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Sr Marie-Ancilla, La Vie Apostolique |
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I. Fondement théologiqueLa vie apostolique est une réalité ecclésiale, comme nous le disons dans le credo : « Je crois l'Église [...] apostolique ». L'Église est apostolique parce qu'elle est fondée sur les apôtres et parce qu'elle professe la foi des apôtres, la transmet, et vit comme les apôtres. Ceci a une répercussion directe sur la vie chrétienne qui est vie dans l'Église et prend sa forme de la vie de l'Église ; elle est donc apostolique. Il n'y a pas d'expérience spirituelle chrétienne qui soit autre que celle des apôtres. Quelle est cette expérience ? Pendant trois ans, les apôtres ont vécu avec Jésus par mode d'extériorité. Lorsque le Saint-Esprit leur a été donné le jour de la Pentecôte, cette présence a été intériorisée, ils se sont trouvé placés avec lui auprès du Père et introduits dans son dessein. Ils ont reconnu en Jésus, mort et ressuscité, celui en qui le dessein bienveillant du Père s'est accompli, a été révélé et leur louange jaillit : « Béni soit Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ. C'est ainsi qu'il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour, déterminant d'avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ » (Ep 1, 3-5). Les apôtres se reconnaissent fils du Père, fils dans le Fils et donc frères les uns des autres et membres du Corps du Christ. C'est désormais dans la communauté que le Christ est présent, qu'ils le rencontrent. Là où est le Corps, là est le Christ, comme en témoigne la parole du Seigneur à Saul : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » C'est de cette expérience que les apôtres rendent témoignage et suivre le Christ devient équivalent de s'agréger à la communauté. C'est ce que firent les premiers chrétiens de Jérusalem : ils écoutent l'enseignement des apôtres concernant Jésus de Nazareth, y adhèrent par la foi et deviennent membres de la communauté. Cette communauté est décrite dans les Actes des Apôtres : « Ils se montraient assidus à l'enseignement des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. Tous les croyants ensemble mettaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens et en partageaient le prix entre tous selon les besoins de chacun. Jour après jour, d'un seul cur, ils fréquentaient assidûment le Temple [...] » (Ac 2, 44-45). « La multitude des croyants n'avaient qu'un cur et qu'une âme. Nul ne disait sien ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. Avec beaucoup de puissance, les apôtres rendaient témoignage à la résurrection du Seigneur Jésus, [...]. Aussi parmi eux nul n'était dans le besoin ; car tous ceux qui possédaient des terres ou des maisons les vendaient, apportaient le prix de la vente et le déposaient aux pieds des apôtres. On distribuait alors à chacun suivant ses besoins » (Ac 4, 32-35). La communion fraternelle est enracinée dans la mort et la résurrection du Seigneur, elle est le fruit d'une réconciliation. Elle s'intensifie à chaque célébration eucharistique, car par la communion au Corps et au Sang du Seigneur, l'Esprit est donné et renforce de plus en plus l'unité des frères, en les intégrant plus intensément au Corps du Christ. Cette communion fraternelle se traduit par un partage. Et les apôtres vont répandre le message jusqu'aux extrémités du monde pour que tous les hommes soient entraînés dans ce mouvement : c'est la mission. Mener la « vie apostolique », au sens ancien du terme, découle du fait que nous sommes placés avec les apôtres auprès du Père grâce au don de l'Esprit ; nous sommes contemporains de la Pâque du Seigneur. Et toute la vie du Seigneur, ramassée dans sa Pâque, nous devient contemporaine : c'est le même qui a vécu sur notre terre et qui est glorifié auprès du Père. Deux conséquences en découlent : nous sommes, comme les apôtres, des acteurs des événements de la vie du Christ qui se déroulent devant nos yeux lorsque nous contemplons les scènes de sa vie ; tous les événements de sa vie éclairent la nôtre ; certains résonnent comme un appel. C'est encore le Christ que nous voyons présent dans la première communauté de Jérusalem rassemblée autour des apôtres. La richesse de l'expérience apostolique devient source de