la religion et d'avoir part à l'action du diable. Il est sanctionné
par le ministre des cultes (nous sommes en 1885 avant la séparation
de l'Église et de l'État) qui lui retire son salaire pendant
3 ans. L'incident le rend célèbre. On le présente
comme d'une victime de l'intolérance des ennemis de la religion ;
la comtesse de Chambord, veuve du prétendant au trône de
France, vient à son aide et lui donne de l'argent dont il se
sert pour restaurer son église. Le curé reçoit
ensuite régulièrement des dons - par manière d'honoraires
de messe - de la part des familles nobles et ce avec largesse. Pour
respecter une certaine discrétion, l'abbé Saunière
ne perçoit pas les mandats à la poste de son village,
mais au chef-lieu où il se rend. Le voilà donc riche :
après avoir restauré l'église, il se construit
une solide demeure qui tranche dans ce pauvre village, d'autant qu'il
y bâtit une tour qui surplombe la falaise. On jase. L'évêque
veut le déplacer ; l'abbé use de son droit d'inamovibilité
pour rester curé à Rennes le Château ; mais
ce conflit avec l'évêque fait jaser d'autant qu'à
sa mort, il ne lègue pas la maison au diocèse, mais à
sa gouvernante... C'est l'ami de cette dernière, Noël Corbu,
qui, à la mort de sa compagne, imagine que la fortune du curé
était due au fait qu'il aurait trouvé un trésor
caché dans son église. Quel trésor ? C'est
alors que se construit un roman à partir du fait que Rennes
le Château a été une citadelle wisigothique. L'auteur
imagine que Titus, après avoir pillé Jérusalem,
aurait emporté le trésor du Temple à Rome ;
puis Alaric ayant pillé Rome aurait repris le trésor,
qui aurait été ensuite caché à Rennes le
Château, sous la menace des Francs...
Plus encore, il fallait expliquer pourquoi l'abbé Saunière
avait tant d'amis dans l'aristocratie. L'abbé Saunière
était un bon latiniste et il occupait les loisirs que lui laissait
sa charge de curé de village pour mener des travaux d'érudition.
Cette activité était très classique dans le monde
ecclésiastique. L'idée est venue qu'il avait découvert
non seulement de l'or, mais des manuscrits qui lui auraient donné
la connaissance d'un secret : à savoir que Jésus
aurait épousé Marie-Madeleine ; de ce mariage serait
née une fille, laquelle serait l'ancêtre de Clovis et des
rois mérovingiens. La découverte de ce secret aurait assuré
la fortune de l'abbé Saunière et serait la source de ses
amitiés dans l'aristocratie.
Il n'y a là rien qui puisse être reçu comme attesté
et vérifié ; ce sont des interprétations fantaisistes,
totalement infondées, puisque tout s'explique simplement et naturellement
quand on connaît la situation d'un curé de campagne fier
et érudit à cette époque.
2. Le prieuré de Sion
Nous avons déjà relevé que contrairement
à ce que prétend l'auteur, le Prieuré de Sion n'a
pas existé. F. Lenoir et M.-F. Etchegoin ont mené l'enquête.
Dan Brown dit que des manuscrits, attestant son existence, ont été
retrouvés en 1975 à La Bibliothèque Nationale.
Que sont ces documents ? Ce sont des textes récents dactylographiés
vers les années 60, attestant que Plantard de Saint Clair descendrait
des Mérovingiens. Ces textes dactylographiés citent des
auteurs qui remontent au 17e siècle par des références
qui n'aboutissent à rien. Les manuscrits ont été
déposés par trois personnes, Pierre Plantard, Gérard
de Sède et Philippe de Cherisey. Ils sont par ailleurs fondateurs
d'une association dont les statuts ont été déposés
en Suisse en 1956, le Prieuré de Sion, association dont le sous-titre
est « Chevalerie d'Institution et Règle Catholique
Indépendante et Traditionaliste ». Leur successeur
à la tête du dit prieuré (Gino Sandri) a reconnu
que tout avait été inventé par les trois compères5.
Le Prieuré de Sion serait-il une suite cachée
de l'ordre des Templiers ? Cette question oblige à préciser
quelques points sur l'histoire des Templiers qui est bien connue,
mais elle a été l'enjeu d'une mythification qui voudrait
que les Templiers aient survécu de manière clandestine.
La fin de l'Ordre du Temple n'a rien de mystérieux. À
la fin des croisades, après la destruction du Royaume latin,
les templiers n'avaient plus de fonction. Ils représentaient
un pouvoir qui inquiétait au premier chef le roi de France jaloux
de son autorité ; ils n'étaient plus soutenus par
le pape qui voyait en eux une entrave à sa politique. Ils n'avaient
pas non plus de soutien populaire, parce que les fidèles ne comprenaient
pas l'existence de ces moines soldats. Les biens des Templiers n'ont
pas disparu mystérieusement ; ils ont été
donnés par le pape aux Hospitaliers et à d'autres ordres
religieux caritatifs qui avaient un réseau de soutien aux malades,
aux pèlerins ou aux captifs ; ces ordres étaient
aimés et respectés et ils ont utilisé les ressources
dans ce sens.
Le thème du Temple est développé
par Dan Brown sur un autre mode qui s'inspire lui aussi d'un ouvrage
classique de l'ésotérisme, La révélation
des templiers6. Ce livre prolonge
la légende en faisant croire que les Templiers étaient
des bâtisseurs d'église, selon un style propre. Les édifices
religieux seraient bâtis selon des proportions et des formes qui
évoqueraient le corps de la femme et même ses parties sexuelles.
Or l'étude de l'architecture montre que ceci est une pure imagination ;
d'une part, il n'y a pas d'art templier (comme il y a un art cistercien),
car les templiers faisaient construire les églises par d'autres
et, d'autre part, la structure d'une église obéit à
des règles techniques et formelles qui ne relèvent en
rien du souci de transposer le corps de la femme.
Il n'y a donc pas lieu d'imaginer un trésor
caché, ni une survie secrète du Temple gardien du
« féminin sacré » - ce sont des imaginations
non conformes à l'histoire. Mais bien sûr il arrive que
dans certains milieux, on en rêve dans le cadre d'un imaginaire
de la chrétienté. Ce fut le cas de Pierre Plantard qui
fut directeur d'un journal anti-juif diffusé en France pendant
l'Occupation - et bien connu par les enquêtes policières
et judiciaires qui se sont intéressées à ce groupuscule.
