DOMUNI | Bibliothèque | Science des religions

Journées romaines dominicaines 2005
Islam, christianisme
et modernité

Interventions de Emilio Platti, Christian Duquoc,
Christian van Nispen tot Sevenaer et Ignace Berten

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1. Les musulmans en recherche d'identité
2. Défis de l'islam au christianisme
3. Prière (salât) et Invocation (du'â') entre Islam et Christianisme
4. Les religions chemin de Dieu ? Incarnation et Trinité


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3. Prière (salât) et Invocation (du'â') entre Islam et Christianisme

par Christian van Nispen tot Sevenaer s.j.

La prière est une expression fondamentale de la foi religieuse, aussi bien dans l'islam que dans le christianisme. Dans la mesure où elle n'est pas limitée à l'expression rituelle, et qu'elle représente une vraie ouverture à Dieu, et ainsi une relation personnelle basée sur l'écoute, la prière est un dépassement de tout ce que la religion peut avoir de système fermé et d'idéologie, c'est-à-dire d'un ensemble d'idées théoriques loin de toute relation vivante.

A. La prière terrain de rencontre

La prière, comme l'ensemble de la vie spirituelle, peut être un vrai lieu de rencontre entre croyants chrétiens et croyants musulmans. Un lieu de rencontre ne signifie pas une identité entre les deux, mais un lieu qui permet aux uns et aux autres de faire un chemin les uns vers les autres en faisant un chemin vers Dieu. Cette considération ne nie pas du tout la différence entre la prière chrétienne et la prière musulmane, mais elle rappelle que c'est Dieu, le Dieu vivant et transcendant, le Dieu créateur, le Dieu origine et finalité de tous et de tout, qui est source de toute prière vraie et qui est Celui à qui s'adresse toute adoration. Comme l'a dit la Constitution « Lumen Gentium » quand elle dit des musulmans qu'ils « adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour ».

Cette reconnaissance d'une adoration commune de Dieu (« ... qui adorent avec nous ... ») est très forte. Elle implique que nous pouvons nous rencontrer « devant » Dieu, L'ayant, Lui, comme référence de notre rencontre, comme nous pouvons nous rencontrer « en » Dieu et au Nom de Dieu, et que nous reconnaissons en Dieu Celui qui nous fait nous rencontrer. Et si c'est Dieu qui nous met en mouvement les uns vers les autres, nous savons alors où nous commençons mais sans savoir où nous allons aboutir, comme ont pu l'expérimenter tous ceux qui ont permis à Dieu d'envahir leurs vies et leurs cœurs.

B. Dieu source d'une communion dans la prière

Ainsi Dieu est Celui qui nous met ensemble dans l'attitude de prière. Quelles que soient les différences dans la foi et dans la prière, Celui en qui nous croyons, Celui que nous adorons, Celui à qui nous nous adressons dans la prière est le même Dieu. Jean-Paul II a affirmé, à l'occasion de la Journée de Prière pour la Paix à Assise (le 27 octobre 1986) et en parlant du sens que cette journée avait eu, que toute « prière authentique est inspirée par l'Esprit qui est mystérieusement présent dans chaque cœur humain ».

Dans cette journée de prière à Assise Jean-Paul II avait invité des représentants des différentes religions pour prier au même endroit (Assise), au même moment (le 27 octobre 1986), pour la même intention (la paix), mais sans faire une prière commune. Vu la grande variété de religions qui étaient représentées là, c'était le maximum réalisable, et cela signifiait déjà une rencontre dans la prière, même si cela n'impliquait pas du tout une prière commune proprement dite.

L'année précédente, le 19 août 1985, Jean-Paul II a été invité par le roi Hasan II à rencontrer 80.000 jeunes Marocains, tous musulmans, au stade de Casablanca. Là le Saint Père a prononcé devant eux une prière. Par le fait même il les a invités à se joindre à sa prière. Dans ce sens il les a invités à une prière commune, celle qu'il a prononcée au nom de tous. Voici le texte de cette prière :

Prière de Jean Paul II à Casablanca,
le 19 août 1985,
au stade où le roi Hassan II
l'avait présenté à 80.000 jeunes Marocains

Dieu,
Tu es notre Créateur.
Tu es bon et Ta Miséricorde est sans limites.
À toi la Louange de toute créature.

