Jean-Michel Maldamé op dominicain, professeur à l'Institut catholique L'embryon corps et âme Remarques épistémologiques sur le statut de l'embryon humain |
L'embryon corps et âme
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1. Interdisciplinarité et dialogue |
1. Divers modes d'articulation du savoir |
1. Face à la multiplicité de propos évoquée, on peut opérer une première forme de partage, en voulant définir des domaines de compétence. Les sciences médicales et biologiques parleraient du corps, tandis que la morale jugerait des intentions, la philosophie des fins et la théologie de la vie éternelle - après la mort. De la sorte, il n'y aurait que juxtaposition des savoirs et le politique se contenterait d'arbitrer en cas de conflit sur tel ou tel point frontière. La question du statut de l'embryon humain serait l'un de ces points frontières, pour lequel il serait important de donner une réponse pour répondre aux chercheurs et aux problème juridiques de la transmission de la vie. Selon cette division des domaines du savoir, chacun écouterait l'autre, sans que ses connaissances en soient modifiées, laissant la question toujours ouverte.
Cette conception n'est pas la nôtre. Elle se heurte, d'abord, à la structure de l'action qui ne se contente pas d'une juxtaposition, mais entend poser des actes où tous les éléments cités plus haut sont présents.
Au plan épistémologique ensuite, cette séparation en des domaines divers est illusoire car les disciplines ne se limitent pas à une partie de la réalité ; elles la considèrent toute ; la différence ne vient que du point de vue et non de la réalité visée. En bonne épistémologie, les scientifiques eux-mêmes savent qu'ils n'observent pas la nature en soi, mais la nature exposée à leur méthode d'investigation et de conceptualisation5.
2. Ainsi, pour parler selon le langage traditionnel, chacune se donne un « objet formel » spécifique, tout en se rapportant à ce qui est dans sa globalité. Les discours ne peuvent pas ne pas se rencontrer. Dans cette perspective, il importe alors de critiquer le langage pour voir quels termes permettent le passage d'un domaine à l'autre et quels concepts peuvent être légitimement utilisés pour servir de médiation entre les domaines du savoir.
Seule cette méthode me semble féconde pour parler de l'embryon. D'une part, elle respecte l'autonomie des savoirs et évite les confusions du concordisme ; d'autre part, elle ne fait pas violence au désir d'unité de l'esprit et aux exigences d'une action efficace. Faute de le faire, on retombe dans la situation actuelle où se juxtaposent les discours. Il y a d'un côté les discours théologiques et humanistes qui proclament la dignité de la personne humaine et son irréductibilité dès les commencements de son existence ; de l'autre, se font entendre les chercheurs soucieux d'efficacité et de prouesses techniques, mettant les politiques et les moralistes devant le fait accompli (comme actuellement avec les embryons surnuméraires). Cette situation ne saurait satisfaire personne, ni le scientifique qui constate les indéniables progrès des connaissances, ni le philosophe qui ne récuse une attitude idéalise, ni le théologien au service d'une foi qui ne méprise en rien la nature créée.
Le modèle proposé suppose donc un dialogue qui, dans l'autonomie reconnue des compétences, utilise des médiations pour élaborer la cohérence du savoir et la rectitude de l'action appuyés l'une et l'autre sur une connaissance plus fine de la réalité.
3. Le théologien doit d'abord reconnaître que les moyens scientifiques ont apporté des éléments nouveaux. Il ne lui suffit pas de répéter les propos des Anciens. L'argument d'autorité ne vaut pas, que ce soit pour une interprétation stricte ou pour une interprétation libérale des propos anciens. Par exemple, le moraliste catholique se trouve devant des interprétations contradictoires sur la question de l'animation de l'embryon - puisqu'à la suite d'Aristote saint Thomas d'Aquin ne reconnaissait qu'une animation humaine tardive (au quarantième ou au quatre-vingtième jour)6. Il lui faut développer la démarche pour elle-même en reconnaissant que les Anciens auraient peut-être dit autre chose s'ils avaient eu les moyens actuels de recherche. Il faut donc tenir compte des résultats apportés par les sciences modernes.