formes de vie qui en perçoivent progressivement les divers éléments. II. Trois textes fondateurs (Mt 4, 18-22 ; Ac 4, 32-35 ; Mt 10, 9)A. Rôle de la lectio divinaAutre chose de tenir dans la foi que l'Église est apostolique, autre chose d'en percevoir toutes les implications concrètes. L'expérience de la vie apostolique, qui est au cur de toute vie chrétienne, a modelé la vie de certains chrétiens de façon particulière jusqu'à la rendre visible. Ils ont contemplé le Christ présent au milieu de ses apôtres pendant sa vie publique, le Christ présent au milieu de ses apôtres dans la première communauté de Jérusalem. Ils ont pris pour modèle de leur vie la forme même de la vie des apôtres. On peut étudier cela en historien, en étudiant l'évolution des textes qui nous sont parvenus. C'est ce qu'a fait le P. Vicaire dans son petit livre sur l'imitation des Apôtres par les moines, les chanoines et les mendiants1. Mais il est une autre façon d'aborder la question : en essayant de refaire soi-même l'expérience spirituelle qui est à la base. Les moines et leurs descendants ont fait l'expérience de la vie des apôtres par un long travail d'intériorisation de l'Écriture par la lectio divina. Trois textes majeurs ont progressivement émergé de la tradition, synthétisant la vie apostolique : Mt 4, 18-22 ; Ac 4, 32-35 ; Mt 10, 9. B. Mt 4, 18-22 : tout quitter pour suivre le ChristLorsque je lis Mt 4,18-22, je vois Jésus au bord du lac qui passe près de Simon et d'André, puis près de Jacques et de Jean. Je les vois qui partent avec lui, abandonnant tout, en réponse à l'appel qui leur a été adressé. Jésus et ses quatre premiers disciples, forment déjà une petite communauté. J'entends l'appel que les disciples ont entendu, je suis le Seigneur et je me retrouve « en compagnie des apôtres » (Guérric d'Igny), dans le collège des Douze, près de Jésus ! J'entends donc à mon tour les paroles qu'il leur adresse, je vois les miracles qu'ils ont vus. C'est ce que ruminait Antoine quand il se rendait à l'église : « Il considérait comment les apôtres avaient tout quitté pour suivre le Sauveur ». C'est bien ce qu'avait compris saint Bernard. Il dit à ses frères : « Votre vie rend présente à l'Église la vie apostolique. Qu'est-ce à dire ? Les apôtres abandonnèrent tout et, réunis sous la présence du Seigneur, vécurent à son école. À la fontaine du Seigneur ils puisèrent les eaux de la joie et, à sa source même, ils burent l'eau de la vie. Bienheureux les yeux qui ont vu ! Mais, vous-mêmes, ne faites-vous pas quelque chose de semblable, encore que vous ne viviez plus en sa présence mais en son absence corporelle, et que vous puisiez non aux paroles de sa bouche, mais à la voix de ses envoyés ? » (Sermones de diversis, 22, 2). C est le propos même de la vie religieuse : suivre le Christ à l'imitation des apôtres. Alors on n'est plus tenté de passer à pieds joints sur les citations bibliques, comme si elles n'étaient qu'un simple ornement du texte ! C. Ac 4,32-35Un deuxième texte a été longuement ruminé par la tradition : la vie des chrétiens de la première communauté de Jérusalem. J'ai essayé de lire ce texte comme il a été lu au fil des siècles, en laissant résonner tantôt une partie du texte, tantôt une autre. 1. Antoine Si je suis saint Antoine, je vois les premiers chrétiens qui vendent leurs biens, les déposent aux pieds des apôtres pour les distribuer aux pauvres. Le Seigneur m'appelle à la même démarche, à la pauvreté qui a été celle des apôtres qui ont suivi le Seigneur. « À la mort de ses parents, Antoine resta seul avec une jeune sur. Ayant alors entre dix-huit et vingt ans, il prit soin de la maison et de sa sur. Moins de six mois après le décès de ses parents, il se rendait comme d'habitude à l'église en méditant; il considérait comment les Apôtres avaient tout quitté pour suivre le Sauveur ; quels étaient les hommes qui, dans les Actes des Apôtres, vendaient leurs biens et en déposaient le produit aux pieds des Apôtres pour que ceux-ci les distribuent aux nécessiteux ; et aussi quelle grande espérance leur était ainsi réservée dans le ciel. En pensant à tout cela, il entre dans l'église au moment de la lecture de l'Evangile, et il entend le Seigneur qui disait à un riche : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres ; puis