Dieu,
Tu as donné aux hommes que nous sommes
une loi intérieure dont nous devons vivre.

Faire Ta volonté,
c'est accomplir notre tâche.

Suivre Tes voies,
c'est connaître la Paix de l'âme.

À Toi nous offrons notre obéissance.
Guide-nous en toutes les démarches
que nous entreprendrons sur la terre.
Affranchis-nous des penchants mauvais
qui détournent notre cœur de Ta volonté.
Ne permets pas qu'en invoquant Ton Nom,
nous venions à justifier les désordres humains.

O Dieu,
Tu es l'Unique.
A Toi va notre adoration.
Ne permets pas que nous nous éloignions de Toi.

Dieu,
juge de tous les hommes,
aide-nous à faire partie de Tes élus au dernier jour.
Dieu, auteur de la Justice et de la Paix,
accorde-nous la Joie véritable
et l'amour authentique,
ainsi qu'une fraternité durable entre les peuples.
Comble-nous de Tes dons à tout jamais.

Amen !

En même temps, en christianisme et en islam, Dieu seul est source de la prière. Saint Paul nous rappelle que « nous ne savons que demander pour prier comme il faut » (Rm. 8, 26), et pour lui c'est l'Esprit de Dieu qui seul nous inspire pour une prière véritable, et l'Esprit de Dieu peut opérer dans les cœurs de tous les hommes, comme le livre des Actes des Apôtres le montre à l'œuvre dans le cœur du centurion Corneille.

En même temps dans l'islam, l'homme est considéré comme impuissant sans l'œuvre de Dieu, comme Dieu seul est source de la guidance. C'est pourquoi la prière fondamentale en islam, (la première Sourate du Coran) la Fâtiha, demande à Dieu de guider l'homme vers « le droit chemin ». Et une « tradition du Prophète (hadîth) » dit qu'aucun homme n'est introduit au Paradis par ses œuvres. C'est Dieu seul qui, à travers les bonnes œuvres de l'homme, l'introduit au Paradis. A fortiori, la prière ne peut être réalisée sans le concours divin.

Dans ce sens la prière est pour tous, chrétiens et musulmans, un lieu d'humilité par excellence. Pour tous, l'orgueil dans la prière est un contresens et une contradiction. D'autant plus, il ne peut y avoir de place pour un mépris de l'autre et pour un mépris pour la prière de l'autre croyant. Ainsi l'authenticité dans la prière nous mène tous au respect de l'autre dans sa prière et à une attention de ce que cet autre vit dans sa prière.

Ainsi, sous des formes multiples et simples, la prière peut devenir un lieu de communion à travers la différence et la diversité. Une telle communion peut se réaliser de façons diverses, pour correspondre à l'inspiration de Dieu dans ce domaine.

Il faut bien avouer qu'une telle communion n'est pas évidente du tout pour nombre de chrétiens et de musulmans. D'abord, peu sont ceux qui, de part et d'autre, admettent que nous pouvons, chrétiens et musulmans, nous adresser au même Dieu.

Ensuite, même parmi ceux qui admettent que musulmans et chrétiens s'adressent dans la prière au même Dieu certains considèrent que l'impact de la différence dans la foi est telle qu'elle empêche une telle communion.

C'est sûr que la spécificité de la foi de chacun joue son rôle dans la prière. Cependant pour la foi chrétienne, l'Esprit de Dieu est Celui qui opère la communion. C'est cette vision de la communion qui commande l'Evangile et qui fait reconnaître ce que l'Esprit opère chez les autres, au-delà des barrières et des frontières religieuses. Beaucoup de musulmans, de leur côté, insistent sur le fait que le Coran dit : « Ceux qui croient ; ceux qui font le bien, ceux qui s'acquittent de la prière, ceux qui font l'aumône : voilà ceux qui trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur. Ils n'éprouveront plus alors aucune crainte ; ils ne seront pas affligés » (Sourate II, v. 277 (trad. Denise Masson)). Il faut remarquer que le Coran ne met pas de barrière dans l'appréciation de ces croyants.

C. Formes concrètes de communion

La reconnaissance de la possibilité d'une telle rencontre, d'une telle communion dans la prière, se fera souvent de façon très modeste, sans actes spectaculaires. Je veux souligner quelques formes possibles de cette communion que Dieu peut créer dans les cœurs de croyants musulmans et chrétiens qui prient.

Il y a d'abord le simple fait de reconnaître la possibilité d'une telle rencontre et communion dans la prière, le fait de reconnaître que nous sommes « ensemble devant Dieu et au Nom de Dieu ». Alors nous pouvons « nous porter les uns les autres dans nos prières propres ». Chacun peut ainsi porter l'autre croyant dans sa prière rituelle propre (comme nous pouvons y porter tous les hommes dont nous nous reconnaissons responsables). Cela mène alors à la prière d'intercession pour l'autre. Les musulmans sont souvent très sensibles à cette dimension. Assez souvent j'ai eu affaire à des musulmans qui me demandaient de prier pour eux. Et quand je leur ai demandé de prier de même pour moi, ils étaient plutôt agréablement surpris. On peut même arriver à des « accords » avec des amis musulmans de prier l'un pour l'autre.

Chez les musulmans, la prière d'intercession (du'â' ) peut s'exercer aussi à l'intérieur de la prière rituelle (salât). C'est notamment pendant la prosternation d'adoration (sudjûd) qu'il est recommandé de pratiquer des prières d'invocation.

Une autre façon de se joindre à la prière de l'autre est d'assister à la prière rituelle de l'autre, d'y assister de façon respectueuse (sans y participer au sens propre du terme), demandant à Dieu d'être présent au milieu de nous et d'agréer la prière de l'autre.

Ensuite il y a la possibilité de certaines prières communes, quand les circonstances s'y prêtent. Au plan interpersonnel, dans certaines rencontres entre deux croyants, il peut y avoir place pour certaines prières communes, soit en utilisant certaines formules existantes, soit en formulant des prières-invocations spontanées.

Enfin il y a certaines rencontres collectives, où il peut être indiqué d'arriver à formuler certaines prières d'invocation, soit en utilisant des formules connues, soit en improvisant. Cependant cela suppose une sensibilité qui tienne compte de ce qui est vécu par chacun des deux partis. A ce titre certaines prières-invocations ont été composées intentionnellement, comme il y a aussi des livres qui présentent des collections de prières venant de chacune des deux traditions et qui peuvent convenir à l'usage de telles rencontres.

D. Attention respectueuse à l'expérience des autres

Une forme de rencontre et de communion sur le plan de la prière peut être aussi la recherche et l'attention appliquée à l'expérience de prière faite par des amis de l'autre religion. J'ai pu commencer un petit effort dans ce sens par une enquête faite auprès d'un certain nombre d'amis musulmans concernant leur expérience de prière. Je donne ici d'abord les pages sur cette expérience que j'ai préparées quand j'ai écrit un livre sur les relations entre musulmans et chrétiens et musulmans. Voici les passages la concernant :

« Ces derniers temps cette expérience s'est prolongée grâce à une petite enquête que j'ai commencée à faire auprès de certains amis musulmans concernant leur expérience de prière. Il y a une jeune femme que je connais depuis un certain temps. Elle est très religieuse, pratiquante et même voilée (de façon très simple). Elle fait ses prières (rituelles) cinq fois par jour, et elle essaie de lire le Coran tout entier chaque mois. Elle est en même temps très épanouie, spontanée et simple, et aussi très ouverte, au point qu'il y a une réelle amitié entre nous. Cela m'a amené à lui dire : « J'aimerais connaître un peu ton expérience de prière. Non pas la doctrine musulmane sur la prière, car je la connais grâce aux études que j'ai pu faire, mais ce qu'il t'est donné de vivre en priant ». Elle m'a dit : « Pourquoi pas, je suis prête à répondre à tes questions ». J'ai alors réfléchi et fini par formuler 15 questions sur l'expérience de la prière : sur la relation avec Dieu vécue dans la prière, l'évolution dans l'expérience de la prière, les conditions à remplir, la relation entre la prière rituelle et la prière informelle et spontanée, la place de la récitation du Coran, et quelques questions concernant la place d'autrui dans la prière. Voici la traduction des questions que j'ai posées :

  • Qu'est-ce que la prière signifie pour toi ?