Sur ce point, le théologien doit prendre acte des progrès récents. Toutes les futures mères qui attendent un enfant savent que l'on procède à des échographies pour suivre l'évolution du ftus. Les embryologistes savent aussi voir une cellule. Grâce à des marqueurs qui ne détruisent pas la cellule, ils peuvent en suivre le développement et les transformations de manière à parler avec précision du devenir d'un vivant.
Cette situation n'est pas sans donner des éléments nouveaux pour le dialogue, à partir d'un certain nombre de points communs.
2. Des points communs |
Les difficultés actuelles ne doivent pas mener à surélever les obstacles pour un dialogue entre les savoirs. En effet, il y a un certain nombre de points d'accord qui permettent un dialogue fructueux entre la théologie et la science7.
1. Le premier point est que le théologien et le scientifique se prévalent l'un et l'autre d'un souci de dire la vérité sur l'homme. Certes, leurs méthodes sont différentes, mais l'un et l'autre se réfèrent à l'expérience et à la réflexion systématique. Ils sont donc d'accord pour reconnaître les limites de leur savoir et à ne pas prétendre au monopole de la vérité. Sur ce point, il faut préciser que le théologien n'est pas un esprit religieux qui adhère aveuglément à des vérités révélées prises à la lettre et que le chercheur n'est pas nécessairement un scientiste qui porte à l'absolu les résultats de la science, à l'exclusion de toute autre forme de savoir.
2. Par des voies différentes, le théologien et le biologiste affirment le caractère unique de l'individu - ou personne humaine. L'individu humain réalise une combinaison unique de gènes qui font de lui un individu singulier. Les vrais jumeaux, s'ils ont le même patrimoine génétique, n'ont pas la même histoire et donc pas la même épigénèse qui structure leur héritage génétique.
3. En inventoriant le plus ténu de l'être humain singulier, la structure de son génome et des premières étapes du développement de l'ovocyte, on découvre un processus qui ne peut que susciter l'admiration devant la parfaite régulation d'un processus par ailleurs fort complexe. En effet, dans le déroulement de ce que l'on appelle le programme génétique, on voit apparaître de l'ordre, de la régularité et une manière de beauté inscrite dans le devenir.
4. Les travaux scientifiques renouent avec une autre idée fondamentale de la morale fondée sur la Bible : l'unité du genre humain et la fraternité de tous les humains. Elle était dite dans le langage symbolique par les textes anciens (en la figure d'Adam et de Noé ancêtre l'un et l'autre de tous les humains) ; elle est redite dans la découverte d'un patrimoine commun, hérité d'une longue histoire.
Ainsi entre la science et la théologie, il y a un accord que l'on peut considérer comme fondamental. Il peut permettre un dialogue.
3. Exigences pour la théologie |
La situation de nouveauté implique cependant que le théologien ne se contente pas de cet accord. Il doit se confronter à la nouveauté de la situation. Pour cette raison, il doit accepter les enseignements de la science, c'est-à-dire prendre acte d'un savoir qui ne cesse de se transformer et de se renouveler à travers les âges. Il doit donc accepter de réexaminer ses positions au fur et à mesure des changements du savoir.
La révolution venue des sciences de la nature ne doit pas être vécue comme une agression, mais comme une occasion de se renouveler en se précisant. Lorsqu'il s'agit des connaissances en matière d'embryologie, l'observation s'est profondément renouvelée.
Les moyens d'étude sont expérimentaux et théoriques. Pratiques dans la mesure où on peut observer ce qui jadis échappait à l'étude directe. Ainsi aujourd'hui on peut suivre minutieusement le développement d'un être vivant. On peut corrélativement l'isoler de son milieu naturel pour bloquer son développement et le garder en réserve pour des utilisations ultérieures, comme pour des fécondations in vitro où l'on garde des "embryons surnuméraires" en cas d'échec avec ceux qui ont été sélectionnés.