viens, suis-moi, et tu auras un trésor dans les cieux (Mt 19, 21). Antoine eut l'impression que Dieu lui adressait cet évangile et que cette lecture avait été faite pour lui. Il sortit aussitôt de l'église et donna aux gens du village ses propriétés familiales, quinze arpents d'une terre fertile et excellente, pour que lui-même et sa sur n'en aient plus l'embarras. Après avoir vendu tous ses biens mobiliers, il distribua aux pauvres la grosse somme d'argent qu'il en avait retirée, en ne mettant de côté qu'une petite part pour sa sur2 ». La tradition monastique continuera à se situer dans le sillage d'Antoine : la pauvreté volontaire à l'exemple des apôtres qui ont suivi le Seigneur et de la première communauté de Jérusalem sera toujours reconnue comme le fondement. 2. Pachôme Si je suis Pachôme, je vois que les premiers chrétiens de Jérusalem n'avaient qu'un cur et qu'une âme et qu'ils vendaient tous leurs biens. Cette parole est pour moi : je vais former avec des frères une communauté comme celle que les apôtres ont rassemblée à Jérusalem, pour renouveler la communauté parfaite « selon ce qu'il est écrit dans les Actes au sujet des croyants ». Et chacun des membres de la communauté, comme les apôtres quitte tout pour suivre le Seigneur: « C'est par une faveur de Dieu [...] qu'apparut sur la terre la Koinônia sainte ; celle par laquelle il a fait connaître la vie apostolique aux hommes qui désirent être à l'image des apôtres devant le Seigneur de tous éternellement. Les apôtres, en effet, abandonnèrent tout, et de tout leur cur suivirent le Christ. [...] Après quoi ils méritèrent de s'asseoir sur les douze trônes de gloire et de juger les douze tribus d'Israël3 ». Tout un courant monastique lira ainsi Ac 4,32-35 : devenir moine sera alors compris comme suivre le Christ dans une communauté. 3. Cassien Si je suis Cassien, je vis parmi des chrétiens qui se paganisent. Quelle distance par rapport à la première communauté de Jérusalem qui vivait dans une si grande perfection ! Je quitte donc ce monde corrompu pour aller vivre dans le désert l'idéal de perfection que décrivent les Actes des Apôtres : « La vie cénobitique prit naissance au temps de la prédication apostolique. C'est elle, en effet, que nous voyons paraître à Jérusalem, dans toute cette multitude de fidèles, dont le livre des Actes nous trace ce tableau : La multitude des fidèles n'avait qu'un cur et qu'une âme; nul ne disait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun entre eux ; Ils vendaient leurs terres et leurs biens, et ils en partageaient le prix entre tous, selon les besoins de chacun ; Il n'y avait pas d'indigent parmi eux : toux ceux qui possédaient des terres ou des maisons, les vendaient et en mettaient le prix aux pieds des apôtres ; on le distribuait ensuite à chacun, selon qu'il en avait besoin. C'était, je le répète, toute l'Église qui présentait alors ce spectacle, qu'il n'est plus donné de voir aujourd'hui que difficilement et chez un bien petit nombre, dans les maisons de cénobites. » Suivre le Christ à l'imitation des Apôtres sera, pour toute la ligne monastique qui se mettra à l'école de Cassien, partir au désert pour vivre de la perfection de l'Église primitive, c'est-à-dire la charité apostolique. Ce n'est pas chez Cassien que Dominique a puisé sa forme de vita apostolica. 4. Augustin Si je suis Augustin, j'entends dans un premier temps l'appel du Christ à tout vendre et à le suivre : « Bientôt il fit le sacrifice entier de toutes les espérances que lui offrait le monde ; ne cherchant plus ni épouse, ni enfants charnels, ni richesses, ni honneurs du monde, il résolut de servir Dieu avec les siens, animé du plus ardent désir d'appartenir à ce petit troupeau auquel le Seigneur adresse ces paroles : "Ne craignez point, petit troupeau, car il a plu au Seigneur de vous donner son royaume. Vendez ce que vous avez et donnez-le en aumônes : faites-vous des bourses qui ne s'usent point par le temps : amassez dans le ciel un trésor qui ne s'épuise jamais" (Lc 12, 32). Ce saint homme voulait aussi mettre en pratique ce que dit encore le Seigneur : "Si vous voulez être parfaits, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres et vous aurez un trésor dans le ciel ; puis venez et suivez-moi" (Mt 19, 21) » (Possidius, Vita, 1). C'est ce qu'Augustin a fait en revenant en Afrique. Puis j'entends dans les Actes des Apôtres comment les premiers fidèles avaient vendu tous leurs biens et les avaient mis en commun : "Parvenu au sacerdoce, il établit bientôt un monastère dans l'enceinte de l'église et y vécut avec les serviteurs de Dieu selon la forme et la règle établie par les saints apôtres (Ac 4, 32). On ne devait y posséder rien en propre, mais tout devait être en commun et distribué à chacun selon ses besoins. Il avait lui-même donné le premier l'exemple de ce genre de vie lorsqu'il était revenu de son voyage d'outre mer » (Ibid., 5). Enfin j'entends comment les premiers chrétiens de Jérusalem avaient une seule âme et un seul cur et mettaient tout en commun (cf. Règle, I, 2-3). C'est là, pour Augustin et tous ceux qui se placeront dans son sillage, la façon la plus radicale de suivre le Christ : « La première chose pour laquelle vous êtes rassemblés en un, c'est pour vivre unanimes à la maison et pour avoir une seule âme et un seul cur tendus vers Dieu. Ne dites pas que quelque chose vous appartient, mais ayez tout en commun ; et que vivre et vêtement soient distribués à chacun de vous par votre responsable, non pas également à tous, puisque vous n'avez pas tous les mêmes forces, mais plutôt à chacun en raison de ses besoins. Vous lisez, en effet, dans les Actes des Apôtres : Ils avaient tout en commun, et : On accordait à chacun en raison de ses besoins ». Vivre la vie des apôtres devient la source d'un certain style de communauté, selon un mode de vie rapporté dans la Règle de saint Augustin. Augustin restera fidèle à cet idéal toute sa vie. D'abord comme laïc dans une communauté de frères ; puis comme prêtre dans une communauté de frères laïcs, puis comme évêque dans une communauté de prêtres. C'est pour lui avant tout une façon d'être. 5. Moyen âge Si je suis moine au moyen âge, la méditation de l'Écriture s'enrichit encore : la profession monastique n'est pas autre chose que répondre à l'appel du Christ comme l'ont fait les apôtres ; célébrer la liturgie : c'est imiter les apôtres qui vont prier au Temple ; travailler, c'est faire comme saint Paul ; faire un noviciat : c'est imiter les apôtres qui pendant trois ans ont été formés par le Christ ! etc. Faire profession, c'est imiter les apôtres qui ont dit : « Nous avons tout quitté et nous t'avons suivi ». Si je suis chanoine, je médite à mon tour l'appel du Seigneur, l'exemple de la première communauté de Jérusalem, mais j'entends ce qui n'avait pas particulièrement frappé les moines : les apôtres sont au centre de la communauté et prêchent. Une relecture du monachisme augustinien s'opère ; il prend la forme d'une communauté de chanoines rassemblés autour de l'évêque, qui exercent une prédication. D. Dominique : Mt 10, 9Si je suis Dominique, je fais mienne toute cette méditation de l'Écriture faite par Antoine, Augustin, les religieux du moyen âge, les chanoines réguliers. Mais j'entends encore autre chose dans l'Écriture : Le Seigneur a envoyé ses apôtres prêcher sans or ni argent : « Ne vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie pour vos ceintures, ni besace pour la route, ni deux tunique, ni sandales, ni bâton ; car l'ouvrier mérite sa nourriture » (Mt 10, 9). Voilà la perfection de la vie apostolique. La mission, fondée sur la communion, devient partie intégrante de la vita apostolica. Vivre de la vie des apôtres pourrait paraître réservé aux frères par le fait du sacerdoce qui les rend collaborateurs des évêques, eux-mêmes successeurs des apôtres. On peut se demander si la vie apostolique concerne les moniales, les surs et les laïcs. Pour comprendre comment toute la famille dominicaine est concernée par la vie apostolique, comprise comme une entrée dans le collège des apôtres, il faut se reporter à la lecture que les anciens faisaient de l'Écriture. L'Écriture n'était pas considérée comme un texte, mais comme ce qu'elle est réellement : une parole vivante adressée à celui qui l'écoute. Chaque oreille spirituelle capte quelques versets qui vont servir à orienter sa vie. Et les versets ainsi recueillis servent à reconnaître des familles spirituelles. Il ne s'agit pas de savoir ce que dit l'exégèse contemporaine, mais comment des versets d'Écriture ont créé des courants de vie chrétienne.