  • Quelle est la relation avec Dieu qui se réalise pour toi par la prière ?

  • Quelle est l'influence de la prière sur ta vie ?

  • Par rapport à toi, quelles sont les conditions pour accomplir la prière ?

  • Y a-t-il eu une évolution dans ton expérience de prière à travers ta vie ?

  • Par rapport à toi, la prière est-elle profitable pour autre que toi aussi ?

  • Ta prière est-elle aussi pour (min agli) d'autres ?

  • Quel est le rôle de l'ablution (rituelle) (wudû') dans ton expérience ?

  • Qu'est-ce que représente pour toi "la prière d'invocation/ supplication" (al-du'â' wa-l-ibtihâl) ? Quelle est, pour toi, la différence entre celle-ci et entre la prière (rituelle) (al-salât) ? Y a-t-il un lien entre les deux ?

  • Quel est le rôle de la récitation des versets coraniques à l'intérieur de la prière (salât) dans ton expérience ?

  • Y a-t-il certains textes coraniques précis que tu préfères utiliser dans ta prière (salât) ?

  • Est-ce que tu sens que la prière te lie aux autres ? Et comment ?

  • Quel est le rôle de la lecture/récitation du Coran dans ta vie ? Et quelle est son influence ?

  • Dans ta prière (salât), quel est le rôle de chacun des éléments suivants : la louange, l'action de grâces, la demande de pardon, la demande ?

  • A ton avis et dans ton expérience, la prière peut-elle être un lieu de rencontre entre toi et des croyants vrais et sincères d'autres religions que l'islam ? Et comment ?

Quand je lui ai donné ces questions, je pensais que nous allions en discuter, mais elle m'a dit : « Je vais y répondre par écrit ». Quelque temps plus tard elle m'apporte quelques feuilles de réponse, puis peu après le reste. Elle a répondu de façon très simple, spontanée et vraie, d'une façon qui m'a beaucoup impressionné. Je la connais d'ailleurs comme une personne très sincère et honnête, qui ne dit pas des choses qui ne correspondent pas à son expérience. Je donnerai ses réponses telles qu'elles, car elles donnent un exemple d'une personne pieuse et pratiquante, qui a une culture religieuse islamique ordinaire, mais sans être du tout spécialiste en affaires islamiques ; elle a fait ses études civiles ordinaires et est fonctionnaire dans une entreprise. Au moment où elle a écrit ces réponses, elle avait 28 ans. Dans ses réponses, il y a plusieurs fois des expressions religieuses classiques - coraniques et autres -, qui ne contredisent pas la spontanéité mais font partie du langage religieux. Elle répond à la plupart des questions mais pas à toutes, sans que cela signifie un refus d'y répondre.

Voici son texte :

(1) « La prière [rituelle] (salât) est pour moi la chose la plus importante dans ma vie. Elle est le devoir qui m'est cher au cœur, et je sens qu'elle est une purification pour le corps, une nourriture pour l'esprit et une relation remarquable entre le serviteur (1) et son Seigneur. Quand je parle de la prière (salât), elle est pour moi une façon d'échapper à tout ce qui est mauvais pour aller à une bonne rencontre à laquelle l'esprit et le cœur (2) se consacrent entièrement.

(2) « Quand je parle de relation avec Dieu, celle-ci est réalisée tout le temps, mais ce que je sens pendant la prière, c'est que je me tiens en présence de Dieu ou devant Lui, espérant sa faveur, sa bonté miséricordieuse, son pardon et sa rémission, et souhaitant qu'Il soit toujours à côté de moi.

