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Jean-Michel MALDAMÉ, dominicain

Dieu est-il pour les OGM ?
Point de vue théologique sur les OGM

Dieu est-il pour les OGM ?

a question liminaire est redoutable : y a-t-il un point de vue théologique sur la question posée par les OGM - abréviation devenue un substantif pour Organismes Génétiquement Modifiés1 ? Sans doute, mais sur le sujet, il faut faire très attention à poser la question de manière rigoureuse 2. En effet, il ne manque pas de militants pour vouloir "embaucher" Dieu dans le combat écologique contre les OGM. En Angleterre, l'exemple vient d'en haut, puisque le Prince Charles héritier de la couronne, a déclaré : « J'en suis venu à penser que ce type de modification génétique conduit l'humanité dans des régions qui appartiennent à Dieu, et à Dieu seul. En dehors de quelques applications médicales très spécifiques, avons-nous le droit d'expérimenter et de commercialiser les briques de la vie ? Nous vivons dans un âge de droits - il me semble qu'il est temps que notre créateur ait quelques droits, lui aussi » (article du 8 juin 1998, paru dans Daily Telegraph, sous le titre "Seeds of Desaster : les semences du désastre"). Dieu devrait-il venir au secours des victimes des manipulations qui dénaturent le monde de la vie et donner sa caution à ceux qui ont pour souci la protection de la nature ? Ou, au contraire, encourager ceux qui mettent en pratique l'appel biblique à dominer le monde en se faisant "maîtres et possesseurs de la nature" ? La référence à Dieu est donc équivoque et la question mal posée puisque les connaissances humaines sont le fruit d'un travail qui doit être financé et qu'il s'agit des intentions et de la maturité scientifique pour contrôler les connaissances et leurs applications.

Pour que l'intervention de Dieu dans le débat ne soit pas intempestive, il faut que le théologien soit modeste. Parce que la question est fort complexe, il lui faut relever dans le dossier de la question des OGM une pluralité d'enjeux. Les plus spectaculaires sont politiques et concernent la maîtrise du marché.

1. Une question politique

Toute étude du dossier des OGM commence par rencontrer les faits qui marquent l'actualité et qui relèvent du combat politique, social et économique. Il est donc important de commencer par là.

A. Les sources de la contestation

Dans son dernier ouvrage Humain, post-humain3, Dominique Lecourt note : « Ce risque d'atteinte à la biodiversité a pu être également couru tout à fait délibérément par des entreprises en quête de profit. Ce qui a été le cas depuis l'invention en 1998 du procédé des stérilisations des semences mis au point par le ministère américain de l'Agriculture (USDA) avec la firme Delta & Pine Land. Ce procédé, exploité par la compagnie Monsanto, a été appelé "terminator" par ses opposants. À juste titre, puisque que cette modification génétique aboutit à empêcher toute plante qui en est l'objet d'avoir une descendance. il suffit de coupler ce "suicide programmé" des semences à une autre modification génétique conférant à la plante un avantage agronomique, pour que le cultivateur désireux de faire pousser cette variété transgénique se trouve obligé, chaque année, de renouveler son stock de semences auprès de son fournisseur ».

La question des OGM est manifestement une question économique. L'utilisation technique des OGM assure, en effet, le monopole de certaines firmes multinationales. C'est pour cette raison que dans bien des pays pauvres, à l'agriculture traditionnelle, il y a eu un refus des OGM. Parmi les figures exemplaires dans ce combat, on peut citer celle de Vandana Shiva, indienne qui a repris dans son immense pays le combat de l'association Third World Network qui en 1894 a fédéré des dizaines d'associations de tous les continents. Au cours d'une réunion, tenue à Bogève en Haute Savoie en 1987, les participants déclarent que "sans rejeter la biotechnologie, il faut noter qu'elle est inextricablement liée à la société dont elle est issue". Ils notent que «elle servira plus probablement les intérêts des riches et des puissants que les besoins des pauvres [...] Elle accroîtra probablement les inégalités au sein de la population paysanne, aggravera le problème de l'érosion génétique, minera les écosystèmes, accroîtra la vulnérabilité et l'état de dépendance des paysans et la concentration du pouvoir de l'industrie agroalimentaire internationale»4. L'action de Vandana Shiva découle de ces conclusions ; elle consacra son activité à parcourir le sous-continent indien, pour lutter contre la déforestation (son père est responsable des forêts publiques) et pour la mise en valeur du patrimoine traditionnel. Il en va de même dans les mouvements nés au Brésil, avec José Lutzenberger qui deviendra ministre de l'environnement en 1990 et bien d'autres encore en Europe ou aux Etats-Unis.