L'originalité de l'Ordre « réside dans la tension ou le jeu qui se réalise chez nous entre la mission apostolique d'évangélisation et la communion apostolique, la vita apostolica ou vie d'unanimité des Apôtres qui constitue le type de notre vie. » III. La vita apostolica aujourd'hui pour la famille dominicaineLa constitution fondamentale du Livre des Constitutions et Ordinations des frères est le texte de base auquel se réfèrent toutes les branches de l'Ordre. Elle permet de voir comment aujourd'hui est située la vie apostolique du point de vue du mode de vie. A. Constitution fondamentale du LCO4Le quatrième paragraphe de la constitution fondamentale du LCO décrit la forme de vie qui députe les frères à la prédication de la Parole de Dieu : La « forme de vie » des Apôtres. « Ayant part [...] à la mission des Apôtres, nous assumons aussi leur vie sous la forme conçue par saint Dominique, nous efforçant de mener la vie commune dans l'unanimité, fidèles en notre profession des conseils évangéliques, fervents dans la célébration commune de la liturgie, spécialement de l'Eucharistie et de l'office divin, ainsi qu'en la prière, assidus à l'étude, persévérants dans l'observance régulière. Les valeurs ainsi réunies n'ont pas pour seul effet de glorifier Dieu ou de nous sanctifier, elles travaillent aussi directement au salut des hommes, car toutes ensemble elles nous préparent et nous poussent à la prédication, à laquelle elles confèrent son mode particulier et de laquelle elles reçoivent le leur. Ces valeurs élémentaires solidement unies entre elles, harmonieusement équilibrées et fécondées les unes par les autres, constituent par leur synthèse la vie propre de l'Ordre, la vie apostolique au sens intégral du terme, dans laquelle la prédication et l'enseignement de la doctrine doivent procéder de l'abondance de la contemplation » (LCO I, § 4). Ce quatrième paragraphe a un but tout à fait précis. Il veut justifier en quoi tous les éléments de la vie des frères font intégralement partie de la vie dominicaine et comment ils sont fortement unifiés. Les rédacteurs ont fait appel à la vita apostolica explicitement voulue par Dominique. Il ne faut donc pas y chercher une description de la vie apostolique pour elle-même. Cette vita apostolica remonte à Dominique lui-même qui a voulu vivre selon le mode de vie des apôtres. Et les premiers frères ont fait de même à sa suite. L'originalité de Dominique, c'est d'avoir fait une synthèse de deux traditions de la vie apostolique qui jusque là étaient séparées : la vie apostolique idéal de vie commune - que l'on trouve chez les Cisterciens et les chanoines réguliers au XIIe siècle - et une prédication mendiante. Le spécifique de l'Ordre de saint Dominique réside dans l'harmonisation entre la mission apostolique d'évangélisation confiée à l'Ordre et la communion apostolique, la vie d'unanimité des Apôtres. Le couple Missio - Communio est ainsi constitué. Il est repris dans les paragraphes suivants de la constitution fondamentale qui souligne l'interaction entre les deux éléments. La mission s'appuie sur la communion et la communion rejaillit sur la mission. À chacun des éléments énuméré dans le § 4 on peut faire correspondre un élément de la vie des apôtres. La vie du collège des Apôtres a été transmise par saint Dominique à ses frères à travers tous les éléments essentiels de leur vie :