(3) « Quant à l'influence de la prière sur ma vie, elle la rend paisible. Grâce à elle existe une relation sublime divine (rabbâniyya) qui n'est ressentie que par ceux qui prient. Par la prière, la vie est libre d'actes mauvais, d'injustice, de mensonge et de péchés.

(4) « La prière est la relation spirituelle entre Dieu et le serviteur, par laquelle toutes les conditions sont réalisées. La condition la plus importante est la soumission (islâm) de l'esprit et du corps à Dieu, et de demander à Dieu qu'Il accepte la prière du serviteur qui prie, et que celui-ci puisse sentir que Dieu agrée sa personne, tous ses actes et la marche de sa vie. Celui qui prie, sent que Dieu est proche de lui à tout moment, le bénissant dans les pas qu'il fait dans sa vie devant Dieu. La prière signifie la relation spirituelle basée sur le sentiment fort que Dieu le Très-Haut est là.

(8) « Le point de départ de la prière est la pureté, car la prière est basée sur la pureté : la pureté du corps et de l'esprit, ainsi que la pureté de la langue, puisque c'est la langue qui a à dire la Parole de du Dieu Très-Haut, disant `Pas de divinité sinon Dieu seul, sans associé. A Lui est le Règne et à lui la louange. C'est Lui qui fait vivre et mourir. Et c'est Lui qui est Tout-Puissant'. La prière est la seule chose qui est utile dans ce monde. L'homme sans la prière, n'a ni règles, ni principes, ni mœurs, car c'est la prière qui empêche le crime et le mal. La prière est le fondement de la religion. Elle est la source de la tranquillité et l'amour entre les hommes. Elle est tout ce qui invite au bien.

(6-7) « La prière [rituelle] (salât) est toujours pour Dieu seul, tandis que la prière d'invocation (du ?â') pour les autres, parce que Dieu est Dieu le Très-Haut. Nous prions la prière [rituelle] (salât) à cause de Dieu, et nous invoquons (3) Dieu afin qu'Il nous pardonne, et qu'Il pardonne et dirige ceux qu'Il veut.

(9) « La prière d'invocation (du ?â') signifie pour moi de me rapprocher de Dieu en tout le temps. Elle est l'humilité qui remplit le cœur quand on se tient devant Dieu le Très-Haut, et la demande de pardon et de miséricorde, ainsi que d'être protégé et d'obtenir de Lui ce dont on a besoin, en se tournant vers Lui, qui est tout-puissant, Lui qui est `Le Miséricordieux, qui fait miséricorde' (4), qui dit à la chose : « Sois », et elle est (5), Lui qui tient toute chose en main et qui est tout-puissant. Le cœur saigne et l'œ il pleure quand nous adressons l'invocation (du ?â') à Dieu en lui demandant miséricorde et pardon, car la miséricorde de Dieu est large, englobant tout. L'invocation repose le cœur et lave l'homme de l'intérieur. Elle fait connaître à l'homme ses capacités réelles et que Dieu est tout-puissant. L'invocation représente l'acte de la miséricorde de Dieu envers ses serviteurs et envers les croyants justes. Il est permis de faire des prières d'invocation en faveur d'autrui et de toute la `nation' (6). L'homme fait des prières d'invocation pour lui-même, pour sa famille, pour tous ceux qu'il aime, pour sa patrie, pour sa nation et pour sa religion `Seigneur Dieu, reçois notre invocation'.

« On pratique la prière d'invocation (du ?â') durant la prière [rituelle] (salât) entre la première et la deuxième inclination (rak ?a) (7), durant la prière de l'aube (8) et toutes les prières. L'homme devient proche de son Seigneur lors de la prostration (d'adoration sudjûd). On a aussi une invocation spéciale à pratiquer quand on conclut la lecture du Coran, et d'autres prières d'invocation pour les jours qui sont bénis auprès de Dieu le Très-Haut, et les mois nobles, comme le mois de Ramadan, et `l'invocation du jeûne' au moment où l'on rompt le jeûne, et cette invocation est particulièrement agrée à ce moment-là. La prière d'invocation de celui qui est victime d'injustice n'est jamais rejetée, et même si l'on ne voit pas tout de suite son exaucement, elle ne peut être oubliée ou négligée. Il y a encore l'invocation pour obtenir ce dont on a besoin, puis l'invocation pour que les choses soient facilitées et allégées pour l'homme, ou pour qu'il soit protégé et qu'il obtienne le bon aboutissement de ses efforts. La prière d'invocation est enseignée par la Tradition [du Prophète] (la Sunna) et par le Coran lui-même.