Les mouvements altermondialistes soulignent que seuls les pays qui ont une avance scientifique peuvent développer des biotechnologies et par ce biais peuvent contrôler le marché international et renforcer leur monopole. La dépendance entre les pays riches et les pays pauvres est alors augmentée.

B. La concurrence internationale en matière de science

En Europe, le souci des politiques est différent. Il provient de la volonté des pays agricoles de sauvegarder leur richesse agricole et leur marché mondial. L'agression des multinationales est d'un autre ordre, mais relève finalement du même souci d'indépendance et d'autonomie.

Un autre élément du débat politique est que les laboratoires qui possèdent la technologie sont motivés par des intérêts économiques et qu'ils ont intérêt à protéger leurs travaux par des brevets qui mènent à des monopoles. C'est à l'intérieur de la communauté scientifique et dans le cadre de la concurrence entre équipes de recherche que se situe le débat moral illustré par l'éthiopien Tewole Berhan Gerbe Egziaber : « Si vous brevetez les semences, vous contrôlez le paysan dans le moindre détail, il perd complètement la maîtrise de son activité. Or, dans les pays en développement, l'agriculture est quasiment notre seul secteur d'activité. C'est pourquoi il faut lui conserver le plus de liberté possible. C'est pour ça que j'ai commencé à me battre contre les brevets et pour les droits des communautés locales »5.

Il y a donc une concurrence internationale pour obtenir la maîtrise des innovations techniques. Les destructions de champs expérimentaux, qui retiennent l'attention du public sont unanimement dénoncées par les scientifiques et les politiques attentifs à ce que la recherche européenne ne soit pas démunie dans les secteurs de pointe.

La question des OGM est donc politique au sens premier du terme, puisqu'il s'agit de la gestion des ressources de la planète. Sur ce point la doctrine de l'Église est claire et ses principes sont bien assurés. Les biens de la terre appartiennent à tous les habitants de la terre ; la propriété est bonne si elle permet un meilleur développement des ressources et une meilleure fructification des compétences.

La doctrine sociale de l'Église insiste sur le fait que tous les habitants doivent profiter du partage des richesses. Le principe qui permet de juger du marché des OGM est donc le bien de l'ensemble de la population de la Planète Terre. Sur ce point, la doctrine catholique est claire en ses principes. Elle insiste sur la notion de développement durable, qui consiste à donner aux producteurs les moyens de leur autonomie. C'est de ce point de vue qu'il est difficile d'accepter par exemple la main-mise sur le marché des semences par un groupe industriel et commercial

C. Une vision de l'humanité

La concentration du pouvoir ne serait-il que la seule conséquence de la mise en service des plantes génétiquement modifiées que ce serait un état de fait regrettable que la communauté internationale se doit de contrôler, d'autant que la recherche scientifique est une arme dans la guerre économique, liée à la guerre militaire traditionnelle. Pour qu'il y ait paix entre les peuples, les connaissances doivent être partagées, de même le travail. Aussi la question des OGM est politique dans un sens plus large. Elle pose la question de la nature de la société.

Les débats sur le savoir et la répartition des ressources technologiques renvoient à la conception que l'on se fait de la place et du rôle de l'homme dans le cours de l'évolution.

La notion de nature est impliquée dans le débat : le marché est-il l'horizon ultime de la vie de la planète ? La nature peut-elle être réduite à un "champ expérimental" ? Ces questions renvoient à des questions spécifiquement anthropologiques. Quel fondement pour définir le progrès ? Que restera-t-il de l'homme dans une société où on quitte le rythme "naturel" de l'évolution, pour introduire des organismes nouveaux ? Quel est le sens d'une course aux médicaments sans fin qui enraye le processus de sélection et fait apparaître un nombre toujours plus grand de personnes "médicamentées" dès leur naissance ? Quel est le sens d'une utilisation de plantes sur-productrices conduisant à une perte de la biodiversité puisque les mécanismes qui fonctionnent depuis de milliards d'année sont modifiés ?

