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Hommage à René Girard
A l'occasion de son élection à l'Académie Française
Par Michel Van Aerde
3
. Les textes judéo-chrétiens

Rene Girard, (C) RD

Les trois textes qui suivent proposent une synthèse des intuitions de René Girard sur la question des Religions.
      1. La violence et le sacré
      2. Le sacrifice au coeur de la culture
      3. Les textes judéo-chrétiens
Ils sont issus du sentier Inithéo "Le Fait religieux". Pour plus d'information sur ce Sentier, cliquer ici.


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Les textes judéo-chrétiens

A. Leur originalité

Cette question fondamentale de l'émergence de l'humanité au-dessus du voile qui recouvre nécessairement le sacrifice renvoient, selon R. Girard, à des textes qui sont les grands exclus de la culture officielle. Ces textes, très curieusement, les sciences humaines ne les citent jamais, les philosophes non plus. Ces textes sont comme des gêneurs, ce sont les grands textes du judéo-Christianisme, les grands textes de la Bible.

Ce sont des textes différents des autres. Certes, ils ont un fond mythique comme les textes anciens de la civilisation grecque. Le mythe de Caïn et Abel est étonnamment proche du mythe de la fondation de Rome (Romulus et Rémus). Dans les deux cas, c'est un mythe de fondation : le frère tue son frère et la communauté est fondée. Mais ces deux textes sont-ils superposables ?

Dans la Bible retentit la question : « Qu'as-tu fait de ton frère ? » Caïn est présenté comme assassin. C'est l'opposé du mythe de Romulus et de Rémus où Rémus est présenté non pas comme Abel, en victime, mais en coupable menaçant, transgresseur des lois ! En tuant son frère qui n'est pas entré par la porte mais qui a franchi le sillon symbolisant le mur, Romulus est le grand fondateur. Il représente l'archétype du législatif, de l'exécutif et du religieux. Il a défini la loi et il y sacrifie son frère. L'ordre est fondé, il est défendu.

Entre ces deux textes, il ne s'agit pas seulement d'une différence éthique. Il ne suffit pas de dire que dès le début la Bible enseigne la morale et cherche à nous culpabiliser. Cette différence d'avec tous les autres textes fondateurs de civilisation est capitale : il y a chaque fois, derrière les mythes, des victimes réelles. Les textes de l'antiquité considèrent ces victimes comme coupables, alors que la Bible, à l'opposé, manifeste qu'elles ont été choisies arbitrairement.

Caïn tue son frère par jalousie. Il est saisi par le mimétisme à tel point qu'il devient un assassin. Toute sa descendance est marquée par le meurtre, un meurtre qui fait boule de neige et qui ne cesse d'augmenter.

C'est la Bible qui, dans ce mythe produit une démythologisation : elle dit la face cachée du mythe antique. Elle apporte un savoir extraordinaire que le monde moderne, si savant soit-il, n'a pas réussi à élucider, une démythologisation dont il n'a pas su encore tirer parti, un savoir extraordinaire qu'il n'a pas su encore rattraper !

Prenons quelques exemples :

B. L'histoire de Joseph. (Des choses cachées p. 173)

Onze frères en sacrifient un douzième (Gn 37, 12). Pourquoi des frères ? Ils sont semblables et ils agissent par jalousie. Joseph est choisi mimétiquement, ils font tous la même chose, au même moment : ils excluent Joseph. Le texte biblique, une fois de plus, au lieu de prendre parti pour les persécuteurs, dit l'innocence de la victime.

Il nous révèle que l'histoire est toujours racontée par les persécuteurs. C'est très net dans le second épisode, et cela ressemble beaucoup au mythe d'Oedipe. A son arrivée en Egypte, Joseph a été adopté par son maître, l'intendant Putiphar. Putiphar est donc le quasi père de Joseph. Or Joseph est ensuite accusé d'avoir voulu avoir des rapports sexuels avec la femme de Putiphar (Gn 39, 7). Quand les Egyptiens, mimétiquement, reprennent cette accusation et mettent Joseph en prison, ils se comportent comme les peuples le font toujours : ils punissent de mort les parricides et les incestueux

Or le texte biblique, au contraire des textes antiques, nous avertit : les accusations sont fausses ! C'est la femme de Putiphar qui a voulu avoir des rapports sexuels avec Joseph ! Il ne faut pas écouter la rumeur des accusations qui, comme toujours fabriquent du « mythe ! »

L'histoire de Joseph, de bout en bout, ne parle que du bouc émissaire, en perçant le secret des mythes.