(15) « Pour ce qui concerne la rencontre avec des croyants sincères et honnêtes de religions autres que la religion islamique, c'est-à-dire toute religion qui est une adoration fidèle et sincère de Dieu le Très-Haut, elle est vécue selon le principe que l'homme croyant traite avec autrui, quelle que soit sa religion, avec un cœur croyant et vivant son amour envers Dieu, `et celui qui n'est pas guidé par Dieu, ne trouvera pas de guide'. »

Je donne la traduction littérale de ce texte - après avoir demandé l'accord de son auteur -, parce que ce texte, qui n'est pas du tout un « traité » mais une réponse spontanée, sans prétention aucune (elle s'excuse même pour les limites de son style !), qui essaie de communiquer une expérience et d'exprimer ce que son auteur sent être son vécu. J'ai l'impression que ce texte, tout en étant l'expression d'une seule personne individuelle - et donc pas à généraliser indûment -, représente assez bien l'expérience d'un bon nombre de musulmans pratiquants et pieux. Bien sûr, à côté de cela, on peut trouver aussi de nombreux autres, qui vivent la prière d'une façon beaucoup plus formelle et légaliste, des fois même ostentatrice. Mon but ici n'est pas de présenter une étude sociologique de la pratique religieuse musulmane, mais de faire voir et sentir comment, concrètement la prière peut être un terrain de rencontre.

Ce qui me frappe dans ce texte, est d'abord l'importance que la prière rituelle a dans la vie de la personne. Puis, je constate aussi que la prière rituelle islamique - contrairement à ce qu'on peut penser - n'est pas, dans la vie d'une personne comme celle-ci, un acte formel, mais engage le cœur de la personne, ce qui est manifesté entre autres par le lien entre prière rituelle (salât) et invocation (du ?â'). Est à remarquer aussi le rôle dans cette expérience, d'une part de la relation avec Dieu, de l'autre l'influence que la prière semble y avoir sur la vie. Je pense que c'est une expérience que, comme chrétiens, nous pouvons reconnaître, et aussi respecter et apprécier profondément, tout en remarquant - évidemment - son caractère bien islamique, ceci n'étant pas un jugement de valeur. Nous y trouvons bien des reflets forts du Coran, ainsi que de toute la spécificité et sensibilité musulmane dans la foi en Dieu, le Dieu vivant « que nous adorons ensemble ».

Quelques autres personnes, quand je leur ai parlé de ces questions, ont offert elles-mêmes d'y répondre. Voyant combien cela permet de découvrir une dimension assez inconnue, à savoir l'expérience de prière de certains musulmans et donc un côté important de leur relation avec Dieu, j'ai commencé à demander encore à d'autres d'y répondre et la plupart ont accepté volontiers. Cela suppose évidemment une relation de confiance, car les gens livrent là quelque chose de leur vie intime. Aussi ai-je bien pu comprendre qu'un homme qui avait accepté au point de départ, m'a dit, après qu'il a commencé à y réfléchir : « Je n'ai pas pu y répondre ».

Une personne, une Syrienne, diplômée de la Faculté de Sharî'a de Damas et qui prépare une thèse en Egypte, a répondu avec une grande profondeur et franchise, et elle m'a remercié d'avoir posé ces questions qui lui ont permis de découvrir des aspects de son expérience spirituelle dont elle-même n'était pas consciente. D'ailleurs après, elle m'a dit : « Et toi alors, quelle est ton expérience de prière ? », et elle avait évidemment droit à une réponse avec la même franchise. Après avoir lu ses réponses, je lui ai téléphoné pour la remercier d'avoir répondu avec une telle franchise. Elle m'a dit alors : « Cela t'a semblé une expérience valable, ou y a-t-il quelque chose qui y manque ? ». Puis elle m'a dit : « Bien sûr, il y a des différences importantes entre l'islam et le christianisme. Mais, en fin de compte, l'important est la sincérité et l'authenticité devant Dieu. Et je vois que toi, tu cherches à servir les hommes. Aussi suis-je convaincue que nous pourrons aussi être ensemble au Paradis ». Je dois avouer qu'une telle réponse m'a profondément ému.