3. Légendes sur Marie-Madeleine
Une troisième source du roman consiste en des
productions du courant religieux qui habite le féminisme en Amérique
du nord. On peut la saisir dans les travaux d'une érudite Elaine
Pagels, qui a fait de longues études et édité des
textes gnostiques ; parmi eux trois évangiles attribués
à Philippe, Thomas et Marie-Madeleine. Ces textes ont été
retrouvés dans une bibliothèque gnostique en Égypte
à Nag Hammadi, en 1945. Elaine Pagels a fait une étude
scientifique de ces textes ; puis elle en a vulgarisé une
interprétation. Celle-ci reconstruit une histoire des origines
du christianisme de manière à justifier ses options de
militante féministe dans un ouvrage qui a eu un très grand
succès, Adam, Ève et le Serpent7.
L'étude scientifique des textes gnostiques a
été faite. Les textes ont été écrits
aux deuxième et troisième siècles, dans le cadre
de ce que l'on appelle la Gnose8.
Ils expriment une conception qui ne saurait être présentée
comme un courant qui remonterait aux apôtres9.
Le phénomène de pseudépigraphie - classique dans
l'Antiquité - est ici manifeste. On n'accède ni à
des actes avérés, ni à des paroles authentiques
de Jésus par de tels textes. On a un témoignage sur un
courant religieux, chrétien pour l'essentiel, combattu par la
majorité des chrétiens d'alors.
La thèse gnostique reprise par Elaine Pagels
est que Marie-Madeleine était l'héritière spirituelle
de Jésus et que Pierre et les autres l'ont écartée,
parce que femme. Depuis lors, l'église de Pierre persécuterait
cette tradition qui de ce fait a été contrainte à
se cacher. La persécution est à la source de l'ésotérisme.
La mouvance féministe nord-américaine prend appui sur
cette tradition pour dire que l'Église romaine n'est pas fidèle
à Jésus qui avait choisi Marie-Madeleine pour prendre
la tête de la communauté chrétienne. Ceci repose
sur un texte tiré de l'évangile de Philippe10.
Telles sont les sources utilisées par Dan Brown
pour écrire son roman. La reprise de ces éléments,
sans aucun souci critique, fait que le roman de Dan Brown est un mauvais
roman historique. Plus grave encore, il est empli d'erreurs théologiques.
4. Erreurs théologiques
Le roman de Dan Brown nous fait accéder à
la généalogie de son héroïne qui remonte à
Jésus-Christ. Il y aurait donc un secret, celui de la descendance
de Jésus. Le Graal n'est pas une coupe - celle qui aurait servi
à la dernière Cène ou aurait recueilli le sang
versé à la croix ; le Graal est le sein de Marie-Madeleine
portant en elle la descendance charnelle de Jésus11.
L'Église de Pierre aurait tout fait pour ne pas divulguer ce
secret. Dan Brown essaie de justifier cette thèse par une réinterprétation
des origines de l'Église. Quelle est la valeur scientifique de
cette reconstitution ?
1. Une première citation suffit à
montrer l'ignorance de Dan Brown. Il écrit : « La
Bible, telle que nous la connaissons aujourd'hui, a été
collationnée par un païen, l'empereur Constantin »
(p. 289). Quoi de plus faux !
Faut-il rappeler que la Bible chrétienne se
compose de deux grandes parties : l'Ancien Testament et le Nouveau
Testament. L'Ancien Testament est la Bible des Juifs ; les livres
ont été écrits pendant des siècles et la
liste des livres qui font partie de la Bible a été fixée
dès le troisième siècle avant notre ère
et confirmée de manière définitive au premier siècle
par les pharisiens lors de la réorganisation du judaïsme
après la destruction du Temple par Titus. Cette décision
a fait que l'on a écarté un certain nombre de livres ;
considérés comme non canoniques, ils font partie de la
littérature que les érudits qualifient d'intertestamentaire.
L'empereur Constantin est venu quatre siècles plus tard.
Le Nouveau Testament est moins ancien puisqu'il parle
de Jésus et de ses apôtres. Les évangiles ont été
écrits dans leur version définitive avant la fin du premier
siècle ; les épîtres de Paul sont antérieures.
La liste des textes n'a pas été établie de manière
autoritaire, mais par consentement mutuel dans les échanges entre
les communautés. Il est scientifiquement avéré
que dès le deuxième siècle l'accord était
fait pour considérer que le Nouveau Testament comporte quatre
évangiles12, les Actes des
apôtres, les épîtres et enfin l'Apocalypse. Cette
décision s'est faite sans difficulté, tout naturellement,
sauf pour l'Apocalypse qui a été l'objet de discussions.
La décision n'avait pas besoin d'être prise de manière
autoritaire ni disciplinaire ; le mouvement même de la vie
et la santé de la foi s'exprimaient dans cet accord. Cette décision
a écarté des textes qui se présentaient en parallèle
avec ces écrits ; pour cette raison ils sont appelés
apocryphes- le suffixe grec apo désigne ce qui est écarté.
Les apocryphes13
sont apparus au fur et à mesure du développement de l'Église
dans certains milieux. Certains ont eu une grande influence - comme
par exemple l'évangile de Jacques qui rapporte les phénomènes
merveilleux de la naissance de Jésus, source des contes de Noël.
D'autres sont restés marginaux, car écrits dans le cadre
de petits groupes. Les évangiles apocryphes relèvent du
genre littéraire dit pseudépigraphie, où l'auteur
se place sous le patronage d'un illustre ancien. Ce phénomène
est courant à l'époque. Les trois évangiles étudiés
par Elaine Pagels, celui de Philippe, Thomas et Marie-Madeleine sont
de cette mouvance. Ils ont été écrits au tournant
du troisième siècle. Étant donné l'époque
où ils ont été écrits, ces textes apocryphes
n'apportent rien à la connaissance historique de Jésus.
Ils sont étudiés pour comprendre la doctrine de ces groupes
marginaux. Ils ne sont pas cachés à l'étude, ni
à la lecture du public.
2. Au plan théologique, l'erreur de Dan
Brown est plus grave encore ; il écrit : « C'est
là que se place le virage décisif de l'histoire chrétienne.
Constantin a commandé et financé la rédaction d'un
Nouveau Testament qui excluait tous les évangiles évoquant
les aspects humains de Jésus, et qui privilégiait - au
besoin en les adaptant - ceux qui le faisaient paraître divin.
Les premiers évangiles furent déclarés contraires
à la foi, rassemblés et brûlés. [...] Détail
intéressant, tous ceux qui préféraient les évangiles
apocryphes à ceux que Constantin avait sélectionnés
furent considérés comme hérétiques »
(p. 293). Voilà qui est entièrement faux.