Ces questions invitent à entendre le terme de "politique" au sens le plus général et à poser la question du fondement anthropologique et la théologie de la création qui la suppose. La question doit être posée avec plus de précision en s'interrogeant sur les rapports entre nature et culture, non plus en général mais sur le rapport entre le domaine du politique et celui de la technique - ce qui suppose un examen du développement des OGM.

2. La question de la transgénèse

Les avantages présentés pour la promotion des OGM ne sont pas négligeables. Ils sont répertoriés de manière systématique par les scientifiques. Sur ce point, on peut se référer à une publication de l'Académie des Sciences qui s'inscrit dans une perspective d'ensemble favorable non seulement à la recherche, mais au développement des OGM : Les Plantes génétiquement modifiées et De la transgenése animale à la biothérapie chez l'homme6. La liste qui suit donne le champ des débats internes à la recherche scientifique ; même si tous les chercheurs ne sont pas d'accord sur les perspectives, nous avons là un document qui peut servir de base à la réflexion.

A. Les plantes

Dans le premier volume consacré aux plantes génétiquement modifiées, et dans le souci de répondre aux objections évoquées plus haut, le rapport de l'Académie des sciences note : « Pour répondre aux problèmes émergents - augmentation prévisible de la population, réduction des terres arables, satisfaction des besoins alimentaires des pays les plus déshérités - l'agriculture devra évoluer tout en préservant impérativement l'environnement : des pratiques polluantes devront être abandonnées et des ruptures techniques deviendront nécessaires. L'un des moyens, mais ce n'est pas le seul, est l'utilisation de plantes génétiquement modifiées par l'insertion d'un ou plusieurs gènes qui confèrent à ces dernières un trait particulier présentant une très haute valeur ajoutée pour l'agriculture et l'environnement ». Telle est, en effet, l'intention qui préside au développement des OGM en agriculture, qui concerne divers domaines de l'activité agricole.

1. En premier lieu, il s'agit de lutter contre les maladies des plantes (virus et champignons) et les attaques par les insectes sans user de pesticides qui sont nocifs et dangereux. L'argumentation rejoint le souci écologique de la protection de l'environnement. Il s'agit aussi de diminuer l'usage d'herbicides dangereux pour l'environnement.

2. Le développement des OGM est aussi motivé par l'amélioration de la qualité du végétal permettant l'extension de la surface cultivée dans certaines zones. 3. Il permet aussi un accroissement du rendement agricole. Dans le chapitre III Bernard le Buanec, Georges Pelletier et Jean-Noël Plagès étudient la croissance du rendement de la production agricole. Ils notent qu'elle n'a commencé de croître sensiblement qu'au cours du XXe siècle par une connaissance des modes de reproduction agricole. Ils constatent que cet accroissement a permis la croissance de la population mondiale, mais que ces techniques atteignent leur limites. Il faut les prolonger.

4. Il permet aussi l' amélioration de la qualité nutritive des aliments, comme par exemple le fait que l'on ait pu mettre au point du riz enrichi en vitamine A. Ainsi le développement de ce riz contribue à la lutte contre la malnutrition.

5. Un autre champ d'application est de préparer des énergies nouvelles - pour une ère post-pétrole - et des matériaux de remplacement pour tout ce qui est tiré du pétrole. Par exemple avec des levures fabriquer de l'alcool carburant.

6. Les perspectives des plantes génétiquement modifiées débouchent sur des applications relatives à la préparation des aliments : boissons et panification.

7. Et enfin, usage des produits en pharmacie.

B. Le monde animal

Les deux derniers bénéfices de la transgenèse des plantes sont surtout liés au développement des OGM dans le monde animal, objet du deuxième volume : De la transgenèse animale à la biothérapie chez l'homme.

L'étude commence par faire état des travaux de modifications génétique sur la souris, après avoir situé la parenté génétique entre les souris et les êtres humains. Le bilan des méthodes de la transgenèse animale est double. D'une part, elles permettent de mieux comprendre le fonctionnement du génome, et, d'autre part, elles sont à l'origine de pratiques concernant le monde animal et l'humanité.

L'étude du transfert d'un noyau somatique dans un ovule énucléé - habituellement appelé clonage - est l'occasion d'un bilan des travaux en la matière. L'apport théorique est sans doute le plus important : le génome a une plus grande plasticité que ce que l'on soupçonnait jusqu'alors. Ces pratiques reposent sur des techniques fort complexes et un savoir-faire peu répandu actuellement. Elles sont au seuil de questions importantes pour le passage du monde animal au monde humain.