Le P. Vicaire commentait ainsi LCO I, § 4 : « Ce parallèle permet de démontrer d'abord l'unité de tous les éléments essentiels de notre vie ; il permet aussi de montrer que dans la forme de notre vie qui est celle des frères comme des surs, tous les éléments s'unissent dans une collaboration harmonieuse. Comment la louange de Dieu dans la liturgie et la prédication se complètent et se nourrissent l'un l'autre ; comment la contemplation se nourrit de l'étude et nourrit directement la prédication, comment la pratique des conseils évangéliques prépare directement la vie en communauté ; comment l'unanimité fraternelle est le premier des témoignages que nous pouvons donner, quand nous prêchons, de charité à l'égard du prochain, etc. Ces éléments se commandent. Nous avons dans notre tradition un cas bien connu de collaboration, celui que signifie la formule de saint Thomas si souvent répétée contemplata aliis tradere : donner aux autres le fruit de sa contemplation, ou mieux encore, la formule complète : "appliquer notre âme et celle des autres à la contemplation". Tout cela constitue, comme le dit le texte, la "vie apostolique au sens intégral du terme". [...] C'est que la vie apostolique n'est pas seulement le ministère, mais aussi la forme de vie qui est propre aux Prêcheurs parce qu'elle était propre aux apôtres. Nous imitons les apôtres aussi bien par notre communauté unanime et par notre célébration liturgique, que par notre prédication. Ainsi dans une seule formule - la vie apostolique - nous exprimons tous les éléments fondamentaux de notre vie et, en même temps, leur source évangélique, leur justification, leur origine dans la volonté de saint Dominique, et surtout leur solidarité et inséparabilité foncière. » C'est ce que traduit notre formule de profession : lorsque nous disons : je fais profession, tous les éléments de notre vie sont inclus. La vie apostolique est bien un mode de vie dominicain, fondé sur la Règle de saint Augustin. Mais on peut se demander s'il convient à des fraternités dominicaines laïques, qui justement sont des communautés qui ne mènent pas la vie commune. Je pense que oui, car il s'agit d'une manière d'être chrétien, traduite dans un mode de vie commune, mais qui reste vraie pour toute communauté. La Règle de saint Augustin est d'ailleurs présente en filigrane dans la Règle des fraternités laïques dominicaines (1985). J'en ai relevé quelques points. 1. Une vie de communauté « La famille dominicaine. 2. Communion/mission « Mission apostolique. On voit ici apparaître le couple apostolique Mission/communion qui fait la spécificité de l'ordre. Il est développé au chapitre II. Le chapitre II de la constitution fondamentale, concernant « la vie des fraternités », précise les fondements de la communion fraternelle : II, 1 : « Ils s'efforceront de vivre dans une vraie communion fraternelle, selon l'esprit des béatitudes : communion qui se manifestera en toute occasion par des gestes de miséricorde et de partage entre les membres des fraternités, surtout ceux qui sont pauvres ou malades, par la prière pour les défunts, de sorte que tous n'aient qu'un cur et qu'une âme (Ac 4, 32) ». Ce numéro a pour fondement la Règle de saint Augustin. Il est suivi d'un numéro typiquement dominicain : II, 2 : « Collaborant de tout leur cur à l'apostolat des Frères et des surs de l'Ordre, les membres des fraternités participeront activement à la vie de l'Église, toujours prêts à coopérer avec les autres groupements apostoliques. » Ces numéros présentent les deux pôles de la vie dominicaine : communion et mission présents dans la constitution fondamentale des constitutions des frères. IV. Importance pour aujourd'huiL'Ordre, avec sa tradition de la vita apostolica, n'aurait-il pas quelque chose à dire à propose de l'urgente nécessité d'une spiritualité de la communion sur laquelle Jean-Paul II attire l'attention dans sa lettre apostolique Novo millennio ineunte. Il invite toute l'Église à être « la maison et l'école de la communion [...]