Les évangiles canoniques sont antérieurs
à Constantin - comme le prouve l'existence de manuscrits qui
remontent au deuxième siècle - et aucun document n'atteste
que Constantin ait demandé que soit écrit un autre évangile,
ni changer la liste des évangiles qui fondent la tradition chrétienne.
Les évangiles canoniques sont donc la seule source fiable pour
connaître Jésus-Christ. Les évangiles apocryphes
sont connus et étudiés. Ils ne cautionnent en rien la
thèse de Dan Brown d'une Église désireuse de détruire
la religion qui valorise le féminin.
3. Autre erreur en matière dogmatique.
Dan Brown écrit : « Pour consolider la toute récente
tradition chrétienne, l'empereur Constantin avait besoin de structurer
la communauté des fidèles. C'est dans ce but qu'il a convoqué
le Concile de Nicée [...] Jésus n'était alors considéré
que comme un prophète mortel » (p. 291). Voilà
qui est encore faux. La confession de la divinité de Jésus
n'est pas une invention du Concile de Nicée ; elle est inscrite
dans les évangiles - avec force dans l'évangile de Jean,
dans les épîtres de Paul, et dans les écrits des
Pères de l'Église dès le deuxième siècle.
Ces mêmes textes montrent bien la réalité de l'humanité
de Jésus. Les reproches de Dan Brown sont sans fondement. Da
Vinci Code témoigne d'une ignorance grave en matière
théologique : Dan Brown donne des références
fausses et il ne peut leur opposer des sources sérieuses.
Dan Brown le sait et pour cela il utilise le thème
du complot. Celui-ci permet de dire n'importe quoi. En effet, quand,
en saine rigueur intellectuelle, il faudrait citer des documents et
des sources, les ésotéristes disent que l'autorité
les a supprimés pour garder son secret. Ainsi l'absence de documents
est prise comme preuve de la vérité que l'on oppose à
ceux qui citent des documents authentiques. Qui ne voit qu'à
écarter les documents pour les remplacer par des propos invérifiables,
on ne construit rien de solide ?
La falsification des sources du christianisme par Dan
Brown est corrélative de la thèse qui sous-tend le livre :
l'Église a persécuté la religion qui valorise la
sexualité et reconnaît et reconnaît la valeur de
la femme. Celle-ci n'a pu survivre que de manière cachée,
dans des documents que l'on qualifie d'ésotériques - au
sens étymologique du terme qui signifie en grec ce qui est caché
pour rester à l'intérieur du groupe des adeptes. Il nous
faut donc analyser ce phénomène pour lui-même et
pour cela entrer dans des considérations sur le contenu de la
tradition évoquée par les échanges entre Sophie
Neveu et Robert Langdon. Il y a trois aspects : le premier concerne
les sciences, le deuxième la sacralité des lieux et enfin
la place de la femme dans l'Église.
5. Sciences, pseudosciences et ésotérisme
Le progrès de l'intrigue policière (du
roman comme du film) vient de la mise en scène de scénarios
décryptage. L'avancée du roman est liée à
la découverte de messages cryptés de plus en plus subtils....
Ils paraissent évidents une fois qu'ils ont été
découverts, mais il faut une certaine finesse pour le faire -
les habitués des jeux de piste et de rallyes intellectuels s'y
retrouveront sans peine. Il y a là une apologie de l'art de la
découverte qui permet d'aller d'énigme en énigme
et cela soutient l'attention et relance l'action. À la base du
jeu, il y a une dimension qui demande attention car elle porte sur un
des piliers de notre culture : le caractère mathématique
de la science.
1. La nature écrite en langage
mathématique
Le premier code décrypté est la série
des nombres de Fibbonacci. Ces célèbres mathématiciens
italiens ont construit la série des nombres entiers où
chacun est la somme des deux précédents. Cette série
est bien connue. Elle a été utilisée par les architectes
médiévaux qui ont remarqué que ces chiffres étaient
inscrits dans la croissance des végétaux et dans la structure
des fleurs. Les grandes rosaces des cathédrales utilisent ces
proportions pour disposer l'espace. Cet usage architectural explicite
une conviction très ancienne, celle qui fonde la science depuis
Platon : la nature est bien ordonnée et elle s'exprime par
des figures mathématiques, tant géométriques qu'arithmétiques.
Cette idée classique a pris un essor considérable à
la Renaissance - à l'époque de Léonard de Vinci.
La référence à l'ordre mathématique
de la réalité se trouve aussi dans la figure de l'étoile
à cinq branches ou Pentacle - du grec penta qui signifie
cinq - un des symboles qui est au cœur du roman. C'est un problème
de géométrie que l'on apprenait jadis à l'école :
construire une étoile à la règle et au compas.
C'est très facile pour six, fort subtil pour cinq. La construction
de l'étoile à cinq branches occupait une place de choix
dans l'apprentissage des mathématiques depuis Euclide et donc
dans les anciens livres de géométrie, d'architecture et
de composition artistique14. Pour
cette raison, elle a fasciné les esprits qui ont vu dans cette
figure une clef pour comprendre l'énigme du monde. Cette construction
arithmétique donne naissance au célèbre nombre
d'or15.
2. Science moderne et science ancienne
La référence à Léonard
de Vinci comme la référence à l'architecture invitent
à faire un peu d'histoire des sciences, pour évaluer l'évolution
des savoirs.
La construction à la règle et au compas
des figures géométriques, la recherche de la juste proportion
et la considération sur les chiffres font partie de la science.
Ces travaux étaient au sommet de la science à un certain
moment ; depuis lors le savoir s'est étendu et ces éléments
sont apparus comme secondaires ou sans intérêt.
Il n'est pas exact de dire que ce savoir est de
nature ésotérique. Il était public et enseigné
ouvertement dans les écoles. Pour cette raison, c'est une erreur
de les présenter comme des secrets jalousement gardés
- même si en des temps où peu de gens savaient lire et
écrire la transmission de ce savoir était très
limitée. La manière dont le roman Da Vinci Code
le présente est un contresens qui témoigne de l'ignorance
de l'auteur à l'égard de la manière dont le savoir
scientifique évolue.
La même erreur se voit dans la manière
dont le roman se réfère à l'alchimie et à
la médecine. Ces savoirs sont privilégiés parce
qu'ils utilisaient une argumentation de mode symbolique.
La géométrie, la numérologie,
l'alchimie et la médecine, présentes dans l'œuvre
de Léonard de Vinci, étaient à l'époque
des parties de la science la plus officielle du temps ; elles
n'avaient rien de caché - sinon qu'elles étaient accessible
à la minorité de ceux qui avaient fait des études
et étaient arrivés au sommet du savoir. Aujourd'hui, elles
n'ont plus la même place dans les sciences. On explique les faits
autrement et plus simplement. Ce qui semblait merveilleux est devenu
banal. Il est erroné de les présenter comme un savoir
persécuté et caché. C'est un savoir caduc qui fascine
encore ceux qui ne le maîtrisent pas.
Cette explication ne suffit pas, car dans la fascination
de ce savoir ancien se manifeste un fait important pour comprendre la
culture occidentale : une quête de sacré qui subsiste.
Le roman en témoigne par son attention aux lieux sacrés.
3. Les églises et la science
Les péripéties du roman invitent à
visiter des églises et à être attentifs à
leur architecture et à leur décoration. Là encore,
il faut garder une attitude scientifique.
Les constructeurs étaient de bons architectes.
Ils ont donc fait une excellente œuvre de géomètre,
dans la mise en place de structures qui ont résisté au
temps. On retrouve donc, dans la construction, des rapports géométriques
éprouvés. Il y a là du génie et de l'intelligence.
L'art des bâtisseurs est un art de spécialiste - et s'il
y a des traditions et des secrets de fabrication, ce n'était
en rien un savoir ésotérique.
Les autorités ecclésiastiques avaient
le souci de décorer les édifices. Pour cela, les bâtisseurs
ont utilisé divers motifs : des motifs géométriques
et des figures simples comme l'étoile à cinq branches ;
des motifs floraux ou animaliers dans des figures qui ne sont pas toujours
réalistes et peuvent parfois aller jusqu'au monstrueux ;
des motifs humains pour représenter l'histoire du salut et les
figures de sainteté. Ainsi ce que Dan Brown dit de Rosslyn Chapel
où s'achève le roman, n'a rien d'insolite ni d'exceptionnel ;
les motifs faisaient partie de la décoration des églises
du temps.
L'importance accordée au début du roman
à l'église Saint-Sulpice de Paris est telle qu'il faut
en parler plus en détail. Cette église n'est pas ancienne,
mais le roman porte l'attention du lecteur sur la présence d'un
obélisque ; c'est un gnomon. Un gnomon est un instrument
d'astronomie très ancien16 ;
il a été perfectionné à la naissance de
la science moderne. Au 18e siècle, on en construisait
de plus en plus grands de manière à faire des mesures
plus précises. Pour cela, les scientifiques ont utilisé
les édifices publics vastes et spacieux dont ils disposaient,
les églises. Personne n'y a vu quelque inconvénient et
surtout pas le clergé parce que les églises sont en général
orientées : le chœur est tourné vers l'est ;
ainsi les rayons lumineux servaient à déterminer les saisons
et les fêtes religieuses et à mesurer le passage du jour.
Le gnomon de l'église Saint-Sulpice à Paris n'a rien d'insolite.
Le 21 juin, jour du solstice d'été, le soleil frappe une
plaque de marbre dans le sol du croisillon sud ; le 21 décembre,
au solstice d'hiver, quand le soleil est au plus bas, les rayons rencontrent
la ligne de laiton sur l'obélisque. Lors des équinoxes
(21 mars et 21 septembre) l'image du soleil passe sur deux plaques de
cuivre incrustées dans le sol, derrière la balustrade
du chœur. La précision de ce gnomon construit par les astronomes
Henri de Sully et Pierre-Charles Lemonnier a permis aux membres de l'Académie
des Sciences de mener des travaux scientifiques remarquables par leur
précision, en particulier ceux des Cassini. Rien de mystérieux,
rien d'ésotérique ! On voit un instrument qui servait
à la science ; on en n'a plus besoin aujourd'hui. Quant
à la forme en obélisque, elle correspond au goût
du temps.
Le ressort de l'ésotérisme est donc une
illusion17. Pourquoi ce succès ?
On peut dire que c'est à cause de l'ignorance des lecteurs qui
ne sont que des demi savants. Mais ce n'est pas juste. Il y a une raison
qui relève de la situation de la culture actuelle.
Le succès des thèmes de l'ésotérisme est
un fait de société. Sur ce point il faut constater qu'il
s'inscrit dans une culture marquée par un certain désenchantement
vis-à-vis du progrès technique qui désacralise
la réalité.
Il y a donc un mouvement qui se développe en réaction
contre la domination d'une certaine forme de rationalisation. Il faut
la considérer avec attention et cela par la figure emblématique
du livre, l'œuvre de Léonard de Vinci. La fascination pour
les monuments religieux est une nostalgie qui demande à être
comprise comme fait social et spirituel18.
6. Le visible et l'invisible
1. L'œuvre d'art
Le titre de l'ouvrage cite Léonard de Vinci19.
C'est en effet un personnage fascinant que ce grand maître de
l'art et de la pensée de la Renaissance. Là encore la
présentation qui en est faite dans l'œuvre de Dan Brown
est réductrice.
Léonard de Vinci est en effet un ingénieur
de génie. Il a passé du temps à chercher à
construire des machines, dont la construction était impossible,
mais dont l'ingéniosité était tout à fait
remarquable. Mais cette activité n'a d'intérêt pour
nous que parce qu'elle témoigne que Léonard de Vinci est
un philosophe de la nature, qui a retrouvé de l'importance à
la Renaissance avec la publication de traductions de traités
inconnus au Moyen Âge : l'hermétisme. La tradition
ésotérique veut que ce savoir ait été transmis
depuis les origines de l'humanité : ce serait la science
du Paradis transmise par les Égyptiens.... En réalité,
les travaux érudits montrent que c'est une doctrine de la période
hellénistique essentiellement à Alexandrie...
L'hermétisme était une philosophie
dominante à l'époque de Léonard de Vinci. Cette
philosophie de la nature est un monisme pour qui le fond de l'être
est sacré et ce sacré a rapport avec les connaissances
naturelles que sont l'astrologie, l'alchimie et la médecine.
Dans le savoir hermétiste, l'attirance ou la répulsion
magnétique, l'affinité ou l'opposition entre les substances
chimiques et autres phénomènes sont interprétées
selon une symbolique sexuelle. La science moderne a rompu cette manière
de faire. Si en physique on parle d'attraction et en chimie d'affinité,
la rationalité scientifique ignore toute considération
sexuée.
L'hermétisme n'est en rien une doctrine secrète.
Elle est enseignée et pratiquée officiellement dans les
palais et dans les écoles. C'est l'essor de la science classique
qui a changé la valeur de ces considérations qui apparaissent
aujourd'hui dénuées de fondement rigoureux.
2. L'arrière monde
Le succès de l'ésotérisme vient
de ce qu'il répond à une attente : la technique moderne
a pour effet de désacraliser le monde et de le rendre manipulable.
Or il semble que les choses relèvent d'un autre ordre que de
cette mise à disposition de l'usage de l'humanité. Il
y a ce que les philosophes appellent « un arrière monde ».
On appelle arrière monde ce qui ne se donne
pas à voir immédiatement et qui résiste à
l'analyse critique. La tradition romantique a privilégié
cette idée - combattue par les rationalistes. Les phénomènes
de la nature ne se réduisent pas à des mécanismes
physico chimiques. La vie ne se réduit pas à des échanges
entre molécules. Les relations humaines ne s'enferment pas dans
l'ordre de l'utile. C'est une fonction de l'art que d'y répondre
pour manifester ce que la raison pragmatique, calculatrice et réduite
à la froide logique ne saurait voir.
C'est sur le jeu entre ce qui est vu et ce qui se donne
à voir que se fonde la fascination exercées par les œuvres
d'art. Il y a dans un tableau une profondeur qui ne se réduit
pas à ce qui se donne à voir immédiatement. Pour
cette raison, tout regard sur un tableau y projette des éléments
qui ne sont pas objectifs.
Mais cette profondeur ne saurait laisser dire n'importe
quoi à propos d'un tableau. IL faut en respecter les règles
et les codes - ce que font les historiens de l'art. Lorsque le roman
Da Vinci Code dit que sur la fresque de Léonard de Vinci
qui représente la Cène, le personnage qui se trouve à
droite de Jésus n'est pas saint Jean mais Marie-Madeleine, il
manifeste une ignorance de toute la tradition picturale et l'interprétation
ne repose sur rien de sérieux20.
3. Le secret contre le mystère
La situation de l'œuvre d'art invite à
entrer dans une considération philosophique qui est le point
central de notre critique. Il convient de distinguer entre le secret
et le mystère. Le terme de secret désigne un élément
qui est caché. Mais il est de même nature que ce qui est
manifeste. Il n'y a pas de différence entre lui et ce qui l'entoure.
Lorsque le secret est levé, il s'inscrit dans l'ensemble qui
l'entoure et le porte.
La notion de mystère renvoie non seulement à
une chose autre, mais surtout à un autre ordre de réalité.
Le mystère suppose la présence de ce qui n'est pas du
même ordre que ce qui l'entoure. C'est ainsi que sur un tableau
de Léonard de Vinci on peut lire des éléments qui
n'ont pas été explicitement signifiés par le peintre
lui-même. On peut voir dans le sourire de la Joconde bien des
choses... et l'abondance des commentaires montre que les interprétations
sont ouvertes. La non connaissance du secret n'est pas de même
nature que la non connaissance du mystère puisque le mystère
renvoie à un autre ordre de réalité, tandis que
le secret renvoie au même ordre. La distinction entre secret et
mystère mène à bien distinguer entre l'art de décrypter
un code secret et le regard qui sait voir la profondeur et le mystère
des êtres. Cette distinction permet d'entrer dans le cœur
de la question posée par le succès de l'ésotérisme.
Le succès du roman et de l'ésotérisme
qu'il met en intrigue montre que le besoin d'accéder à
un arrière monde n'est pas mort, car il fait partie de la nature
humaine qui ne se contente pas de l'observation scientifique. Ainsi
l'ésotérisme naît du malaise lié à
la domination de la rationalité scientifique. Celle-ci, devenant
dominante dans la culture, a violenté une dimension de la connaissance
humaine. Les ressources humaines d'imagination et d'intuition se sentent
enfermées dans l'ordre du calcul et ne savent plus situer la
valeur de l'émotion ni de l'affectivité.
Il y a là une réaction saine. Malheureusement,
il faut constater que cette réaction est enfermée dans
son opposition à la rationalité. La réaction est
du même ordre que l'action. L'ésotérisme ne peut
envisager l'autre monde que comme une extension de la rationalité
inscrite dans la rationalité du calcul et de l'analogie
telle qu'elle est pratiquée dans les sciences. Les héros
du Da Vinci Code utilisent des règles de décryptage ;
ils sont fort intelligents d'une intelligence, voire virtuosité,
calculatrice ; mais celle-ci est considérée comme
la seule clef pour entrer dans la vérité et elle manque
le mystère des choses.
En effet, l'être humain n'est pas que raison
calculatrice. Il y a une toute autre dimension. Celle de la relation :
la relation avec Dieu qui est la foi. La foi a pour adversaire l'agnosticisme,
mais il y a aussi le réductionnisme rationaliste qui éteint
la profondeur du symbole dans les jeux des proportions et des énigmes.
L'ésotérisme est une réaction contre le rationalisme ;
il reste dans le même champ que ce qu'il critique. Il n'accède
pas à la profondeur de l'être et pour cette raison confond
la religion et la superstition. Il ignore la nature de la foi.
Cette perte du sens du mystère se voit quand
il s'agit de la relation de l'homme et de la femme. La mise en scène
des rituels sacrés est au cœur du drame vécu par
l'héroïne. Cela invite à entrer dans le fond du roman :
la relation de l'homme et de la femme sous le signe de l'amour.
7. L'homme et la femme : éros
et agapè
Le suspens entretenu par le thriller est porté
par le décryptage de messages codés ; il doit être
fait dans l'urgence. Mais l'intrigue porte sur la découverte
d'un secret qui porte sur la place de la femme dans la religion. L'enjeu
du combat que se livrent les sociétés en compétition
est de découvrir ce que l'Église cache : le rapport
affectif et sexuel de Jésus et de Marie-Madeleine. La raison
de cette occultation est que l'Église méprise la femme
et réprime le culte féminin. Ceci invite à une
étude de la question de la place du féminin dans la religion
et permettra d'expliciter le véritable enjeu de la question ici
abordée.
1. Marie Madeleine
Les quatre évangiles reconnaissent l'existence
et le rôle important que joue Marie-Madeleine dans le groupe des
disciples qui accompagnaient Jésus. Mais cela ne permet en aucun
cas de fonder une quelconque histoire d'amour (au sens actuel banal
du terme) entre Jésus et Marie-Madeleine.
Les évangiles présentent plusieurs femmes
dont le nom est Marie. Il y a d'abord la sœur de Marthe et de Lazare
et aussi Marie de Magdala ou Marie-Madeleine dont on dit que Jésus
avait chassé d'elle sept démons. Ils mentionnent aussi
une femme venue en pleurs au pieds de Jésus au cours d'un repas
- elle est qualifiée de « pécheresse ».
Rien n'assure que ces trois femmes soient la même.
Marie-Madeleine occupe une place particulière,
car elle est présente à la résurrection et elle
est l'objet d'une apparition de Jésus. Ce récit est bien
connu. Mon interprétation est que le récit de Jean a pour
but de faire de Marie-Madeleine la figure de l'humanité sauvée
et pour cela il est très éclairant que ce soit la femme
dont Jésus ait chassé sept démons. Le chiffre sept
ayant valeur de globalité et ne signifie pas qu'il s'agisse d'une
prostituée - celle qui fait fantasmer les lecteurs de Da Vinci
Code. La généralité du propos est au service
de la dimension symbolique du personnage.
C'est dans cet esprit que la fusion des trois Marie
en une seule personne a été faite dans la tradition chrétienne
soucieuse de montrer la force du salut manifesté en Jésus-Christ21.
La lecture des évangiles ne permet pas du tout
de dire que Jésus ait eu avec Marie de Magdala les relations
d'un époux avec son épouse, et à fortiori pas de
commerce sexuel extraconjugal, sévèrement réprimé
par la Torah, radicalisée par Jésus qui dénonce
non seulement l'adultère, mais la convoitise et le regard. Aujourd'hui,
bien des romans le font ; ce sont des œuvres de fiction qui
n'ont aucune valeur historique ; ils ne respectent pas ce qui est
dit par les évangiles, qui demeurent la seule source fiable,
puisque les écrits du 3e siècle ne donnent
pas accès à des propos tenus des témoins oculaires
et qu'il faut utiliser l'argument de la persécution pour expliquer
l'absence de documents et imaginer une transmission ésotérique
qui n'a pas laissé de traces.
Plus encore, dans les communautés gnostiques
le mariage est condamné ; il est considéré
comme un état de péché. Ce point infirme la thèse
de Dan Brown et des ses sources, car l'éloge de Marie Madeleine
dans l'évangile de Thomas repose sur une conviction qui n'a rien
de féministe, au contraire. Jésus est censé avoir
dit : « Je veillerai moi-même à les faire
devenir mâle... car toute femme qui veut se faire mâle entrera
dans le Royaume des cieux ». Marie Madeleine est donc louée
d'avoir quitté sa féminité pour accéder
à la condition de disciple supérieure aux autres !
Comme, l'interprétation féministe de
la figure de Marie de Magdala, et au cœur du livre, il faut parler
du statut de la femme dans les évangiles et la communauté
chrétienne primitive.
2. Jésus et les femmes
La dénonciation, qui est au coeur de la critique
de l'Église par le roman, est celle du refoulement de la sexualité
par l'Église de Pierre. Sur ce point, Da Vinci Code témoigne
de la mentalité ambiante dominée par une érotisation
de toute relation humaine.
Les relations de Jésus avec ses contemporains
et avec ses proches attestent une grande liberté et en particulier,
en comparaison avec les règles du temps, il apparaît que
Jésus est novateur dans sa relation avec les femmes. Il adresse
la parole à la Samaritaine - ce qui choque ses disciples ;
il se laisse toucher par une femme qui pleure à ses pieds - ce
qui choque le pharisien qui le reçoit ; dans le groupe qui
l'accompagne, il y a des hommes et des femmes.... Cette liberté
tranche avec le comportement habituel du temps où, en pays méditerranéen
et donc en Israël, la femme est considérée comme
inférieure, soumise et vouée aux humbles tâches
domestiques. On ne peut accuser Jésus de misogynie !
Mais on ne peut pas non plus cautionner la thèse
de Dan Brown selon laquelle Jésus aurait mené une vie
maritale avec Marie-Madeleine dont il aurait imposé la présence
à ses compagnons et cautionné par elle les cultes du sacré
féminin.
Il a existé dans le monde religieux et il existe
encore une sacralisation de la sexualité. Elle était présente
dans les cultes de fécondité en particulier en Canaan,
témoin des pratiques courantes dans bien des religions. Les cultes
de fécondité reposent sur une conception du divin selon
laquelle il y aurait deux principes : un dieu mâle et un
dieu femelle. Leur union serait la source de la fécondité
de la nature. Les cultes consistent en une célébration
de l'union des divinités masculine et féminine (en grec
hieros gamos, hiérogamie). Ils ont lieu dans des sanctuaires,
où il y a des relations sexuelles. Les hommes s'identifient au
principe mâle et les femmes au principe femelle ; une bénédiction
en résulterait. Dans ces cultes, une place importante est accordée
au roi qui s'unit à la grande prêtresse qui représente
la divinité ; de même la reine peut s'unir à
un grand prêtre. C'est ce que rapporte avec complaisance Dan Brown
dans la scène dont l'héroïne Sophie, alors toute
jeune fille, est la spectatrice involontaire et scandalisée ;
puisqu'à un retour inopiné, elle voit son grand-père
masqué (mais reconnaissable à une marque sur son corps)
copuler avec une femme pendant que les membres de la société
secrète chantent des hymnes liturgiques.
De tels cultes ont été rejetés
par le strict monothéisme qui les dénonçait comme
« prostitution ». Rien ne permet de dire que Jésus
se soit écarté sur ce point de la foi de ses pères.
Au contraire ! Jésus radicalise l'exigence d'un amour qui
ne doit rien à la sacralisation de la relation sexuelle. L'amour
est bien davantage. Il commence par le respect qui est fondé
sur la transcendance de Dieu et de l'être humain créé
à son image. Tel est le fond du problème posé par
Da Vinci Code : quel est le sens de la relation entre l'homme
et la femme ? Peut-elle se transposer dans l'ordre du divin ?
3. Éros et agapè
En la matière, on oppose souvent éros
et agapè. L'opposition doit être bien comprise. Au sens
habituel, éros désigne un amour qui s'exprime charnellement
et où dans la relation sexuelle on recherche du plaisir. Au sens
habituel, agapè désigne un amour désintéressé
qui ne cherche pas le plaisir et s'abstient de relation sexuelle, pour
instaurer un autre type de communion.
La pensée chrétienne a mis comme principe
de vie l'exigence de l'amour dans un sens qui ne se réduit pas
à l'érotisme. Elle ne cesse de promouvoir l'agapè.
Elle est sur ce point en opposition avec la culture dominante où
l'érotisme occupe une place obsédante, car omniprésente
dans la vie sociale, commerciale et urbaine.
L'opposition entre éros et agapè doit
être bien comprise. Pour la tradition chrétienne, il n'y
a pas d'exclusion, car de l'un à l'autre, il y a le processus
que les psychologues appellent sublimation ; par lui il y a un
accomplissement du désir dans une réalisation meilleure.
Dans ce chemin de sublimation, il n'y a pas de rupture
- même s'il y a renoncement. Pour cette raison, le langage d'éros
est présent dans l'agapè. C'est pour cette raison que
la tradition mystique chrétienne utilise les mots de l'amour
charnel pour dire la relation de l'homme et de Dieu. C'est dans cet
esprit que les mystiques ont fait référence à Marie
Madeleine pour parler de l'amour de Dieu.
Hélas, lus par des personnes qui n'ont aucune
expérience de la prière personnelle, et qui ignorent ce
que signifie la transcendance ou la sainteté de Dieu, ces textes
sont ramenés immédiatement à leur dimension sexuelle.
Dans la culture dominante, la relation entre un homme et une femme ne
peut être vécue que dans l'union sexuelle. La figure de
Marie-Madeleine est donc sexualisée ; les textes de la tradition
spirituelle ou mystique sont réduits au sens le plus charnel
qui soit. Ceci apparaît tout particulièrement dans la culture
nord-américaine. C'est ce que fait, par exemple, le film de Mel
Gibson ; il est significatif que personne n'ait protesté
contre sa présentation d'une Marie-Madeleine, dont les vêtements
de pénitente ne cachent pas la sexualité dévorante,
bien au contraire.
Le succès du livre Da Vinci Code vient
de cet accord avec cette représentation de la sexualité
omniprésente de la société de consommation. Les
lecteurs projettent sur Marie de Magdala et sur Jésus leurs imaginations
érotiques. Plus encore, dans une culture post-chrétienne,
ils trouvent dans le modèle qu'ils imaginent une justification
de leurs pratiques sexuelles.
Conclusion
La lecture de ce livre est une bonne détente,
si on admet que l'intrigue policière est bien faite - surtout
dans la première partie. Mais ce livre est une mystification,
dans la mesure où il procède par amalgame. Aussi ma conclusion
sera un appel à mettre en œuvre la rigueur scientifique
en matière de foi et d'étude historique de la tradition
chrétienne.
1. Da Vinci Code ne respecte pas les
exigences d'un roman historique en mêlant le vrai et le faux et
en utilisant des pseudo révélations. Celles-ci sont présentées
comme avérées, ce qui fait du roman un instrument polémique.
On peut soupçonner que non seulement l'auteur profite des thèmes
à la mode, mais qu'il cherche à détruire l'image
de l'Église catholique romaine par des caricatures.
2. Cette situation invite à être
rigoureux en suivant en toute chose une stricte méthode historique.
Il ne faut rien affirmer qui ne soit vérifiable. La vie de Jésus
est connue de manière très précise grâce
aux témoins qui l'ont écrite, ou présidé
à leur mise par écrit, les apôtres. Ces informations
ne sont pas exhaustives. Tout ce qui est ajouté doit l'être
avec prudence et en gardant un souci de cohérence avec ce que
l'on sait de manière certaine. Sur ce point la prédication
chrétienne ordinaire et la catéchèse sont souvent
en faute, quand on ne cite pas rigoureusement les évangiles et
qu'on mêle des éléments légendaires à
ce qui est dit par les témoins oculaires. Il faut savoir reconnaître
que si nous savons beaucoup, nous ne savons pas tout, comme le dit saint
Jean au terme de son évangile. Il est une manière de raconter
la vie de Jésus en ajoutant détails et histoires qui faussent
la vérité de l'Évangile.
3. Cette rigueur est encore plus nécessaire
quand il s'agit du fond légendaire qui s'est accumulé
en Europe chrétienne depuis le Haut Moyen-Âge. Il convient
de les qualifier de légendes : la légende arthurienne
du Graal, la légende des Saintes Marie en Provence... Ces légendes
ne rapportent pas des faits historiques ; il est difficile d'y
renoncer parce que les pèlerinages qui vont en ces lieux ont
un caractère populaire. Il en va de même avec les reliques ;
la complaisance de certains milieux chrétiens avec les reliques
est une grave erreur, car si l'on dit qu'elles sont vraies ou si on
le laisse croire, on ne peut rien reprocher aux auteurs qui usent du
même procédé. Par exemple, Dan Brown dit que le
suaire actuellement à Turin a été fait par Léonard
de Vinci ; il se trompe. Il est prouvé, tant pour les historiens
que pour les scientifiques, que le célèbre Suaire actuellement
à Turin a été fabriqué au 14e
siècle. De même, il faut avoir l'honnêteté
de reconnaître les propos de Jacques de Voragine dans Légende
Dorée à propos de la venue en Provence de Marie Madeleine
ne sont pas fondés historiquement...
4. Le succès du livre vient de ce qu'il
s'appuie sur une critique féministe de l'Église catholique
romaine. Là encore il faut faire œuvre de vérité
et reconnaître qu'il y a dans l'Église une vive tension
entre deux cultures. La première est liée à culture
méditerranéenne : celle de Jérusalem, comme
celle de Rome. Elle est résumée dans la formule de Paul
selon laquelle la femme doit être soumise à son mari. La
seconde est liée à la culture anglo-saxonne et à
la modernité : la femme est l'égale de l'homme. L'interdit
de l'accès aux ministères ordonnés pour les femmes
cristallise ce conflit. Pour avoir bloqué toute discussion sur
ce point, le discours en faveur des femmes tenu par les autorités
romaines apparaît comme illusoire - puisqu'il est clair qu'il
y a eu dans les premiers siècles chrétiens des femmes
qui ont exercé des ministères ! Le blocage actuel
nourrit la suspicion mise en œuvre par Da Vinci Code.
5. Plus important, car c'est le cœur de
la question. Il importe que l'Église soit à la hauteur
du mystère dont elle est porteuse. Il faut tenir compte du mystère
et pour cela promouvoir une pratique liturgique qui fasse droit à
l'exigence exprimée par la notion d'initiation. C'est sans doute
la sclérose des liturgies vécues dans l'esprit de la Contre-réforme
avec la théologie de l'efficacité de la seule parole sacerdotale
qui a favorisé la réduction du mystère au secret.
Il faut utiliser la force du symbole pour élever l'esprit.
6. Cette dernière remarque invite à
un renouvellement de la théologie catholique. Il apparaît
que celle-ci s'est appauvrie par une carence en matière de théologie
du Saint Esprit. Il y a là un chantier important à promouvoir
qui ne pourra être mené à bien que si l'on tient
compte de la richesse des églises orientales et donc de l'avancée
dans l'union de tous les chrétiens.
7. Enfin la question posée est celle
des relations entre la foi et la raison. La foi entretient avec la raison
une relation spécifique. Mais il y a sur ce point un chemin qui
n'est pas simple, car il passe par un moment de remise de soi à
un autre. La foi n'est pas contre la raison, au contraire. Les croyants
savent par expérience que quand un homme cherche la vérité
par la raison seule, il échoue ; Si la vérité
lui est offerte et s'il l'accepte par la foi, il la trouve satisfaisante
pour la raison. Seule cette attitude libère de l'étroitesse
d'esprit que l'on trouve dans l'ésotérisme qui reste lui-même
prisonnier de l'étroitesse du rationalisme qu'il combat. Pour
les chrétiens la foi accomplit la raison.
Toulouse, 20 mai 2006
Jean-Michel Maldamé, op
Notes :
1 Marie-France
Etchegoin et Frédéric Lenoir, Code Da Vinci :
l'enquête, Paris, Robert Laffont, 2004.
2 Henry Lincoln, Michael Baigent
et Richard Leigh, Holy Blood, Holy Grail, Londres, 1982, trad.
fr. L'Énigme sacrée, Paris, Pygmalion,
1982.
3 Gérard de Sède
est un très bon conteur ; il s'inscrit dans la ligne du
surréalisme dont une devise est « l'imaginaire c'est
ce qui tend à devenir réel ». Son livre est
un modèle de production surréaliste ; il n'a pas
de valeur scientifique.
4 Gérard
de Sède, L'Or de Rennes ou la Vie insolite de Béranger
Saunière, Paris, 1967
5 Op. cit.,
p. 58.
6 Lynn Picnett
& Clive Prince, The Templar Revelation, New York,
Touchstone, 1998 - édition reprise après le succès
du livre de Dan Brown.
7 Elaine Pagels,
Adam, Eve and the Serpent, New York, Random House, 1988, trad.
fr. Paris, Flammarion, 1989.
8 Voir Jacques
Ménard, L'Évangile selon Philippe. Introduction,
texte, traduction, commentaire, Paris, Cariscript, 1988 ; Anne
Pasquier, L'Évangile selon Marie, Laval, Presse de l'Université,
1983.
9 C'est le point
central de la critique qui en fut faite alors par saint Irénée et
qui donne un principe de jugement : la connaissance de Jésus
doit s'appuyer sur les témoins de sa vie publique et donc sur
les apôtres ou leurs successeurs immédiats. Luc précise
au début de son évangile qu'il a mené une enquête
auprès des « témoins oculaires » et
Jean précise au début de son épître qu'il
parle de Celui qu'il a vu des ses yeux que ses mains ont touché.
10 Repris dans
le film de Marc Ferrara, Mary. J'ai abordé la question
pour elle-même dans le texte « Marie-Madeleine, entre
fantasme et réalité ».
11 . Les lettres
qui désignent le Graal sont san greal - en liant les lettre
autrement on obtient sang real. Ce jeu d'écriture est
présenté comme une preuve.
12 Dits canoniques :
Matthieu, Marc, Luc et Jean.
13 Les textes
sont bien connus, souvent édités et étudiés
scientifiquement. L'édition française la plus commode
est celle de la Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard,
1997.
14 Sur ce point, voir Marguerite
Neveux, Le Nombre d'or. Radiographie d'un mythe, Paris édit.
du Seuil, 1995. L'expression « nombre d'or » a été
inventée par Matila prince Ghyka (1881-1965) dans un livre publié
en 1927. Il reprend des éléments appelés antérieurement
« divine proportion » mathématicien (1445-1514)
qui enseigna en Italie et fut au service du prince Ludovic Sforza à
Milan puis du pape Léon X. Léonard de Vinci connaissait
ce chiffre qu'il utilisait dans le plan de ses machines - mais il ne
l'a pas inventé.
15 Il remonte
à Euclide qui le définit par une construction très
simple : soit un segment AB de longueur l ; le nombre d'or
est déterminé par le point C qui divise le segment en
deux parties a et b (a plus grand que b) de sorte qu'il y ait égalité
des rapports a/b = l/a. Le nombre obtenu, appelé φ, a des
propriétés remarquables. Il sert entre autre, à
construire une étoile à cinq branches dite pentacle -
il est présent dans des figures plus subtiles comme la spirale
logarithmique. Il est, pour cette raison, utilisé pour faire
un lien entre esthétique et mathématique. Voir, H. E.
Huntley, La divine Proportion, Paris, édit.du Seuil, 1995.
16 On peut le
comparer à la barre dont l'ombre indique l'heure sur un cadran
solaire.
17 On voit bien que la référence
à une tradition d'ésotérisme est le fruit de l'ignorance.
Un exemple le montre. Sur le socle d'une statue du chemin de croix de
Rennes-le-Château, l'abbé Saunière a fait graver
CHRISTUS A.O.M.P.S. DEFENDIT. Que signifie AOMPS ? C'est l'abréviation
d'une inscription courante qui signifie Ab Omni Malo Populum Suum
et l'inscription signifie : « Que le Christ défende
son peuple de tout mal ». C'est une invocation courante. Elle
est interprétée comme Antiqui Ordo Mysticusque Prioratus
Sionus : ce latin de cuisine signifierait : « Que
le Christ défende le prieuré de Sion » !
18 Sur cette
situation de l'ésotérisme, voir Jean Servier, préface
au Dictionnaire critique de l'ésotérisme, Paris,
PUF, 1998.
19 La bibliographie
sur Léonard de Vinci est immense. On trouvera un commentaire
des œuvres cités dans le roman chez Daniel Arasse, Léonard
de Vinci, Paris, Hazan, 1997, ²2003.
20 Sur ce tableau,
voir les commentaire de Daniel Arasse, op. cit., p. 362-383.
21 Sur l'évolution
de la tradition chrétienne voir Régis Burnet, De la
pécheresse repentante à l'épouse de Jésus.
Histoire de la réception d'une figure biblique, Paris, édit.
du Cerf, 2004.
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