La médecine humaine utilise timidement ces possibilités mais elle espère qu'elles lui apporteront des bénéfices importants puisque la thérapie qui agit sur le patrimoine génétique ouvre des possibilités nouvelles, en particulier face à des situations pathologiques aujourd'hui sans recours. La maladie dite de la "vache folle" a alerté le monde et les chercheurs sur le fait que les barrières entre les espèces n'est pas absolue, ce qui invite à mettre en oeuvre avec prudence les applications domaine le plus prometteur, à savoir la fabrication des médicaments - Chapitre VII : « protéines médicaments » (op.cit., p. 115-151). Le plus connu est la production d'insuline.

C. Des questions philosophiques

De l'étude de ces rapports et des autres textes scientifiques, il apparaît que l'emploi du terme OGM, est équivoque. L'abréviation est commode ; mais elle englobe trop de réalités différentes, entre les plantes et les animaux ou entre les espèces d'un même règne, pour être satisfaisante dans une réflexion critique.

L'esprit qui préside à ces pages, comme à celles de toutes publications scientifiques sur ces questions relève, comme il se doit, d'un souci d'efficacité. Or la notion d'efficacité est liée à une certaine conception de la nature. Aussi la réponse aux questions posées par les OGM ne saurait se limiter à la seule dimension technique.

Le développement des techniques qui modifient le génome animal interroge sur la différence entre l'humanité et le monde animal en se heurtant à la difficulté que l'espèce humaine fait partie du monde animal même s'il ne peut y être réduit. On entre ainsi dans un débat nouveau qui est à l'articulation du droit et de la philosophie morale : de quel droit l'homme s'arroge-t-il le droit d'intervenir dans la nature ? S'il peut le faire, quelles en sont les conditions ? Plus encore, qu'est-ce que la nature ? Quel est le droit de l'homme sur la nature : faut-il modifier les possibilités de la nature ? Surtout que l'on constate qu'il s'agit souvent de pallier des carences qui sont le fruit d'une mauvaise gestion des ressources actuellement disponibles !

3. L' action de l'homme dans la nature

A. Imiter la nature

Les réflexions précédentes ont montré que la question qui se pose est celle de l'action humaine. On peut le comprendre à partir de l'exigence formulée par les Anciens : l'art doit imiter la nature. Dans cet adage, la notion d'art ne se limite pas au seul secteur des "beaux arts", mais elle se rapporte à tout ce qui transforme la matière : artisanat depuis longtemps, mais aussi manufacture et donc production industrielle. Que vaut ce principe ?

1. Lorsque les Anciens disaient que «l'art doit imiter la nature», ils signifiaient que l'action humaine devait se couler dans les lois universelles qui structurent l'univers, les respecter et donc leur obéir strictement. Or les nouvelles possibilités de transgenèse modifient cette donnée, puisque l'on fait apparaître des formes nouvelles qui, d'une certaine manière, ne respectent plus les frontières anciennes. De quel droit ?

Ce qui pose une question qui relève de la philosophie de la nature. Les espèces sont-elles intangibles ?

2. Pour répondre à cette question, il faut relever que la notion d'espèce a changé. Elle signifiait ce qui était invariable et immuable, inchangé depuis l'origine. La spécificité donnant une définition par une parfaite délimitation et séparation d'avec d'autres vivants.

La notion qui domine cette philosophie de la nature relève à la fois de la vision de la nature antique, où la notion de substance est fondamentale ; elle est aussi présente dans la philosophie de l'âge classique, où toute loi de la nature est exprimée mathématiquement et donc selon l'ordre des nécessités. Dans ce contexte de pensée, la notion d'espèce marquait une irréductibilité.

On le voit dans le travail de classement de Linné, achevant Aristote. La notion d'espèce ainsi définie dans une arborescence logique est conceptuellement la plus riche. Elle assume l'unité des sujets.

Mais cette vision de la nature a changé avec le paradigme évolutif, qui apparaît avec Lamarck et qui n'a cessé de se perfectionner. Dans cette perspective, la notion d'espèce a perdu ce sens fixiste à portée ontologique ; elle se rapporte à une population. Désormais l'aspect fonctionnel prime sur l'aspect notionnel. La notion de "barrière spécifique" change.