. Une spiritualité de la communion consiste avant tout en un regard du cur porté sur le mystère de la Trinité qui habite en nous, et dont la lumière doit aussi être perçue sur le visage des frères qui sont à nos côtés. Une spiritualité de la communion, cela veut dire la capacité d'être attentif, dans l'unité profonde du Corps mystique, à son frère dans la foi, le considérant donc comme "l'un des nôtres", pour savoir partager ses joies et ses souffrances, pour deviner ses désirs et répondre à ses besoins, pour lui offrir une amitié vraie et profonde. Une spiritualité de la communion est aussi la capacité de voir surtout ce qu'il y a de positif dans l'autre, pour l'accueillir et le valoriser comme un don de Dieu : un "don pour moi" ; et pas seulement pour le frère qui l'a directement reçu. Une spiritualité de la communion, c'est enfin savoir "donner une place" à son frère, en portant "les fardeaux les uns des autres" (Ga 6, 2) et en repoussant les tentations égoïstes qui continuellement nous tendent des pièges et qui provoquent compétition, carriérisme, défiance, jalousies » (Novo Millennio inuente 43). On risque aujourd'hui de privilégier la mission, la participation de toute la famille dominicaine à une même mission. Mais il ne faudrait pas oublier la dimension de communion. N'est-il pas significatif que lorsqu'on parle de la spiritualité de la communion, on pense spontanément aujourd'hui aux focolari ? Pourquoi ne vient-il à l'esprit de personne de parler de la vie dominicaine ? Le dernier Chapitre Général a invité à approfondir la dimension contemplative de l'Ordre ; l'assemblée générale de la famille dominicaine à Manille a relancé l'élan apostolique avec son thème : « Paroles nouvelles pour le nouveau millénaire : la Famille dominicaine ensemble dans la mission ». Mais il ne faudrait pas oublier que tout cela, les premiers frères le vivaient unanimement. La contemplation, la mission ne peuvent se concevoir sans la base de l'unanimité qui est une valeur englobante. Lorsqu'on pense à l'Ordre des Prêcheurs, la devise Veritas vient à l'esprit, ou encore la mission de prédication. On risque d'occulter le fondement posé par la Règle de saint Augustin : l'unité de cur et d'âme, l'unanimité : « Venant dans la communauté
à cause de l'unanimité, on nous dit "rassemblés
en un", car, tout en étant réunis pour notre salut
comme fin dernière (que nous pouvions atteindre autrement),
nous avons choisi de vivre dans l'unanimité, pour parvenir
ainsi au salut ; donc l'unanimité est la fin immédiate
de notre Ordre, mais subordonnée à une autre fin. A. La dimension de communion de la vie apostoliqueLa dimension de communion de la vie apostolique est développée dans le chapitre sur la vie commune des frères et des moniales : « Comme dans l'Église des Apôtres, la communion entre nous est fondée, bâtie et affermie dans le même Esprit : en Lui, nous recevons le Verbe de Dieu le Père ; dans une même foi, nous le contemplons d'un même coeur et nous le louons d'une même voix ; en Lui, nous formons un seul corps, nous qui partageons le même pain ; en Lui, enfin, nous avons tout en commun » (LCO ). « Comme dans l'Église des Apôtres, entre nous la communion est fondée, bâtie et affermie dans le même Esprit, en Lui nous recevons le Verbe de Dieu le Père, dans une seule (una) foi (1 P 3, 8), nous Le contemplons d'un seul (uno) cur et nous Le louons d'une seule (uno) voix (cf. Rm 15, 6) ; en Lui, nous formons un seul (uno) corps (Ep 4, 15-16), nous qui avons part à un seul (uno) pain (ibid., 10, 17) ; en Lui, enfin, nous avons tout en commun (Ac 4, 32) » (LCM). Notre communion fraternelle a son modèle dans la première communauté chrétienne rassemblée par le Saint-Esprit le jour de la Pentecôte. C'est le même Esprit qui nous rassemble