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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
L'embryon corps et âme
Remarques épistémologiques sur le statut de l'embryon humain

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3. Métaphysique et morale

Sur ce point, cette étude propose de renouer avec un concept traditionnel qui permet d'éviter les difficultés déjà soulevées concernant la personne humaine en même temps que tenir compte des aspects biologiques de la pensée sans nier la grandeur de l'être humain. Le terme traditionnel est celui de sujet dont la grandeur est dite par la notion d'âme - en grec psychè.

L'emploi du terme est délicat. En effet, la conception commune dépend toujours de Descartes qui a défini l'âme comme substance spirituelle et l'a exclue de l'étude des vivants non- humains, végétaux ou animaux. Mais la sortie hors du paradigme déterministe opérée par la science moderne permet de redonner sens à ce terme qui dit la spécificité de l'être vivant, le principe qui lui assure son unité et son identité. La notion de psychè ne doit pas être réservée aux seuls psychologues.

1. La notion d'âme

La notion d'âme peut être introduite à partir des termes scientifiques déjà rencontrés, ceux d'information et de système complexe.

Si l'être humain est en devenir et bien individualisé c'est qu'il y a en lui un principe d'unité. Ce ne peut être le comportement cellulaire ni la juxtaposition des cellules elles-mêmes. Les considérations utilitaristes évoquées plus haut s'appuient sur ce fait. Aussi il ne faut pas chercher le principe d'unité dans une continuité seulement matérielle  ;étant prise dans le flux de la durée, celle-ci ne peut être prisonnière du temps  ; il faut un principe qui transcende le temps et qui, de la sorte, puisse présider au devenir en assurant le passage à une forme plus complexe.

Ce principe ne se réduit pas à un mécanisme ou à une fonction organique - comme le système nerveux - puisqu'il n'a pas encore eu le temps de se mettre en place. Il n'est pas tangible. Mais cela ne signifie pas qu'il n'existe pas réellement.

La tradition philosophique emploie le mot âme pour désigner ce principe qui échappe à la saisie des sens, mais s'impose à l'intelligence  ; elle lui donne un sens rigoureux qui demande à être revisité à la lumière des connaissances nouvelles sur l'embryon.

Le concept d'âme permet de dire que l'embryon, s'il obéit aux lois de la biochimie, est plus que de la matière. Il est déjà animé. Et par là il est vraiment un être humain, au sens strict. La distinction entre des niveaux d'animation différents n'est pas utile. Cette âme est d'emblée humaine et contient en elle potentiellement toute la richesse qui se manifestera dans le cours de la vie.

2. Dignité du corps humain

Le zygote et a fortiori l'embryon ne sont donc pas seulement de la matière vivante, étudiée par la biochimie. Cette discipline est fidèle à sa méthode et construit un objet qui lui est proportionné. Mais ce regard n'est pas exhaustif. Il est ouvert à d'autres qui permettent de manifester la richesse de la réalité, en l'occurrence l'être humain en devenir.

Aussi faut-il à ce propos parler non seulement de matière vivante, ou de chair ou d'organisme, mais bien de corps14. Les termes de la philosophie de la vie renvoient ici à un être qui n'est pas dédoublé  : il n'y a pas d'une côté, une « âme séparée » et de l'autre « une machine », mais bien un être dont l'unité est assurée par des co-principes, l'âme principe de la vie qui fait que la chair devienne un corps.

La notion scientifique d'organisme se laisse ici assumer dans le concept de corps qui permet de fonder la morale15. Le terme reconnaît l'autonomie et le droit au respect et à la responsabilité. Dire que l'embryon est un corps humain suffit à fonder la morale car il implique qu'il doit être respecté, protégé, estimé et même aimé.

La règle éthique fondamentale de la société européenne trouve ici son fondement  : ne pas faire de l'être humain un instrument, car il a valeur de fin. Il ne saurait être réduit à un moyen au service d'une fin qui lui est étrangère. Sur ce point, le regard du biologiste ne suffit pas à conclure. Il apparaît cependant dans celui du médecin qui soigne un corps. Le médecin en effet soigne bien quand il a conscience de la singularité du patient qui s'en remet à son pouvoir médical.