L'option évolutionniste n'a cessé d'être confirmée, puisque la découverte de l'immense multiplicité des espèces ne cesse de montrer des continuités dans l'arbre évolutif, là où il y avait des vides. La vie apparaît davantage comme un continuum entre les différentes espèces.

Or dans ce cadre de pensée de la nature, la possibilité d'agir sur la racine même de la spéciation est donnée à la technique. L'intervention sur le gène est une intervention sur les capacités de reproduction. Le hasard qui présidait aux mutations est remplacé par la capacité scientifique et technique. L'évolution est donc dirigée. L'homme y trouve une responsabilité très grande.

3. Il importe de souligner la spécificité de la pratique de la transgenèse. La pratique humaine en matière de sélection naturelle est très ancienne. Depuis la révolution néolithique, les agriculteurs ont modifié leurs plantes et leurs cheptels. Les produits que l'on consomme aujourd'hui ou qui servent de source et cadre de vie ne sont pas identiques à ceux qu'ils ont domestiqué au début. Par croisement, par hybridation, des formes de vie nouvelles sont apparues. Mais cette apparition n'était pas un bouleversement qui faisait franchir des barrières d'espèces et qui mettaient dans le milieu ambiant des éléments nouveaux dont l'effet est largement imprévisible à long terme. Par ailleurs, elle se faisait sur un temps long et donc offrait des possibilités de renoncer à des tentatives infructueuses ou inutiles.

La situation actuelle est nouvelle. Il s'agit de mutation et non d'adaptation. Les nouveautés apparaissent dans un temps très rapide et le temps de la vérification (hors laboratoire) est très court.

B. Une nouvelle responsabilité

La situation nouvelle des pratiques de transgenèse des plantes ou des animaux implique donc que l'on débatte sur la responsabilité humaine. Les scientifiques et les comités d'éthique qui leur sont liés avancent à ce propos trois principes qui doivent être pris en compte par les pouvoirs publics pour encadrer la pratique scientifique : principe de précaution, principe de parcimonie et enfin principe de transparence ou clarté.

1. Dans un tel domaine, l'engagement du chercheur et à travers lui de la communauté scientifique est premier ; il doit être examiné et situé.

La recherche repose sur une dynamique interne à la recherche scientifique ; celle-ci cherche à développer au maximum les possibilités de l'intelligence et à mieux comprendre ce qui est donné. La recherche est mue par le désir de produire du neuf sans arrêt. Cette exigence est purement intellectuelle et s'alimente du plaisir de trouver. Tel est un des moteurs de la recherche, augmenter le savoir, mieux comprendre ce qui est.

La tradition humaniste chrétienne reconnaît que le savoir comme tel est bon et qu'une connaissance est bonne comme connaissance. Cette tradition s'oppose à une certaine sacralisation de la nature qui est présente dans des milieux piétistes qui drapent du manteau du mystère tout ce qui échappe à la maîtrise humaine. La théologie ne consent pas à cette mise en place d'interdits a priori. Elle considère que tout acquis en matière de connaissance est un bien.

Or dans cette perspective, les développements de la technique en matière de biologie posent plus radicalement la question : au nom de la connaissance tout est-il permis ? Et corrélativement, la question se pose de savoir quelle est la légitimité des règles imposées aux chercheurs et qui en a l'autorité : l'instance politique, religieuse, morale ? .

2. Pour répondre à cette question, il faut reconnaître que tout chercheur a une place dans la société. D'abord en tant que membre d'une famille, d'une commune, d'une institution universitaire ou laboratoire, d'une communauté religieuse ou philosophique, mais, en second lieu, un chercheur est membre d'une communauté de travail dont les frontières ne sont pas celles d'un État. Or cette place est liée à une conscience formée et guidée par une certaine image de la société et de la recherche. Sa conscience est liée à un ensemble complexe et il est souvent difficile de dire si tel scientifique parle en tant que scientifique, ou en tant que citoyen dont l'expérience sociale n'est pas scientifique par nature, ou en tant que membre d'une communion religieuse ou agnostique qui n'est pas du ressort de la science.

