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Recension de Dominique MICHEL

Louis DINGEMANS
Jésus face au divorce
Editions Racine, Bruxelles
et Editions Fidélité, Namur-Paris, 2004

Jésus face au Divorce, Louis Dingemans

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Prenez le cas d'une femme frappée par son mari, qui obtient le divorce et par la suite reconstruit une vie affective par une nouvelle relation avec un homme, relation qu'elle souhaite faire croître dans l'espérance chrétienne. Cette femme se verra refuser l'accès aux sacrements, alors qu'il sera accordé à un criminel repenti au nom de la « miséricorde évangélique ».

C'est à ce genre d'impasse théologique et pastorale qu'aboutit bien souvent la réglementation de l'église romaine.

Une sainte colère de prophète, animée par la connaissance d'un savant, l'écoute et l'expérience du pasteur, dans la grande tradition dominicaine, a donné naissance à ce livre qui apportera une grande bouffée d'air frais aux fidèles et pasteurs confrontés à des situations douloureuses et difficilement compréhensibles. Mais au-delà, c'est à tous les chrétiens qui se sentent parfois mal à l'aise sur certains aspects de la réglementation de l'église romaine concernant la vie de couple et la sexualité dont les médias se font l'écho, avec une certaine complaisance, au détriment de l'image de l'Eglise et du message évangélique lui-même, que ce livre rafraîchissant d'audace et d'espérance, est destiné.

Dans une première partie, le savant nous entraîne dans un voyage dans le temps par une étude approfondie et exhaustive de tous les textes du Nouveau Testament qui sont à la source de la doctrine de l'Eglise sur le mariage. Ce voyage réserve aux non-initiés quelques surprises :

Qu'y a-t-il de commun entre le mariage au Moyen-Orient à l'époque de Jésus et nos mariages modernes en Occident ? Comme le dit l'auteur avec humour, à l'aune de la réglementation romaine, quasiment aucun mariage de cette époque ne serait considéré comme valide.

Dans la culture de l'époque (a-t-elle complètement disparue ?), la domination masculine était considérée comme une nécessité pour la survie du clan et de la famille. La répudiation, droit exclusivement masculin, était tolérée, même pour des motifs mineurs, voire encouragée et même imposée pour des motifs plus graves comme l'adultère.

Extrapoler les paroles de Jésus ou de Paul (ou celles qui ont été mises dans leur bouche par des disciples), dans des contextes précis, paroles circonstancielles souvent associées à une polémique, pour les appliquer brutalement aux couples modernes, c'est au mieux un anachronisme, au pire une trahison du message évangélique lui-même. Il n'en reste pas moins qu'à travers ces paroles, il se dégage une pensée d'une grande vigueur et d'une profonde cohérence, qui justifie leur utilisation par l'Eglise dans sa réflexion théologique.

Après cette plongée très instructive dans les textes, l'auteur pose le problème de la relation avec la Loi. Quel comportement adopter face à des contradictions qui peuvent surgir entre la Loi d'une part et notre conscience de l'autre ? Une citation remarquable du cardinal Ratzinger résout (un peu trop facilement) cette aporie en assimilant la conscience des contestataires à un désir d'autodétermination par soi-même et pour soi-même.

L'autre voie pour tenter d'aplanir ces tensions entre la Loi et la conscience est la multiplication des interprétations de cette Loi, pour l'adapter tant que faire ce peut, à tous les cas de figure. Cette démarche assez vaine est celle de la casuistique. Casuistique dans laquelle justement Jésus refuse de se laisser enfermer et piéger par les docteurs de la Loi. Mais L'histoire de la théologie morale montre que l'Eglise n'a pas toujours su éviter ce piège de la casuistique, comme l'illustre la querelle du « probabilisme » au XVII et XVIIIème siècles.

A ce stade du livre, les réflexions d'un philosophe allemand du début du siècle, Hermann Cohen1, auraient bien étayé les propos de l'auteur. Ce philosophe, nourri de la Torah et du Talmud, s'est penché sur le problème de l'antinomie (nomos signifie loi) entre l'hétéronomie et l'autonomie (loi imposée de l'extérieur et loi imposée de l'intérieur de la personne)

Selon le principe de la dialectique hégélienne, il montre qu'il faut un moteur pour dynamiser la tension entre ces deux pôles qu'il ne faut pas lâcher l'un pour l'autre, au risque de tomber soit dans une soumission aveugle et résignée, soit, dans une autodétermination dénoncée justement par Ratzinger. Et pour lui, la prière est le lieu même de la mise en dynamique de ces tensions.

Chez Lévinas, qui reprendra cette problématique de l'hétéronomie et de l'autonomie, c'est la responsabilité envers autrui qui sera mise en avant pour jouer ce rôle de moteur.

En tout cas, c'est bien cet esprit de prière et de responsabilité qui semble animer Louis Dingemans dans la dernière partie de son livre avec un plaidoyer vigoureux pour « une vision dynamique de l'éthique chrétienne » qui ne manque pas de souffle. C'est un appel pressant à l'évangélisation du mariage de notre époque et une invitation à un renouvellement, à un approfondissement de la pastorale et de la pratique sacramentelle. Au delà du mariage et du divorce, ce livre remet de fait en cause certaines formes de la mission de l'Eglise, qui n'est pas chargée de créer ou d'entretenir une culture spécifique que l'on pourrait qualifier de judéo-chrétienne, mais d'évangéliser une culture nouvelle qui naît sous nos yeux. Et là toutes les églises chrétiennes sont conviées sur ce chemin de renouveau et d'unité. « Soyez le sel de la terre ».

Dominique MICHEL


1 p103, « Témoins du futur » (philosophie et messianisme) de Pierre BOURETZ , NRF Essais chez Gallimard, 2003


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