Joseph va de succès en succès (Gn 42). Il devient le grand intendant de Pharaon et finalement, ses frères viennent lui mendier du pain. Il leur en donne, mais quand il tout en leur donnant, il leur dit : « si vous revenez, il faudra que la prochaine fois il y ait avec vous le dernier petit frère, celui que vous n'avez pas amené » (c'est-à-dire le vrai frère de Joseph, le seul frère de la même mère, de la même femme).

Les dix frères voudraient l'éviter parce que Joseph et Benjamin sont les fils préférés de leur père, que celui-ci a déjà perdu le premier et qu'il refusera d'exposer le plus jeune. Poussés par la faim, ils sont cependant obligés de revenir et d'emmener Benjamin. Il ont réussi à convaincre leur père parce que Joseph avait été très clair : « si vous n'avez pas votre dernier frère, vous n'aurez rien ».

Joseph joue avec ses frères un jeu très subtil. Il leur donne du grain mais il a fait placer sa coupe précieuse dans le sac de Benjamin. Il les fait ensuite fouiller à la frontière par ses douaniers. La coupe est découverte... et Joseph déclare qu'en répression, il va garder le criminel. Il fait ainsi une mise en scène de victime émissaire : le groupe devra sa survie à l'exclusion de l'un de ses membres, en l'occurrence le plus précieux. Pourquoi Joseph fait-il cela ? Pour se venger ? Non, pour leur révéler progressivement ce qu'ils ont eux-même fait, pour les amener aussi à prendre position contre ce mécanisme d'exclusion et de mort.

Justement, cette fois Juda s'avance. Il dit à Joseph : « Ecoute ! Notre vieux père a déjà perdu l'un de ses fils préférés. Il ne lui reste que Benjamin. S'il perd celui-ci, c'est sûr : il va mourir. Donc laisse-le aller, prends moi à sa place ! »

Alors Joseph se fait reconnaître par ses frères (Gn 45).

Dans cette histoire s'effectue le passage d'une situation où Joseph expulsé par le groupe unanime, à la situation où Juda s'oppose à cette expulsion et s'offre en remplacement, pour que son frère ne soit pas mis de côté.

Dans l'histoire de Joseph se communique le message biblique fondamental car la parole est donnée à la victime.

C. Job

Le livre de Job est complexe. Le début et la fin semblent contradictoires avec l'ensemble du récit, un peu comme si le message central était trop amère pour pouvoir être avalé. Le médicament est présenté enrobé de sucre, le principe actif est à l'intérieur

Job est malheureux, il souffre. On lui jette des pierres. Même ses enfants et sa femme ironisent sur sa misère. Même ses amis ! Ils l'accablent avec la théologie traditionnelle, officielle : dans la théologie des mythes, lorsque quelqu'un est victime, il a directement affaire avec Dieu. S'il est châtié, c'est qu'il est victime de Dieu, parce qu'il a transgressé des lois fondamentales. Job réagit : « Non, ce n'est pas vrai : Dieu n'a rien à voir avec cela ; » Et finalement Dieu intervient : « C'est Job qui a raison ».

D. Le sacrifice d'Isaac

D'une certaine manière on peut dire que, dans le sacrifice d'Isaac, il s'agit toujours du même enjeu : l'opposition entre le Dieu qui exige des sacrifices humains et le Dieu qui n'en veut pas. Tous les grands textes de l'Ancien Testament vont dans la même direction :

« Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation,
Alors j'ai dit : Voici, je viens ! » (Psaume 40).

Le grand mouvement, fondamental, marche à contre courant du mécanisme du sacrifice. On peut dire qu'il faut « prendre sur soi », mais il s'agit de « prendre sur soi » contre le sacrifice et non pas dans le sacrifice ! Il est faux en effet de dire que Juda, dans l'histoire de Joseph, « se » sacrifie ! Il ne se sacrifie pas pour le sacrifice, il « se » sacrifie pour épargner Benjamin. Son but n'est pas la réconciliation du groupe aux dépens de sa propre personne. Son but est d'éviter que se produise l'exclusion de son frère, et il ne le fait pas pour le groupe mais pour son père.

Lorsqu'au début de cette histoire, les dix frères sacrifient Joseph, là, il y a véritablement un sacrifice : il y a même un bouc qui est tué pour que l'on trempe la chemise de Joseph : c'est bien lié à un processus sacrificiel ! Les dix frères sacrifiaient Joseph !

En revanche, dans le passage du transitif : « sacrifier une victime » à la forme intransitive du même verbe : « se sacrifier », s'effectue un complet retournement. Ce retournement est total. Il s'oppose au processus même de l'exclusion.

E. Le jugement de Salomon

Ce récit est prodigieusement beau ! Il est si merveilleux qu'il n'est pas un seul mot de ce texte qui ne dise mille choses.