Mais les moyens de la science sont conceptuels, car ils utilisent un formalisme qui leur permet de prévoir leur devenir et d'anticiper sur leur avenir. Il n'est pas indifférent que l'on traite du génome en langage de programme comme si l'agencement des gènes était du sens qui avait besoin de temps pour s'exprimer.
Le langage de la science ne se développe plus aujourd'hui selon un paradigme mécaniste, mais bien selon celui des sciences de l'information8.
Aussi l'embryologie, tant par ses observations que par le langage qui est utilisé dans la construction des modèles théoriques, invite le théologien à revisiter le donné scientifique, de manière à pouvoir donner son propre point de vue en connaissance de cause. Pour ce faire, il doit être attentif à ne pas juger de manière abrupte et pour cela il doit user d'une médiation philosophique explicite. Celle-ci ne saurait être arbitraire ; or la pratique scientifique repose sur des principes, des concepts et des protocoles qui sont partie prenante d'une certaine vision de la nature - une philosophie de la nature. Celle-ci n'entre pas explicitement dans le discours scientifique, mais elle est présente même chez ceux qui ne le soupçonnent pas9.
1 Pour l'état de la recherche actuelle, on peut se reporter à l'ouvrage de Nicole le DOUARIN, Des chimères, des clones et des gènes, Paris, Odile Jacob, 2000. Cet ouvrage a le mérite de donner une information scientifique de première qualité, mais aussi de faire une présentation historique de l'évolution des connaissances, et ainsi il introduit bien aux questions fondamentales posées par les nouvelles connaissances.
2 Voir la présentation faite par Pascal IDE, « Le zygote est-il une personne humaine ? », Nova et vetera, 2001 n° 1 p. 45-89 et n° 2 p. 53-88.
3 La présente étude a été écrite en lien avec le travail d'un groupe pluridisciplinaire des Universités et centres de recherche de Toulouse. Dans le groupe il y avait des chercheurs en embryologie, des biologistes, des biochimistes, des médecins, des pharmaciens, des philosophes et des théologiens.
4 On voit là la différence entre les présidents du Comité Consultatif National d'Ethique français ; après la présidence d'un médecin humaniste - Jean Bernard -, il y eut un scientifique positiviste - Jean-Pierre Changeux. La différence n'était pas minime.
5 Le débat a été exemplaire en matière de mécanique quantique. Sur ce point voir Jean-Marc LÉVY-LEBLOND, Aux contraires, Paris, PUF, 1998.
6 « La matière première est d'abord en puissance à la forme de l'élément. Puis, existant sous la forme de l'élément, elle est en puissance de la forme de l'élément. Puis, existant sous la forme de l'élément elle est en puissance de la forme du corps composé (le mixte). Considérée sous la forme du mixte, elle est puissance à l'âme végétative car cette âme est l'acte d'un tel corps. Et de même l'âme végétative est en puissance de l'âme sensitive, et l'âme sensitive, de l'âme intellective. C'est ce qui apparaît dans le déroulement de la génération humaine où le foetus vit d'abord de la vie de la plante, puis de la vie animale, et enfin de la vie de l'homme » (Contra Gentiles, l. III, ch. 22, § 7).
7 Pour la mise en oeuvre de ce dialogue, voir les ouvrages de France QUÉRÉ, L'Éthique de la vie, Paris, Odile Jacob, 1991 et L'Homme maître de l'homme, Paris, Bayard, 2001 ; Olivier de DINECHIN, L'Homme de la bioéthique, Paris, Desclée de Brouwer, 1999 ; Xavier THÉVENOT, La Bioéthique, Paris, Le Centurion/la Croix, 1989.
8 En témoigne le développement de la génétique tel que le présente François JACOB, La Logique du vivant, Paris, Gallimard, 1971.
9 Sur la philosophie de la nature, voir Jean LARGEAULT, Systèmes de la nature, Paris, Vrin, 1985.