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Expériences mystiques Les îles de la terre ferme Textes rassemblés par Michel VAN AERDE o.p. |
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Il semble bien que ce type d'expérience ait existé dans toutes les régions du globe et à toutes les époques. Quatre caractéristiques peuvent être retenues : 1. Son caractère ineffable : il s'agit d'une expérience vécue qu'il n'est pas facile de communiquer avec des mots. 2. Son caractère de révélation : au cur de cette expérience, le sujet apprend, découvre ou redécouvre quelque chose sur le réel qui lui semble important et qui le restera par la suite. 3. Son caractère transitoire : cette expérience est brève, allant de quelques instants à quelques heures tout au plus. 4. La passivité du sujet au moment de cette expérience: celui-ci peut se disposer à l'expérience mystique de diverses façons, mais lorsque celle-ci survient, il n'a aucun contrôle sur elle et il ne peut être que réceptif. 5. La conscience de l'unité de toutes choses : Dans l'expérience mystique, le sujet prend conscience du fait que la nature ou le cosmos forment un tout, et il se sent organiquement inséré, dans ce tout. 6. Le sentiment d'être en-dehors du temps : Cette caractéristique peut découler de la précédente dans la mesure où toutes choses formant un tout, il n'y a plus de multiplicité, et donc plus de changement, et donc plus de temps non plus. 7. La conviction que le moi familier n'est pas le vrai moi, qui serait plus stable, plus unifié et plus intégré au réel que le moi conscient, soumis aux apparences, aux changements et aux sautes d'humeur.
Freud et d'autres psychologues après lui ont bien mis en lumière le fait que nous fabriquons nos rêves en fonction soit de nos désirs, soit des messages que nous voulons nous communiquer à nous-mêmes à un moment précis de notre évolution personnelle. L'expérience intérieure est-elle de l'ordre de l'événement, de ce qui « vous arrive » dans une attitude purement passive ? Peut-elle être favorisée par certaines attitudes ? Peut-elle être partagée avec d'autres ou favorisée par les conseils de guides expérimentés ? Peut-elle être provoquée par le sujet ? La plupart des auteurs spirituels affirment qu'elle ne peut pas être provoquée à volonté mais que l'on peut s'y préparer. Krishnamurti a cette très belle image: «On ne peut faire venir le vent, mais on doit garder la fenêtre ouverte». L'expérience intérieure intense est un fruit, d'autant plus mûr que l'arbre a grandi patiemment. Pour la spiritualité chrétienne - et fort probablement aussi pour toutes les autres spiritualités -, l'expérience intérieure est quelque chose qui s'acquiert, se développe, s'approfondit, se purifie, etc. Si l'expérience intérieure n'était de l'ordre que de l'événement, sur lequel le sujet n'a aucune prise, les auteurs chrétiens n'auraient pas écrit des dizaines de milliers de livres sur la voie de cette expérience spirituelle. Il reste, et le témoignage de Paul sur sa conversion est ici incontournable, que dans la foi chrétienne, l'expérience mystique est rencontre d'un autre et que Dieu est toujours libre de se manifester à celui qui le persécute et de se refuser au moine le plus expérimenté! Si l'on peut apprendre à d'autres à progresser dans l'expérience intérieure, le présupposé des auteurs spirituels est conséquemment que cette expérience est favorisée par un apprentissage, une ascèse, un entraînement.
On peut distinguer quatre positions face à l'apprentissage de l'expérience intérieure intense. 1. Le sujet n'a aucune prise sur elle; elle vient quand elle vient. 2. Le sujet n'a pas de prise directe sur elle, mais il peut s'y disposer en évoluant vers une personnalité plus souple et plus ouverte. 3. Le sujet n'a pas de prise sur elle mais il peut s'y disposer en se livrant à diverses techniques telles que le jeûne, la méditation, la solitude, etc. 4. La position 4 combine les positions 2 et 3. Or, il est intéressant de constater que ces quatre positions peuvent très bien s'appliquer au phénomène du sommeil, et peut-être à d'autres phénomènes comme la digestion, par exemple. Prenons le cas du sommeil. 1. Personne ne contrôle son sommeil. On s'endort et on se réveille malgré soi. 2. Le sujet ne contrôle pas directement son sommeil, mais il peut se débarrasser de ses insomnies et améliorer la qualité de son sommeil en évoluant vers une personnalité plus saine, c'est-à-dire plus dégagée de ses conflits internes, de ses anxiétés et de ses tensions. 3. Le sujet ne contrôle pas totalement son sommeil, mais il peut développer des techniques de détente ou d'auto-suggestion qui augmentent la rapidité avec laquelle il trouve le sommeil, et l'aident à contrôler l'heure de son réveil. 4. Une combinaison des positions 2 et 3. Pour compléter - et compliquer ! - le tout, il faut ajouter enfin des différences de personnalité autres que le facteur de santé mentale. Certaines personnes, qui ne bénéficient pas nécessairement d'une santé mentale au-dessus de la moyenne, s'endorment en touchant l'oreiller, alors que d'autres personnes, qui semblent jouir d'une santé mentale au moins dans la bonne moyenne, ont fréquemment des insomnies d'une heure. Ce facteur de différences individuelles pourrait ainsi expliquer que des personnes en bonne santé ne vivent pas d'expériences intérieures intenses, alors que d'autres sujets à la santé psychologique encore fragile puissent en vivre.