Il s'agit de deux prostituées, donc deux femmes aussi indifférenciées que possible, aussi mimétiques que possible : absolument semblables, même en ce fait qu'elles n'ont aucune loi. Elles ont toutes deux un enfant. Elles se présentent toutes deux devant le roi. Et, comme tous les adversaires mimétiques, elles lui disent toutes deux la même chose. Chacune d'elles prétend que c'est l'autre qui a substitué l'enfant mort à celui qui est vivant. Pas moyen de départager ces deux femmes identiques !

Le roi entre lui-même dans le jeu : il constate et il répète lui aussi la même chose : il dit la première dit ceci, et la seconde dit ceci... la même chose. On se trouve vraiment devant des jumelles de la violence ! Le roi Salomon conçoit alors une solution qu'à tort, on a ensuite présentée comme une ruse : Il dit « qu'on m'apporte une épée ! Je coupe l'enfant en deux et j'en donne une moitié à chacune ! » Salomon n'invente rien. Les sociétés ont toujours tranché par l'épée. Le mot « décider », « décision » vient du mot « decidere » en latin, qui signifie : couper la gorge de la victime. Lorsqu'on ne peut pas trancher par la raison, on tranche par l'épée.

Procéder ainsi, c'est effectuer un sacrifice. L'objet (ici un enfant !) est oublié, sacrifié. On prétend réconcilier les antagonismes en donnant une partie de la victime à chacune des femmes. C'est une injustice, comme il en est de tout sacrifice !

L'une des femmes dit ! « Oui ! C'est très bien ! »

Autrement dit : « Si je n'ai pas l'enfant, elle ne l'aura pas non plus ! »

Cette femme est complètement mimétisée : elle est arrivée à ce stade de rivalité mimétique à partir duquel l'objet ne compte plus. Pour elle, l'essentiel n'est plus que triompher de la rivalité due à l'objet désiré, due à l'objet désiré par la femme qu'elle imite. Ce texte illustre très bien le phénomène de la disparition de l'objet. Il y a un moment, dans l'escalade mimétique, où l'objet de la rivalité se trouve placé en second plan. Triompher pour triompher devient l'objectif premier. L'objet premier de la rivalité est sacrifié.

Dans ce récit tout rebondit parce que la seconde femme s'écrie : « Non ! L'enfant n'est pas à moi ! Je renonce à l'enfant pour que l'enfant vive ! »

Alors que la première femme sacrifiait l'enfant, la seconde femme « se » sacrifie pour qu'il vive. On emploie le même mot « sacrifice » mais avec ce passage au pronominal, il y a un abîme... Entre « sacrifier », verbe transitif, qui signifie un acte de violence sur autrui, un animal ou un objet, donc un acte de mort et « se sacrifier » pour défendre la vie, s'effectue un renversement qualitatif complet. En un mot, il s'agit là du mouvement même de la conversion.

Il ne s'agit pas d'une attitude de soumission, encore moins d'un mouvement masochiste. La femme qui « se sacrifie », voudrait vivre avec l'enfant. Mais, pour qu'il vive, elle est prête à mourir s'il le faut. Quand elle se déclare, elle ignore l'attitude paradoxale qui sera celle de Salomon : elle est prête à mourir pour que l'enfant vive. Nous retrouvons cette même attitude que nous avons vue de la part de Juda, pour que Benjamin soit protégé.

F. Béatitudes, alternative à la violence

Pour comprendre l'attitude judéo-chrétienne il faut voir qu'elle va bien au-delà de la légitime défense. Elle dit qu'il ne faut pas laisser la société fonctionner par le moyen des exclusions et des sacrifices. S'il le faut, mieux vaut mourir en opposition au sacrifice.

Pourquoi ? Parce ce que le vrai Dieu n'a rien à voir avec la violence qui se déploie dans le faux sacré des sacrifices. Il n'entre même pas dans nos manières de nous distinguer en « bons » d'un côté et en « méchants » d'un autre côté. Il ne s'intéresse pas à ce type de fausses querelles. « Il fait tomber sa pluie et briller son soleil sur les bons comme sur les méchants ».

Cette phrase est généralement mal comprise, parce qu'on s'imagine qu'il s'agit de vrais bons et de vrais méchants, de vrais justes et de vrais injustes. Mais il s'agit justement de dénoncer cette dichotomie et de percevoir que notre manière de considérer juste ou injuste n'a rien à voir avec la vraie justice.

Pour comprendre, il faut suivre le geste de Juda dans l'histoire de Joseph et celui de la seconde prostituée dans l'histoire du jugement de Salomon. Et il faut se demander pourquoi Jésus se trouvera dans une telle situation. Je pense que l'Évangile est très clair à ce sujet lorsqu'il nous dit que il y a une crise sacrificielle absolue. Le peuple juif est comme perdu. Le Christ propose aux Juifs le Royaume et les Béatitudes. Lorsque les sacrifices ne fonctionnent plus, la seule véritable solution est de renoncer radicalement à la violence.

G. Que signifie « renoncer à la violence » ?

Puisque l'on sait maintenant que la source de la violence est mimétique, si l'on considère la contagion extraordinaire où la violence conduit chez les peuples primitifs, renoncer à la violence est forcément un acte inconditionnel et unilatéral. En effet, si l'on attend que l'autre fasse le premier pas, c'est qu'on ne sait que l'imiter, sans être capable d'une démarche autonome et personnelle. Si l'on exige la réciprocité, c'est que l'on exige d'être imité et l'on est toujours dans la violence mimétique. On peut imaginer comment cela va se terminer. Exiger la réciprocité, c'est ce que les païens ont toujours fait.

Les Béatitudes vont aussi loin que possible : elles sont la condition sine qua non de la paix entre les hommes, sans système sacrificiel, sans évacuation de la violence, sans aucune canalisation de la violence vers le sacrifice.

H. Une nouvelle lecture de la Passion et des textes apocalyptiques

La lecture que René Girard propose des textes bibliques permet de considérer la Passion autrement. Elle permet en particulier d'articuler la Passion avec l'annonce du Royaume et avec les textes de l'Apocalypse (l'Apocalypse, c'est la révélation violente de la violence latente).

Le texte de l'Apocalypse est écrit après l'annonce du Royaume car cette annonce n'est pas très éloignée d'une annonce apocalyptique. En effet, l'annonce du Royaume appelle à la réconciliation au sein de la communauté. Si la communauté se réconcilie et que tout le monde tend l'autre joue, la violence n'est pas connue et les hommes n'ont pas besoin du sacrifice. A l'inverse, le message biblique ayant enrayé le fonctionnement du sacrifice (parce que le mécanisme du bouc émissaire est démystifié et que la société en a compris le fonctionnement), si les hommes ne parviennent pas à se réconcilier, ils sont alors directement exposés à la violence apocalyptique. Aucun mécanisme régulateur ne pouvant intervenir, les hommes sont irrémédiablement livrés à leur propre violence.

I. Comment les évangiles révèlent-ils le mécanisme de la violence ?

Ce message est omniprésent. Par exemple lorsque Jésus dit aux juifs :

« Vos pères ont tué les prophètes, et vous, vous élevez des tombeaux aux prophètes en disant : `si nous avions vécu au temps des prophètes, nous ne nous serions pas joints à eux pour les tuer'.... Vous niez votre propre propension meurtrière ! Vous êtes toujours, d'une certaine façon dans le meurtre fondateur ! Vous êtes dans la pratique rituelle : vous reproduisez rituellement le sacrifice accompli par vos pères. »

Dans l'évangile de Jean, Jésus le dit autrement : « Satan est meurtrier depuis le début », « Satan est le prince de ce monde », « le principe de ce monde ». Satan est le principe mimétique, dans son aspect meurtrier et mensonger. « Il est meurtrier depuis le début », « il est mensonge et père du mensonge ». Les exégètes nous disent que cette phrase pourrait être une allusion à Caïn et Abel. C'est évidemment vrai, mais le texte évangélique va beaucoup plus loin. Il ne parle pas du meurtre à partir d'une simple anecdote, mais d'emblée il parle de façon principielle, fondamentale. Le principe de ce monde est meurtrier dès le début, c'est le mécanisme du bouc émissaire. Ce principe est mensonge et source du mensonge parce que la victime est toujours considérée du point de vue des persécuteurs, comme coupable et incarnant le mal. Jésus annonce aux juifs qu'en construisant des tombeaux, ils sont toujours dans une représentation rituelle sacrificielle. A leur manière, ils poursuivent le geste de leurs pères qui ont tué ces prophètes pour essayer de maintenir l'unité de la communauté par le moyen du sacrifice. Mais Jésus les prévient que cette fois ils n'y parviendront pas et qu'ils seront finalement exposés à la violence.

Conclusion
L'avenir : l'utopie ou la mort

1. Le message est inscrit en grosses lettres dans les faits

Ce qui irrite toujours les commentateurs de René Girard, c'est sa prétention à une pensée globale, et pas seulement historique ni même pré-historique, mais fondamentale, c'est à dire tout aussi bien actuelle que passée. Or ce qu'il dit n'a pas seulement valeur esthétique ou mythique mais se trouve en rapport direct avec la vie et donc l'actualité même la plus brûlante.

Il faut tout d'abord remarquer un fait : nous avons toujours lu les évangiles d'une façon plus ou moins sacrificielle. Nous avons remis de la violence dans l'économie des rapports du Fils et du Père. Nous avons recréé une société plus ou moins sacrificielle et un ordre fondé sur le sacrifice, ceci par une lecture des textes évangéliques qui est très déficiente sur bien des points. (Bien que cette déficience ne soit pas totale et fasse partie, d'une certaine façon de la révélation).

D'une certaine façon, nous avons atténué le message évangélique au sein de l'Église et celui-ci pénètre notre monde, en filtrant sous des formes que nous ne soupçonnons pas toujours et qui ne sont pas obligatoirement religieuses. La preuve en est, par exemple, (pour revenir à nos premières pages) qu'existent des textes de persécution dans notre civilisation. Ces textes montrent que nous en savons trop sur les victimes pour pouvoir croire vraiment aux mécanismes sacrificiels. Nous sommes devenus capables de démystifier les mécanismes rituels.

Certes, il y a des mécanismes rituels qui marchent très bien. Mais ils marchent tout au plus pendant 10 ans, comme dans l'Allemagne nazie ou dans tel autre système, mais le moment vient toujours où ils s'effritent. Ils s'épuisent de plus en plus vite.

A notre époque, siècle tout mythe se transforme vite en un texte de persécution. Nous vivons dans un monde où il est continuellement question de victimes : elles apparaissent comme telles, pas comme coupables de tout le mal qui se trouve dans le monde. Notre société se trouve donc prise entre le monde mimétique et le monde chrétien. Elle tend de plus en plus à réduire, à éliminer, à bloquer fonctionnement des rites sacrificiels. Cela nous conduit chaque jour un peu plus près de la situation ultime présentée par les évangiles, celle du choix absolu entre violence totale et non-violence totale : le Royaume ou l'Apocalypse.

2. La science et les techniques

Cette thèse peut paraître tout à fait inacceptable, invraisemblable, mais si l'on regarde le monde d'aujourd'hui, force est de constater que nous en sommes là. Le monde en est là, du fait de la science et des techniques

L'univers chrétien a permis le développement des sciences comme cela ne s'est pas produit ailleurs et cela ne s'est pas fait sans rapport avec le message chrétien. Le judéo-christianisme a provoqué la fin de toute idéologie, la fin en particulier du sacré dans la nature, d'où est venue la possibilité d'étudier les lois scientifiques. Notre univers technologique et scientifique est un produit, un sous-produit indirect de la désacralisation judéo-chrétienne. Il ne faut donc pas s'étonner que nous vivions dans un univers où les mécanismes de la violence humaine sont dénoncés. Mais, du fait même, les moyens de la violence se sont développés et, aujourd'hui, ils sont tels que nous pouvons effectivement mettre fin à la vie sur la terre.

3. L'explosion finale est différée

Certes, l'explosion finale n'a pas encore eu lieu mais personne ne peut dire qu'elle ne se produira pas ! Elle ne s'est pas encore produite, pourquoi ? Parce qu'à un certain niveau les hommes ont renoncé au déploiement de la violence totale : au niveau de l'emploi des armes atomiques, au niveau des relations entre les hommes d'état...

La planète vit encore, pour des raisons multiples qui ne tiennent pas toutes à la beauté, au Royaume, ni au Christ, mais davantage à une certaine prise de conscience de l'unité de l'humanité... Ce délai, ce suspens, cette possibilité différée, de destruction massive, n'est pas sans avoir une certaine valeur démonstrative. Cela montre que le Royaume n'est pas un rêve, une utopie ni l'affaire de quelques élites morales ou religieuses. Celui-ci est une réalité de l'histoire, inscrite dans le cœur de l'histoire, le seul avenir possible lorsque les mécanismes sacrificiels ne fonctionneront plus.

Notre histoire devient de plus en plus dangereuse. Les hommes, le monde entier, se trouve de plus en plus exposés à la violence absolue. L'alternative du Royaume de Dieu, loin donc d'être une utopie généreuse, correspondant à une conversion plus ou moins radicale, mais facultative, qu'on pourrait choisir ou non, est en fait inscrite d'office dans la réalité la plus terrible (et la plus grandiose d'une certaine façon) de notre univers.

Le sort de l'humanité est remis entre nos mains. Le message biblique n'est pas seulement affaire de textes, il est inscrit dans la réalité, dans le devenir de notre histoire elle-même.


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