Cette multiplicité d'appartenances est telle que la décision du scientifique n'est pas exclusivement du ressort de sa compétence scientifique. Ceci est objectif comme le montre le fait que tel ou tel résultat change de portée - voire de nature - quand il devient objet médiatique.

Ce sont les instances politiques de la recherche qui sont responsables au premier chef. Or celles-ci sont directement impliquées dans la recherche par les subventions qu'elles donnent et les incitations qui émanent d'elles.

3. Outre la question de la connaissance théorique, le développement des biotechnologies pose la question de l'usage que l'on fait de la connaissance. Si les applications industrielles de la recherche ne sont pas sous la responsabilité immédiate du chercheur, même s'il est consulté comme expert, son intervention joue un rôle déterminant. Si le chercheur n'est pas responsable de l'usage qui est fait de ses connaissances, il n'est pas dédouané de toute responsabilité. Il doit savoir quelle est la politique suivie. Le chercheur ne doit pas être naïf. Il devrait dont être lucide sur les positions de ses dirigeants dont l'objectivité est peut-être une illusion.

4. Le jugement suppose la mise en oeuvre de principes moraux en matière de politique. Ils apparaissent par les questions posées dans le débat :

1. Quel est l'intérêt à court terme de l'introduction des OGM dans la production agricole et dans les applications à la santé ? Ne peut-on pas répondre aux urgences (en l'occurrence nourrir la population mondiale en forte croissance) autrement ? En particulier en gérant mieux ce qui est déjà là, et en évitant le gaspillage - par exemple dans de nombreux pays pauvres 10 voire 15 % de la récolte sont perdus, faute de silos de conservation corrects. De même, il y un gaspillage considérable des ressources pour nourrir de la viande d'animaux de grande taille ce qui consomme beaucoup de céréales et beaucoup d'eau...

2. Quel est l'intérêt à long terme de l'introduction des OGM dans les circuits de production et de consommation ?
Il faut tenir compte du caractère irréversible de certaines mutations. Il faut aussi tenir compte des effets non maîtrisables : comme par exemple l'expérimentation en milieu ouvert et la dissémination des pollens qui peut opérer des croisements imprévus qui auront un effet néfaste à la longue. L'action de certains OGM ou de leurs dérivés est à prendre en compte en tenant compte des effets de concentration qui n'apparaîtront qu'au long terme.

5. Mettre en oeuvre cette dimension montre que la responsabilité des politiques et des scientifiques s'inscrit dans un ensemble qu'en toute rigueur, il faut appeler "un monde". Le mot désigne une totalité, inséparablement de la manière dont cette totalité est comprise et vécue. Le monde n'est pas un donné objectif, mais une manière d'être dans un rapport à une totalité signifiante. Or la question des OGM montre la transformation du monde de l'homme. En particulier la transformation du monde rural sous la pression des facteurs économiques. Il y a eu chez nous perte d'une dimension paysanne construite sur des exploitations familiales en industrie agro-alimentaire. Aujourd'hui, dans les pays sous-développés, l'agriculture dépend de l'industrie.

Cette transformation est un mouvement ample qui dépasse la question des OGM proprement dits, mais donne le contexte général d'une politique suivie par les pays industrialisés et imposés au reste du monde, eu égard à leur puissance.

6. Enfin et surtout, pour prendre une décision raisonnable, il faut tenir compte des résultats. Or sur ce point le bilan est fort contrasté, car les points de vue sont irréductiblement opposés7.

Certains disent que le bilan est négatif. Outre les critiques politiques évoquées plus haut, les opposants à ces techniques arguent du fait que les OGM modifient ou perturbent la biodiversité nécessaire à l'équilibre naturel et qu'à long terme il y a dissémination d'espèces qui bouleverseront les écosystèmes. Ils demandent à ce que l'on tienne compte du fait que, en matière de transgenèse, l'erreur est reproductible et peut s'étendre largement, ce qui n'est pas le cas des pollutions chimiques, elles aussi fort dangereuses. La critique porte également sur les recherches non confinées, car il est impossible d'empêcher strictement la diffusion des semences et des pollens végétaux et que la rencontre de ceux-ci avec des plantes, des insectes ou des animaux non prévisible dans les études de laboratoire est une menace pour l'avenir. La critique repose également sur le fait que les résultats ne sont pas tous concluants. D'autres disent que les espérances mises dans les OGM ont toutes été déçues. Ils constatent que ce qui est fait en matière de maïs, de soja et de riz est une modification mineure qui ne change pas vraiment les espèces. Il s'agit d'une adaptation, mais pas vraiment d'une mutation des conditions de la production.

D'autres, au contraire, disent que le bilan est positif, en ce sens qu'il n'y a pas eu de nocivité constatée dans les processus mis en place. Ils arguent aussi des bénéfices concernant et la possibilité d'augmenter les capacités nutritives des aliments et donc de répondre aux grands défis de la croissance de la population mondiale. Un des bénéfices escompté est aussi ce qui concerne la santé, par une pharmacopée plus adaptée et des interventions plus radicales dans le traitement des maladies.

7. Pour ma part, et à titre d'hypothèse à vérifier, je pense que les réalisations en matière de transgenèse sont très limitées. Comme le processus évolutif est un processus très complexe et que l'action de l'homme est fort limitée, il me semble que les modifications faites par transgenèse resteront dérisoires et superficielles. Les erreurs seront vite ramenées à l'équilibre naturel par la force de la pondération des phénomènes naturels.

Le bilan suppose une analyse des plus précises en distinguant bien les domaines d'utilisation : agriculture, pharmacie, énergies... La littérature scientifique ne cesse de le faire, sans que l'on puisse affirmer avec certitude un option et exclure les autres. Le domaine de la recherche est donc ouvert.

Mais faire un bilan renvoie à une certaine idée de l'homme et de son bonheur, car l'évaluation ne repose seulement sur des bilans énergétique ou technologique : il faut clarifier le sens que l'on donne à la place de l'homme dans la nature.

4. Place de l'homme dans la nature

La question des OGM est corrélative à notre manière de penser l'Homme. Elle pose la question de la place de l'homme dans la nature. Dans l'Antiquité, l'Homme était placé dans le cosmos. Le sujet humain était placé dans le cadre de la nature où il était enraciné, hiérarchiquement situé et soumis aux lois de la nature, lois fondées par le créateur. Avec la naissance de l'humanisme, l'Homme a été placé en vis-à-vis de la nature dans une position d'extériorité et donc à partir de sa subjectivité et de sa conscience. Mais avec la fin de l'humanisme, l'Homme se trouve affronté à une responsabilité nouvelle. Il doit faire face à une nouvelle exigence de fonder sa vie et de lui donner une finalité.

1. Les positions extrêmes sont antagonistes : au nombre de deux. D'abord, celle de l'écologie profonde qui voit dans la nature l'instance suprême à laquelle l'homme doit se soumettre, parce qu'elle est sacrée et que la vie humaine n'est qu'une part minime de cette nature. Ensuite, la position dominatrice qui voit l'homme "maître et possesseur de la nature" et donc qui a tout pouvoir sur les vivants qui lui sont inférieurs. Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une vision plus explicitement philosophique.

2. La question est donc de placer l'homme dans la nature. Or celle-ci est le fruit de l'évolution. L'homme est le fruit de l'évolution dont il émerge. Il a le pouvoir de modifier le rythme de l'évolution. C'est là le point le plus important de la question posée par les biotechnologies.

On peut voir cette possibilité comme une richesse. L'évolution devient consciente d'elle-même dans la personne humaine et cette conscience humaine rejaillit sur l'ensemble du monde de la vie.

L'homme a le choix de ses propres orientations. C'est là le problème fondamental qui ouvre sur des questions qui concernent l'avenir de l'humanité. Or celle-ci ne pourrait se faire sans une vision d'ensemble. Celle-ci invite à considérer la notion même de création où le monde n'est pas livré à l'homme comme un "champ expérimental", mais comme un "jardin" à "garder". On ne peut éviter de poser la question de l'exigence d'un dialogue entre l'homme et le Créateur.

3. La difficulté spécifique de la transgenèse est que l'évolution est un processus qui se déroule selon des lois statistiques et donc les phénomènes fondamentaux sont aléatoires. On ne peut donc prévoir le cours futur de l'évolution.

Intervenir dans un processus aléatoire est possible, à cause de la nature même de l'aléatoire. Mais l'intervention ne saurait supprimer l'aspect aléatoire, au contraire, elle introduit une complexité plus grande.

Un disciple de Teilhard y verrait une manière d'augmenter les chances de la réussite de l'évolution. Mais une perspective plus pessimiste peut y voir une difficulté supplémentaire qui retarde l'avènement du Règne de Dieu, en cautionnant des pratiques nocives.

C'est là retrouver l'idée laïcisée de Providence qui a présidé à la naissance de la société moderne. Et ainsi entrer strictement dans le débat théologique qui n'a pas sa réponse dans la science ni dans la morale, mais bien dans la théologie : où Dieu mène-t-il le monde ? Comment le mène-t-il ? La reconnaissance de l'historicité de l'avènement du Règne de Dieu, invite le croyant à voir dans la nature autre chose qu'un cadre pour les activités de l'homme, mais bien un partenaire qui est porteur d'une immense richesse ; s'il ne faut pas en mépriser les règles, il ne faut pas ignorer qu'il y a une ouverture qui est liée à la nature de la nature et y voir le lieu de la responsabilité de l'humanité. L'exercice de cette responsabilité est le fait non d'un homme seul, mais d'une communauté qui doit répondre à des exigences d'universalité.

Conclusion

Pour achever cette brève analyse, je remarquerai en premier lieu que la question des OGM est mal posée quand on passe sans discernement du registre politique au registre scientifique. Le terme même d'OGM devrait être évité, dans la mesure où les moyens de communication de masse ont surchargé ce sigle d'affects. Il faut être plus précis et spécifier le domaine dont on parle.

Il faut ensuite relever la valeur de la connaissance scientifique et de la recherche. Même si on ne voit pas immédiatement un effet bénéfique, la connaissance théorique est une valeur. La mise en oeuvre des applications en matière d'agriculture, de commerce, de nutrition, de pharmacopée et de thérapie, relève d'un jugement où scientifiques et politiques doivent collaborer en acceptant que leurs décisions soient jugées par des principes universels dont ils ne sont pas les auteurs ni les propriétaires. La nature est un donné qu'ils doivent respecter.

Comme la transgenèse modifie les organismes plus profondément que la sélection traditionnelle, il faut d'une certaine manière refonder la morale, en posant la question de la nature. Cette notion, récusée à l'âge des Lumières, est redevenue nécessaire ; il faut donc se demander : la biologie donne-t-elle un fondement au droit ?

Dans le débat, il me semble utile de faire nôtre la célèbre distinction de Pascal entre l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie : « Ce qui fait que les géomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit, on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes. Ce sont choses tellement délicates, et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir et juger droit et juste, selon ce sentiment sans pouvoir le plus souvent le démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on en possède pas ainsi les principes et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose, d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. » (Pensées, édit. La Pléiade, 2000, p. 743).

Centre catholique universitaire de Rangueil, 2003
Jean-Michel Maldamé


1 Une directive européenne introduite en 1992 dans le droit français définit l'OGM comme : «un organisme dont le matériel génétique a été modifié d'une manière qui ne s'effectue pas naturellement par multiplication et/ou par recombinaison naturelle» ; ce qui le différencie de plantes de culture classique - et qui sont elles aussi mutantes par les méthodes issues de la sélection naturelle - c'est l'introduction d'un fragment étranger d'ADN support de l'hérédité du vivant.

2 «Les plus récentes recherches et découvertes des sciences, ainsi que celles de l'histoire et de la philosophie, soulèvent de nouvelles questions qui comportent des conséquences pour la vie même, et exigent de nouvelles recherches de la part des théologiens eux-mêmes» (Vatican II, Gaudium et spes, n 62 § 2).

3 Humain, posthumain. La technique et la vie, Paris, PUF, 2003, p. 23.

4 Cité par Hervé KEMPF, La Guerre secrète des OGM, «L'histoire immédiate», Paris, édit. du Seuil, 2003, p. 90.

5 Op. cit., p. 92.

6 Académie des sciences, Rapports sur la science et la technologie n 13 : Les Plantes génétiquement modifiées et n 14 : De la transgenése animale à la biothérapie chez l'homme, Paris, éditions Tec & Doc - Lavoisier, 2003. Le rapport commence par une synthèse purement scientifique sur le génie génétique.

7 Voir «Les OGM face aux réalités agricoles», La Recherche, novembre 2003, n 369, p. 44s. Les pays qui ont recours aux OGM sont les Etats-Unis, la Chine, le Canada, l'Argentine, pour le maïs, le coton, le soja et le riz..


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