Cette complexité du phénomène de l'apprentissage de l'expérience intérieure expliquerait peut-être l'ambivalence de plusieurs auteurs spirituels qui défendent tour à tour les deux positions, tels Bonaventure dans son Itinéraire de l'esprit vers Dieu, écrit au treizième siècle. Cet auteur affirme d'abord : «En cette matière (du passage dans l'extase), la nature ne peut rien et la méthode peu de chose. Il faut accorder peu à la recherche et beaucoup à l'onction (de l'Esprit Saint)». On peut déjà noter l'ambivalence dans le léger contraste entre «rien» et «peu de chose». L'auteur aurait pu écrire: la nature ne peut rien et la méthode non plus. Mais il écrit: la nature n'a pas de pouvoir, et l'activité du sujet a un pouvoir limité (modicum potest industria). Et dans le même paragraphe, il citera plus bas quelques conseils d'un autre auteur, en les prenant à son compte: «Mon ami, affermis-toi dans les voies de la contemplation mystique; laisse faire les sens et les opérations de ton intelligence, (...) réintègre-toi autant qu'il te sera possible dans l'unité.. ». Ces développements nous font déboucher sur trois conclusions. Tout d'abord, l'expérience de type mystique se présente comme une réalité mixte, au sens où comme le sommeil, la digestion et possiblement beaucoup d'autres phénomènes naturels, elle échappe partiellement au contrôle conscient du sujet, tout en se prêtant par ailleurs à certains apprivoisements ou apprentissages. Deuxièmement, ces apprentissages qui permettent une certaine prise sur l'expérience intérieure intense et sur la conscience mystique consistent d'une part en des changements au niveau de la personnalité (notamment diminution des inhibitions et ouverture, et décentration des bénéfices psychologiques immédiats tels la sécurité, le confort, les belles apparences), et d'autre part dans la mise en uvre de certaines techniques ou dispositions mentales. Troisièmement, les auteurs spirituels de la tradition chrétienne ont abondamment parlé dans leurs écrits à la fois de cette préparation lointaine (changement au niveau du fonctionnement personnel), et de cette préparation immédiate (techniques ou dispositions mentales). Le chapitre suivant nous donnera l'occasion de regarder de plus près les positions de ces auteurs. Illustrons graphiquement ce qui est en cause ici.
Alors que la totalité de l'expérience des «non peakers» se déroule en terrain plat, l'expérience intérieure intense, que Maslow appelle l'expérience-sommet, vient révéler au «peaker» des dimensions insoupçonnées du réel. Cette expérience, il peut tenter de la renouveler afin de se situer d'une façon continue .à ce niveau de perception du réel et dans ce climat affectif. Après d'autres auteurs, Maslow suggère le terme d'expérience-plateau pour désigner l'état de conscience qui est moins intense mais plus durable, tout en présentant les mêmes caractéristiques de base et les mêmes effets que l'état de conscience éprouvé lors de l'expérience intérieure intense. Le but avoué des auteurs spirituels est d'aider les gens de la plaine à s'établir sur les plateaux, et certains auteurs précisent bien que cet apprentissage, ce sont tous les habitants de la plaine qui sont invités à le faire, et pas seulement ceux qui ont connu les joies des sommets. Bouyer écrit ainsi: «La mystique, loin d'être pour cela une voie singulière, équivoque, extraordinaire au sens le moins favorable du mot, doit être considérée comme l'épanouissement normal de la perfection chrétienne». Affirmer que le terme de la vie chrétienne consiste dans l'apprentissage de la conscience mystique, c'est donc affirmer que l'expérience intérieure intense s'apprend, d'une certaine façon.1 NOTE Définition des termes : l'EXPÉRIENCE MYSTIQUE
Pour le petit "Robert" cela vient de experiri = "faire l'essai de", le fait d'éprouver quelque chose, considéré comme un élargissement ou enrichissement de connaissance, du- savoir, des aptitudes...
I, adj. 1° didac. relatif au mystère, à une croyance cachée, supérieure à la raison, dans le domaine religieux. 2° cour. qui concerne les pratiques, les croyances ou les dispositions psychiques propres au mysticisme "Qu'entendez-vous par `mystique'? ce qui suppose l'abdication de la raison"(Gide) 3° personnes. Qui est disposé au mysticisme "Je suis mystique au fond et je ne crois à rien" (Flaubert) 4° qui a le caractère exalté, absolu, "Il avait connu ce `miracle', cette communauté mystique des troupes au feu" (Martin du G.) II. N. 1° personne qui s'adonne aux pratiques du mysticisme, par extension, illuminé, inspiré : "Rimbaud, ce mystique à l'état sauvage" (Claudel) et par analogie on parlera des "mystiques de la révolution"...
"Mystique vient du verbe "Muo" qui signifie "se fermer", notamment en parlant des yeux, de toute espèce d'ouverture, de lèvres, de coquillages, etc. ...Mu-ops "qui ferme les yeux d'où "myope"... Mustès "myste, initié", opposé à "epoptès" s'appliquant à la contemplation suprême, le degré supérieur de l'initiation; on en a conclu que le mustès et proprement celui qui ferme les yeux ce qui n'apparaît pas très naturel; ce peut être aussi bien celui qui ne répète rien, qui tient les lèvres closes... parfois "secret"... " (Dictionnaire étymologique P. Chantraine, ed. Klincksieck 1984, Paris ) _________________________ 1 « Fais le vide en
toi, si tu veux être comblé ! |