Ceci montre les raisons qu'il y a à donner des limites à l'utilisation de l'embryon humain pour la recherche médicale, fondamentale ou appliquée. En effet, la pratique et la recherche médicales ne sont as un absolu  ; elles sont au service de la santé et ne représentent qu'un élément dans la connaissance de l'être humain.

3. Personne humaine ou être humain  ?

1. Le discours moral utilise des termes qui disent la grandeur de l'homme. La notion de personne a pris au cours du vingtième siècle une importance capitale pour fonder et promouvoir le respect de la dignité humaine. La personne humaine est en effet sujet de droits imprescriptibles. Le concept de personne se réfère à un être autonome et unique, caractères liés à son fonctionnement biologique  : unicité et singularité.

Or l'emploi du terme de personne pour fonder la morale en vient à contredire l'intention de ceux qui en usent. Est exemplaire sur ce point l'attitude du Professeur T. Engelhardt16. Celui- ci donne une définition très haute de la personne dont les caractéristiques sont la singularité, la conscience de soi, l'usage de la raison et la conduite morale, pour constater ensuite que dans les premiers stades de son développement l'embryon ne répond pas à ces exigences. Il apparaît, en effet, que le zygote est constitué de cellules qui ne respectent pas les exigences biologiques de la singularité. Les cellules du zygote sont totipotentes  ; en cas de division de l'ovocyte ou même de la séparation d'une des premières cellules, on obtient des jumeaux et donc le critère d'unicité de la personnalité d'un individu n'est pas parfaitement réalisé à ce stade du développement.

Pour faire droit à cette exigence biologique, il me semble imprudent d'employer le registre de langage de la personne. Il est marqué d'exigences qui ne sont pas réalisées dès les premiers stades de la vie. Il suffit de parler d'être humain, puisque, d'une part, ce terme est incontestable au plan scientifique, et, d'autre part, il est spécifique puisqu'il reconnaît sans réserve le caractère humain de l'organisme embryonnaire. Il repose sur un fait incontesté, à savoir que dans les conditions normales d'évolution, l'embryon deviendra un être humain bien développé et irréductiblement distinct de tout autre vivant qui lui est proche.

2. Du point de vue global du jugement sur l'organisme en devenir, on peut également ajouter qu'il est humain non seulement par sa destination (être d'abord un fœtus, puis un enfant), mais aussi par son origine qui le lie à ses géniteurs, un homme et une femme adultes17.

3. L'emploi du terme « être humain » porte sur un être perçu dans la totalité de son devenir. Il n'est pas réductible à ce qu'il est au seul instant où on le considère - car de fait dans les premiers moments, il n'est qu'un « amas de cellule »  ; mais il vient de ses géniteurs et va vers une pleine autonomie.

Le terme ne fait nulle violence à la réalité biologique, mais en situant l'embryon dans un cadre plus large, il lui reconnaît une plus grande richesse qui, pour n'être que potentielle, n'est pas moins présente. Le point de vue ne considère pas seulement ce qui pourrait être mais ce qui est déjà là.

Ainsi le point de vue philosophique ne fait nulle violence à la méthode scientifique  ; il l'invite à inscrire son propos dans le cadre plus vaste d'une prise en compte de ce qui est donné.

La notion de corps et d'âme suffisent à donner un fondement à un discours moral qui reconnaît par ailleurs la valeur de la relation.

4. Le désir d'enfant

La valeur de la reconnaissance de l'existence d'un principe qui transcende la matérialité du corps humain apparaît dans l'usage d'une expression qui mérite attention et qui revient souvent dans le débat. L'idée de « désir d'enfant ».

La notion est délicate à manier car certains utilisent la notion moderne de personne pour se libérer des exigences venues de la biologie. Il relèvent que la personne est un sujet compris comme un centre de relations. La relation est structurante et constitutive de l'être, au point que l'embryon n'accéderait à la qualité d'être humain que s'il est le fruit d'un « désir d'enfant ». Faute de désir, le zygote ne serait qu'un amas de cellule. La considération faite plus haut sur l'unité de l'embryon suffit à montrer que cette position ne respecte pas la réalité. L'usage de cette expression n'est pas rigoureuse quand elle veut justifier l'avortement ou l'utilisation des embryons surnuméraires.

L'expression de « désir d'enfant » est cependant riche de sens, car elle dit bien que le sujet visé dans l'acte procréateur est bien un enfant, pensé et voulu comme un sujet humain. Mais ce désir des géniteurs ne porte pas seulement sur un enfant né, mais bien sur l'enfant à naître, c'est-à- dire sur l'enfant déjà conçu et même sur l'enfant à concevoir. Le désir d'enfant est global et ne se limite pas à un moment du processus de la gestation.

L'attention à la psychologie est ici nécessaire pour faire percevoir l'unité d'un être humain qui se déploie dans le temps. Le désir ne sépare pas les stades de l'embryogénèse  ; il ne divise pas entre les seuils qui changeraient la nature du sujet qui croît, se complexifie et se différencie.

Cet argument ne saurait ignorer la complexité du désir des parents. Il peut être vécu de manière heureuse, mais aussi être source d'angoisse et d'inquiétudes (voire de frayeurs ou de phobies) où se mêlent pulsions de vie et pulsions de mort à l'égard d'un autre qui est à la fois une espérance, mais aussi la source d'une rivalité. Le désir humain n'est pas que conscience claire, mais aussi inconscient et donc échappe à la prétention à la maîtrise.

Pour cette raison, il est important de relever que parler de l'être humain à ses débuts comme d'un objet de désir, c'est percevoir son existence d'être humain, même imparfaitement autonome. C'est reconnaître un vivant ayant déjà un droit de vivre parce qu'il est transcendant aux étapes de son devenir, ce qu'exprime la notion d'âme - en grec psychè.

La psychologie confirme la nécessité de reconnaître un principe d'unité qui ne s'écartant pas de la biologie assure l'unité et la continuité du sujet au travers des étapes de sa croissance.

Le désir reconnaît que la vie qui commence est bien celle d'un être humain, pour le meilleur et pour le pire.

Pour conclure sur ce point, il est donc établi qu'il suffit de dire que, dès la conception, il y a une âme humaine et corrélativement un corps humain. Le langage de l'animation est, pour cette raison, maladroit, car il induit une anthropologie dualiste, comme si le corps était préparé indépendamment de la présence et de l'action de l'âme.

14 Dans une autre perspective, notre propos rejoint celui-ci  : « Détaché conceptuellement du sujet par une opération de l'esprit ou du langage, le vivant humain devient détachable matériellement et, au mépris de tout enseignement de la phénoménologie et de l'expérience humaine ou médicale, il devient chose, objet de production, de redistribution, de gestion », Catherine LABRUSSE-RIOU, « Biotechnologies et droits de l'homme », Esprit, novembre 1989.

15 On pourrait à ce propos parler d'une extension de la célèbre expression habeas corpus.

16 H. Tristam ENGELHARDT, The Foundations of Bioethics, New York, Oxford University Press, 1985. Il écrit  : « Les foetus, les nourrissons, ceux qui sont gravement handicapés au point de vue mental et ceux qui sont dans un coma irréversible sont des exemples d'êtres humains qui ne sont pas des personnes. De telles entités sont des membres de l'espèce humaine. Mais elles n'ont pas, en elles-mêmes et d'elles-mêmes un statut complet dans la communauté morale séculière. Elles ne peuvent pas blâmer ou évaluer positivement, pas plus qu'elles ne peuvent être dignes d'être blâmées ou évaluées de façon positive. Elles ne sont pas des acteurs à part entière dans l'entreprise morale séculière. Seules les personnes ont ce statut. » Analyse critique de cette position par Marie-François LAMAU, « Le concept de personne chez Engelhardt », Laennec, t. 41, n° 3-4 (mars 1993), p. 16-19.

17 Comme l'a montré Sébastien Mouyengué. dans sa thèse de doctorat soutenue à l'Institut catholique de Toulouse.

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