Je ne vais pas donner ses réponses en détail, mais je veux en relever quelques traits typiques. Pour elle, au point de départ la prière [rituelle] (salât) fut un devoir accompli par crainte de châtiment et espoir de récompense, mais il y a eu une véritable évolution vers un rapport profond vécu à travers la prière. La prière est pour elle une source de repos et de paix profonde. Le caractère répétitif de la prière, au lieu d'être une gêne, est, au contraire, une source de certitude de l'existence de Dieu. Chaque prière représente pour elle un rendez-vous avec Lui. La prière rituelle signifie pour elle s'adresser à Dieu et être entendue par Lui. «La prière est la source continuellement renouvelée de ma foi, et aussi de ma confiance dans mon chemin.» C'est une expérience de la présence de Dieu (« Dieu est toujours avec moi »). Elle savoure la prière : « Elle est douce à mon cœ ur ». Elle ressent un réel bonheur déjà lors de l'appel à la prière.

Quant à la prière d'invocation (du ?â'), elle l'exerce avec une grande confiance en Dieu et cette forme de prière aussi, elle aussi lui cause paix et repos. Elle aussi la pratique particulièrement pendant la prostration d'adoration, ainsi qu'après l'appel à la prière, mais aussi en pleine nuit. Cette prière comprend notamment demande de pardon et louange. Cependant il y a toujours une priorité de la prière rituelle sur la prière d'invocation. En effet, une condition pour que l'invocation soit exaucée, est d'accomplir les prières rituelles.

Quant aux ablutions avant la prière rituelle, elle ressent que, pendant qu'elle les accomplit, elle est lavée et libérée aussi de ses fautes. La prière exige en effet, pour elle, de se repentir et de s'éloigner de tout péché. Sinon, la prière devient comme non-existante ; dès qu'elle se met en posture de prière, elle se rappelle tout de suite le moindre péché.

Elle ressent un bonheur particulier en accomplissant des prières surérogatoires durant la nuit, je suppose particulièrement pendant le Ramadan. Lors de la récitation du Coran aussi, elle ressent une joie et une paix profonde. Elle pratique cette récitation notamment le matin, pour commencer la journée.

Quant au rapport aux autres, elle ressent la solidarité entre ceux qui prient. Pour ce qui concerne la dernière question, au sujet du lien - dans la prière - avec des croyants d'autres religions, elle dit : « Je pense que la prière (salât) peut faire un rapprochement entre moi et des croyants d'autres religions qui croient en Dieu, à condition qu'il n'y ait rien en elles qui contredit ouvertement ma foi. »

On voit bien dans son expérience que l'aspect affectif a une place importante, sans cependant conditionner la prière ; en effet ce qu'elle voit être ordonné par Dieu a priorité sur les sentiments et la consolation spirituelle. Elle manifeste aussi un sens assez aigu du péché et une conscience morale fine. Sa prière semble bien ouverte aux autres, y compris des croyants non-musulmans, mais à condition que cela ne fasse pas injure à la foi en Dieu comme enseignée par l'islam. Dans le rapport avec elle, je sens qu'elle est à la fois très consciencieuse et très ouverte, avec un grand souci de vérité.

De telles expériences font que la possibilité de la vie spirituelle comme terrain de rencontre entre musulmans et chrétiens n'est plus pour moi une conviction théorique, mais une réalité vécue.

Quelqu'un m'a reproché de ne pas avoir posé des questions sur les difficultés dans la prière. Cependant des éléments de cet aspect viennent parfois quand les personnes parlent de l'évolution de leur expérience de prière, d'autre part, je ne me sens pas tellement le droit d'insister sur cet aspect, car cela pourrait être ressenti comme un manque de respect. Or ce type d'approche n'est possible que dans un rapport de confiance et d'amitié. A l'intérieur de l'échange pourra évidemment venir un moment, où, peut-être de part et d'autre, on pourra parler aussi des difficultés qu'on rencontre sur le chemin de la prière.

Il est évident que ce type d'échanges sur l'expérience de prière, est un moment privilégié de rencontre spirituelle. Par ailleurs la dimension spirituelle de la rencontre entre musulmans et chrétiens sera souvent présente sans que l'on ait besoin de l'expliciter et à travers des échanges ou des collaborations dans tous les autres domaines de la vie en commun. C'est finalement la présence de l'attitude de foi dans tous les rapports vécus, le passage - à renouveler chaque fois par chacun de nous - de l'idéologie à la foi.

Jusqu'ici les passages que j'avais écrits concernent cette expérience. Ces derniers temps j'ai continué cette expérience d'enquête. Ce qui continue à me frapper, c'est la simplicité avec laquelle les personnes interrogées répondent à ces questions.

Il y a eu récemment une personne, avec laquelle je n'ai d'ailleurs pas de rapports personnels, qui a répondu d'une façon assez polémique. Par exemple, pour elle la prière ne peut pas être un terrain de rencontre avec des chrétiens, étant donné le polythéisme qu'elle voit être le fait des chrétiens. Certainement elle représente un nombre non négligeable de personnes.

Pour cette dernière question, on trouve aussi des exemples étonnants d'ouverture, comme cette fille, répétitrice à l'université. Pour elle la prière est vraiment un lieu de rencontre avec des croyants sincères d'autres religions et confessions, quels que soient les rites et formes. Pour elle la prière est, dans son essence et son but, une chez tous, qu'ils soient musulmans, chrétiens, bouddhistes ou d'autres. Chez tous elle représente la relation avec Dieu, quels que soient les moyens. D'ailleurs dans l'ensemble de ses réponses, elle insiste sur la prière comme lien très personnel avec Dieu, malgré l'identité des rites accomplis chez les personnes diverses.

Il m'importe beaucoup de continuer cette enquête et cette recherche, pour renforcer cette rencontre étonnante qu'une telle recherche sur la prière peut signifier.

Enfin, qu'elle devienne elle même une sorte de prière pour que le Seigneur rassemble Lui-même toujours plus tous ceux qui prient.

Christian van Nispen tot Sevenaer s.j. août 2005


Notes :

1. En langage religieux islamique, le mot `serviteur' ( ?abd) est le mot ordinaire pour parler de l'homme. Ce qui est visé, évidemment, est : `serviteur de Dieu'.

2.Le mot que j'ai traduit ici par `cœur', (widjdân), exprime le sentiment profond, la connaissance par intuition et expérience. Normalement le mot `qalb' est utilisé pour `cœur'.

3. nad ?û, = le verbe correspondant au du ?â.

4.Ce sont les deux attributs (ar-Rahmân ar-Rahîm) qui se trouvent dans la formule par laquelle commence toute sourate du Coran (sauf une), ainsi que toute prière, tout discours, toute lettre et tout acte d'une certaine importance dans la vie du musulman.

5.Formule coranique.

6.Le mot arabe « umma » est traduit habituellement par `nation'. Cependant c'est un mot extrêmement ambivalent, car il peut avoir un sens nettement religieux (`la nation islamique' ou `la nation de l'islam') ; un sens « mixte » - civil et religieux à la fois - quand on parle de `la nation arabe', mais aussi `la nation maronite' ou `la nation copte' ; et enfin un sens nettement civil, quand on utilise le même mot pour les `Nations (umam) Unies'. La distinction entre sens civil et religieux n'est pas toujours très tranchée dans l'esprit même de ceux qui parlent de `la nation'.

7. La rak ?a signifie `inclination', mais il est utilisé comme terme pour un ensemble de mouvements composé d'une inclination et de deux prostrations, qui est un des éléments rituels de la salât. Celle-ci, selon les heures de prière, est composée de deux ou quatre `inclinations'.

8. La prière de l'aube est la première des cinq prières rituelles.


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