encore aujourd'hui. Comme dit saint Augustin, « il fait indivisés ceux qu'il rassemble »6. Qu'a fait le Saint-Esprit, en effet, le jour de la Pentecôte ? Il a converti et rassemblé les premiers chrétiens dans une même foi (Ac 2, 41) ; ceux-ci n'avaient plus qu'un cur et qu'une âme (Ac 4, 32) ; ils étaient unanimes à la prière (Ac 2, 46), fidèles à la fraction du pain (Ac 2, 42) et leur communion fraternelle (ibid.) était si grande que la propriété personnelle avait laissé place à la mise en commun des biens (Ac 2, 44 ; 4, 32). Nous sommes aux fondements de l'ecclésiologie de communion : là est le cur même de la vie de l'Église, et c'est ce bien commun de tous les chrétiens qui est aussi l'essentiel de notre vocation dominicaine : nous cherchons à vivre cela avec toute sa force dans une communauté. La suite du paragraphe nous indique tout ce que nous vivons unanimement, dans l'Esprit : la foi, la contemplation, la liturgie (louange et eucharistie), la pauvreté. Comme le dit Humbert de Romans, l'unité des curs consiste à « conserver toujours l'unité avec les autres pour les choses de Dieu seulement7 ». Il détaille ces « choses de Dieu » en s'appuyant sur des versets d'Écriture qui renvoient aux Actes des Apôtres : « Ces sortes d'unanimité sont évoquées en 1 P 3 : "Soyez tous unanimes dans la foi", c'est-à-dire pensant de même, repoussant les mêmes choses ; en Ph 1 : "luttant ensemble d'un même cur pour la foi de l'Évangile", c'est-à-dire pour la prêcher ou pour l'accomplir. En Ac 1 : "Tous, unanimes, étaient assidus à la prière" ; en Ac 8 : "Les foules unanimes s'attachaient aux paroles de Philippe" ; en Ac 2 : Unanimes, ils se rendaient chaque jour assidûment au Temple" ; Glose : c'est la contemplation ; "Ils rompaient le pain à domicile" ; Glose : le pain spirituel ou corporel ; en Ac 5 : "Ils se tenaient tous, unanimes, sous le portique de Salomon" ; Glose : dans la maison du Sage, où ils s'adonnaient à la doctrine. Heureuse unanimité qui rend "unanimes", qui fait croire, défendre la foi, accomplir les uvres de la foi, prêcher la foi, se donner à l'oraison, écouter la parole de Dieu, se livrer à la contemplation, faire les uvres de miséricorde, s'appliquer à la doctrine, dans l'unité ! De telles unanimités, et celles qui leur sont semblables, se rapportant à Dieu, sont de vraies unanimités en Dieu, que résume Augustin quand il énonce : "Pour avoir une seule âme et un seul cur" 8». L'unanimité est dans l'Ordre une valeur englobante. Aucune des valeurs de notre vie dominicaine n'est dominicaine si elle ne puise pas ses racines dans ce terreau-là, même la prédication des frères. L'unanimité, fruit de la charité, but même de la Règle de saint Augustin, est relue par les Prêcheurs dans une perspective apostolique. Il est impossible de prêcher ce qu'on n'a pas et il est impossible aussi de présenter une offrande agréable à Dieu - les âmes au salut duquel travaillent les frères - si on est divisé : « Puissent les Prêcheurs être convaincus de la nécessité de cette unité en eux-mêmes pour les autres ! [...] Comment prêcheront-ils la paix aux autres s'ils ne l'ont pas, puisque le saint, à l'exemple du psalmiste, doit être pacifique même parmi ceux qui haïssent la paix ? (Ps 119). De plus, ce sont eux qui présentent au Seigneur les offrandes précieuses des âmes. Mais comment ces oblations seront-elles acceptées s'ils ne sont d'abord réconciliés avec leurs frères comme le dit le Seigneur ? 1. »
1 M-H. Vicaire, L'imitation des Apôtres. Moines, chanoines, mendiants, Éd. du Cerf, Paris 1963. 2 Athanase, Vie de saint Antoine, 2. 4 M-H. Vicaire, 7 Humbert de Romans, Commentaire de la règle de saint Augustin, XVIII. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |