|
Sr Marie-Ancilla, Culpabilité et Péché |
![]() |
Culpabilité chrétienne ?
Il y a pourtant un sain sentiment de culpabilité qui permet la construction de la personnalité. Comment grandir si l'on n'a pas une juste conscience de la portée de ses actes ? C'est une condition indispensable pour s'ajuster au réel. On oublie que le sentiment de culpabilité est aussi une réalité d'ordre moral : « c'est la saisie par la conscience morale de la faute ou du péché commis » (J.-L. Bruguès). Avoir conscience de la faute implique la présence d'une loi me disant ce qui est mal. Le sentiment de culpabilité est ainsi lié à une parole extérieure à moi : il ne trouve pas son principe dans ma subjectivité. Le péché : une rencontre de DieuOn risque aujourd'hui de rechercher une déculpabilisation à outrance : on met en avant la faiblesse humaine, et on en arrive à nier toute responsabilité de ses actes, donc le péché. C'est entrer dans une démarche spirituelle pharisaïque : s'il n'y a plus de péché, il n'y a plus de pardon à recevoir de Dieu. Inconsciemment on en vient à se considérer comme pur. C'est un danger rencontré dans les courants psycho-spirituels.
L'initiative vient de Dieu. Il nous crie : « Reviens à ton cur ». Au centre de la découverte de son péché, il y a une rencontre de Dieu : le péché n'est pas simplement la conscience d'une faute. Dieu s'approche de nous, et nous invite à rentrer en nous-même, comme l'enfant prodigue. La découverte de son péché commence par une présence de Dieu dans le cur, une parole qu'il nous adresse : elle ne vient pas au terme d'un regard sur son passé, au terme d'une introspection. Elle est écoute de la Parole de Dieu, elle est révélation. C'est l'Écriture qui permet de grandir dans la connaissance du péché, car c'est elle qui nous le dévoile. La découverte du péché est la certitude d'être invité au pardon. Ce qui est premier, ce n'est pas le péché, mais l'accueil du salut : Zachée en est un merveilleux exemple. Lorsque le Seigneur lui dévoile son péché et l'invite au pardon, il est rempli de joie ! Péché et non pas seulement fauteOn appelle souvent « péché » la confrontation entre nos actes et ce qu'il faut ou ne faut pas faire. Le péché est considéré simplement comme une transgression qui fait vivre dans la peur de la punition ; il devient comme une épée de Damoclès placée sur la tête. Le péché est alors réduit à une faute. Or la faute est d'ordre moral, elle est accessible à la raison, tandis que le péché nous est connu par la révélation biblique. Il est une rupture de l'alliance que Dieu a nouée avec l'homme : l'Écriture le compare à un adultère. La faute est seulement source de culpabilité ; le regard de Jésus peut seul nous révéler la vraie nature de notre faute et nous la faire appréhender comme péché. Découvrir son péché, c'est avoir la certitude d'être invité au pardon. Lorsqu'on a connu Dieu et lorsqu'on se sait image de Dieu, on peut voir que nous ressemblons peu à celui dont nous sommes l'image : nous sommes dans la région de la dissemblance, comme aimaient à dire les Pères de l'Église. Autre est la connaissance de soi liée à la connaissance son péché, autre celle où conduisent l'introspection et la psychologie. Pour me connaître comme Dieu me connaît, je dois être enveloppé de son regard de miséricorde. En dernier ressort, c'est le Christ qui nous donne la connaissance de notre péché : c'est lui qui connaît le mieux la réalité du péché, puisqu'il en a assumé les conséquences dans son corps, en mourant sur la croix. C'est face à la croix que l'on connaît son péché. Sacrifice pour les péchésLa Loi prescrivait des sacrifices d'expiation. Le sang y jouait un grand rôle : « C'est le sang qui expie pour une vie », ou « qui expie par la vie qui est en lui » (Lv 17, 11). On frottait du sang les cornes de l'autel. Et la chair de la victime n'était pas partagée avec celui qui offrait le sacrifice, car la communion était rompue. Le but du sacrifice d'expiation était justement de la rétablir. L'auteur de l'épître aux Hébreux dira lui aussi : « Sans effusion de sang, il n'y a point de rémission » (He 9, 22). Et dans le sacrement de réconciliation, c'est par le sang du Christ que nous sommes réconciliés avec Dieu. Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce que le sang du Christ était nécessaire pour expier nos péchés ? Non, c'est le péché des hommes qui a conduit le Christ à verser son sang. Mais la croix est le moment suprême du pardon donné par le Christ : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font ». En regardant la croix du Christ, nous voyons jusqu'où va l'amour qui reste fidèle à l'alliance. Le Christ est dans son Père et son Père est en lui, et rien n'a pu rompre ce lien. En nous donnant son pardon, le Christ nous invite à rentrer dans ce mouvement d'alliance. Dire que le sacrifice du Christ est un sacrifice d'expiation, c'est dire que l'offrande de lui-même nous rétablit dans l'alliance, restaure la communion entre l'homme et Dieu. Connaître son péché : une grâceConnaître son péché est une grâce, c'est un don qu'il faut demander, comme le psalmiste : « Ô Dieu, crée en moi un cur pur ». Le Seigneur l'accorde quand il veut, et quelquefois il faut attendre longtemps : mais cela montre justement que c'est une grâce. C'est l'occasion de prendre conscience de la dureté de son cur, ce qui déjà est une grande grâce. ... et aussi une prièreConnaître son péché, c'est être en présence du pardon de Dieu, de sa miséricorde, que la croix du Seigneur nous montre. La connaissance de son péché se fait sous le regard de Dieu ; elle est expérience de la miséricorde ; elle est invitation à aller de l'avant : « Va et ne pèche plus », disait le Seigneur à Zachée. La connaissance de son péché est le premier pas dans la prière, puisqu'un cri jaillit du cur : « Père, j'ai péché, pardonne-moi ! ». Elle établit un dialogue avec Dieu. Attitude face à la découverte de son péchéPénitence, conversionCe sont deux termes qui ont un sens équivalent : Poenitemini, en latin, signifie : convertissez-vous. La conversion est un long chemin : elle ne se fait pas en une fois. Tant qu'il reste un attrait pour ce qui porte à pécher, il y aura des rechutes. L'affectivité entre en ligne de compte et on ne la commande pas par simple décision de la volonté. ComponctionPar la componction, le cur est comme piqué par une aiguille et des larmes jaillissent : le cur est brisé. Action de grâcesL'action de grâces jaillit devant la connaissance de son péché qui est un don de Dieu. Comment ne pas s'émerveiller de ce qu'il nous fait partager la connaissance qu'il a de nous ? TonusLa connaissance de son péché ne peut pas engendrer de la dépression. Cette connaissance de soi ne conduit pas au découragement, à la tristesse ; elle est source de force. Elle nous rapproche de Dieu, elle resserre donc notre lien avec lui et nous donne un élan nouveau. Dimension historique du péchéLe péché a une dimension personnelle, mais il a aussi une dimension historique : il est intervenu aux origines de l'humanité (cf. Gn 3). La communion a été rompue entre Dieu et Adam, entre Adam et Eve. Et jusqu'au chapitre 11 de la Genèse, on voit la division gagner de plus en plus de terrain. C'est d'abord la division entre les deux frères, Caïn et Abel, puis entre les nations : c'est Babel. La méditation des onze premiers chapitres de la Genèse montre que notre péché nous vient de notre génération humaine ; nous avons adhéré en venant en ce monde à cette situation de péché et nous continuons ainsi l'effroyable condition de l'humanité : être divisée, séparée, comme en exil, prête à se détruire, minée par une puissance d'opposition interne. Mais il faut être prudent dans la façon de regarder le péché social : le Christ dit explicitement à propos de l'aveugle-né que les enfants ne portent pas la responsabilité des fautes de leurs parents. À cela est liée, je pense, la question de la demande de pardon pour ceux qui nous ont précédés. Je me pose une question : comment peut-on demander pardon pour une faute commise par d'autres, que l'on juge avec des critères qui n'étaient pas les leurs ? Comment demander pardon pour un acte qui n'est pas le nôtre ? Tout le dessein de Dieu, c'est de rétablir les hommes dans l'unité, dans la concorde, à l'image de la communion trinitaire. À partir de Gn 12, Dieu choisit un homme pour arracher les hommes à leur condition de division et d'exil, et rétablir la communion entre eux : d'abord Abraham, puis Moïse, puis David et Salomon, puis le Christ venu pour « rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés » (Jn 11, 52). Et cela, il le disait à propos de sa mort sur la croix, de sa Pâque. Communion par une réconciliationLe Christ est venu pour rétablir la communion entre les hommes, entre les hommes et le Père et il se retrouve sur une croix, seul, abandonné de tous. C'est par ce chemin qu'il a rassemblé tous les hommes dans l'unité, dans la communion de son Corps, en leur donnant son Esprit sur la croix. Il n'y a pas de communion sans une Pâque. Les apôtres sont entrés dans cette communion par la Pâque du Christ. Et ils invitent tous les hommes à entrer dans cette même communion, à l'exemple de la première communauté de Jérusalem. Mais pour cela, il leur faut prendre le chemin de la Pâque : le chemin de la réconciliation. Il suffit de lire la péricope des Actes des Apôtres sur Ananie et Saphire pour comprendre que la réalité de la communauté de Jérusalem était une communauté de pécheurs. Le fondement de la communauté ecclésiale, c'est le salut accordé par le Christ qui est donné dans son Corps. Par sa croix et le don de son Esprit qui répand la charité dans les curs, le Christ réconcilie les hommes avec le Père et entre eux et en fait des membres de son Corps et la demeure de Dieu. Le diable est celui qui divise ; il a voulu anéantir le Christ mais par la force de son amour, le Christ a rassemblé ses membres disloqués, pour ressusciter son corps mortel et son Corps mystique : Adam dispersé aux quatre coins de la terre. Communauté ecclésiale par un arrachement au péchéToute communauté chrétienne, paroissiale ou autre, n'est pas une simple rencontre d'hommes et de femmes qui se plaisent, qui trouvent leur joie à être ensemble. Elle naît d'un arrachement à tout ce qui est rupture d'amour, à la haine fraternelle dont Caïn et Abel sont la figure par excellence. Elle arrache les hommes à la division, à tout ce qui, dans leur vie, est opposition, difficultés à vivre ensemble, barrières que chacun ne cesse de dresser contre les autres. Elle porte donc gravée en elle le mystère de la croix qui est un appel à dépasser les divisions, et le mystère de la résurrection qui fait entrevoir une possibilité de vie nouvelle. La communauté chrétienne est intimement liée à la croix qui a détruit toutes les barrières ; elle est le lieu où peut se vivre une expérience de la résurrection. Toute communauté chrétienne, à commencer par la famille ou la paroisse, trouvera toujours sur son chemin une croix qui la fera entrer dans la vie. Elle est le témoin de la réalité pécheresse de l'humanité appelée à la communion dans le Christ. Nous devons assumer nos difficultés à vivre ensemble, nos divisions, car si nous ne les assumons pas nous ne pourrons pas permettre à Dieu de les surmonter. Le chemin est très simple ; c'est celui que nous indique l'Évangile : la réconciliation, la prière, les sacrements. Le péché au fondement de la vie ecclésialeDans l'Église, le péché, et non la faute, est donc au fondement de la vie ensemble. L'idéal de la communauté, c'est de répondre à l'invitation à la réconciliation, au pardon, à l'amitié, à l'amour, que Dieu nous adresse. L'Écriture nous montre la direction, mais il ne faut pas s'étonner de la difficulté que nous avons à le réaliser : nous sommes pécheurs. C'est donc à recommencer en permanence, d'autant plus que tous ne marchent pas au même pas. Le premier témoignage à rendre au Christ est celui de la réconciliation. Elle est le signe de la présence de la charité. Dans un monde divisé, surmonter les disputes dans des réconciliations qui font goûter le bonheur de dépasser ce qui divise, c'est faire toucher du doigt l'uvre accomplie par le Christ dans sa Pâque : rassembler tous les hommes dans l'unité. Sans cette dimension mystique enracinée dans l'assimilation de l'Écriture, une communauté chrétienne risque de se tromper d'objectif et de chercher pour ses membres une entente qui reste superficielle, qui ne plonge pas ses racines dans le mystère de l'humanité, dans le mystère de la croix, dans le mystère de l'Église. L'expérience du péché, source de compassionDans la communauté ecclésiale, deux attitudes sont possibles face au péché des autres : le jugement qui rend dur et éloigne de Dieu, ou bien la prise en compte de la parole du Seigneur : si ton frère pèche contre toi, pardonne-lui soixante-dix fois sept fois. L'expérience du péché fait entrer dans un regard de compassion sur les autres, semblable à celui que le Christ a porté sur la femme adultère : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. ». On raconte qu'un moine était convoqué par les frères pour en juger un autre qui avait commis une faute. Il ne voulut pas se déranger. Comme les frères insistaient, il mit derrière son dos une grande corbeille remplie de sable et arriva ainsi au lieu de la réunion. On lui demanda ce que signifiait ce geste étrange. Il répondit : « Mes péchés s'écoulent derrière moi, et je ne les vois pas ; et moi, aujourd'hui, je viens juger les péchés d'autrui ? ». Les frères comprirent la leçon et pardonnèrent au coupable. Nous devons faire très attention au regard que nous portons sur le péché des autres. Tant que nous ne pouvons pas porter dessus un regard de compassion, tant que nous ne nous sentons pas solidaires dans le péché, tant que nous ne sommes pas persuadés que tous, nous avons besoin de pardon, nous risquons de juger, de nous scandaliser, d'être durs. Nous nous séparons alors nous-mêmes du regard de miséricorde de Dieu, ce qui est le péché. Le pardon, condition d'insertion dans la communautéToute communauté, que ce soit la famille, la paroisse, la communauté religieuse, connaît un premier temps où prédomine un sentiment de confiance spontanée entre ses membres. Il peut durer quelques mois, plusieurs années parfois. Chacun se montre sous son meilleur jour, attirant ainsi l'approbation et l'estime des autres. Puis cette confiance est mise à l'épreuve : des incompréhensions surviennent ; l'accord devient difficile. Une tension émerge et grandit. Il est capital alors de mettre la difficulté au grand jour sans l'occulter. Pour que cette épreuve débouche sur un enracinement dans la communauté, sur une consolidation de la communauté, il doit y avoir une reconnaissance réciproque de sa faiblesse, une expérience du pardon mutuel. Si tout est enfoui, la crise se résoudra par un durcissement des relations. Les Pères du désert avaient bien vu cet enjeu : « Deux frères vivaient aux Cellules. L'un des deux, un vieillard, proposa à l'autre qui était un jeune homme : "Habitons ensemble, frère". Mais il répondit : "Père, je suis un pécheur : je ne peux vivre avec toi". - "Si nous le pouvons", insista l'ancien. Or c'était un homme chaste qui ne tolérait pas d'apprendre qu'un moine ait eu des pensées d'impureté. Le jeune frère lui dit donc : "Laisse-moi une semaine, et nous en reparlerons". La semaine terminée, l'ancien se rendit chez le frère. Mais celui-ci voulut sonder ses dispositions : - "Père, commença-t-il, cette semaine je suis tombé dans une grande tentation. Parti au village pour affaire, j'ai péché avec une femme". L'ancien lui demanda : "Veux-tu t'en repentir ?" Et comme l'autre le promettait, il lui dit : "Je porterai la moitié de ce péché". Alors le frère lui dit : "Je sais maintenant que nous pouvons vivre ensemble". Ce qu'ils firent jusqu'à la mort » (N. 346)1. À travers le pardon mutuel, la communauté est expérimentée comme une communauté chrétienne où le Christ est rencontré à travers une acceptation du frère sans conditions. Chacun se rend compte qu'il a du prix pour les autres. Lorsque le regard et la parole des frères a permis d'accéder à une libération, il devient possible à chacun de discerner comment mieux aimer d'une façon qui est unique. La communauté n'est plus recherchée pour soi, pour son profit spirituel, mais pour servir, pour vivre pour les autres. Par contre, si cette étape n'est pas franchie, chacun cherche seulement à tenir un rôle, à répondre aux attentes du groupe. Il n'y a pas de communion. Sr MARIE-ANCILLA 1. Les sentences des Pères du désert, Solesmes, 1966, p. 248-249. Pour aller plus loin :
version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |