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Editorial de janvier 2004 - www.domuni.org Il y a vingt-cinq ans, Philippe Bouhours, jeune économiste alors, publiait un ouvrage intitulé : Demain, quelle société ? Fin des économistes, avènement de la gratuité 1. L'ouvrage présente le caractère d'un pamphlet, et le titre donne une bonne idée du contenu ; mais lors de l'avènement de ce que l'on appelle aujourd'hui la « bulle Internet », beaucoup ont vraiment cru que l'ère de la gratuité était advenue. Et ceux, pas toujours les plus jeunes, qui piratent sans fin sur Internet de la musique, des films, des programmes, le croient encore... Quête incessante chez l'homme, et incessamment renouvelée, de la gratuité ; quête dont témoignent aussi, mais de manière très différente, et parfois perverse, « l'art de la débrouille », « la fauche », « l'immédiateté », « la recherche forcenée de la nouveauté » etc. Faut-il s'en étonner, penser que notre monde retombe plus que jamais dans l'adolescence ? Je crois pour ma part que cette quête maladroite recèle autre chose, une recherche de Dieu. Car Dieu seul est gratuit, et il pourrait bien être l'aiguillon de cette étrange quête. Le montrer demanderait des pages, ou... un séminaire tenu sur DOMUNI comme il en fut question dans un passé récent. Mais aujourd'hui, dans un petit éditorial, le temps presse, il faut aller vite : eh ! oui, lui aussi est mesuré, sans gratuité le plus souvent. Résistons, prenons le temps d'un petit détour à la fois détendu et sérieux. Que le lecteur veuille bien imaginer une rencontre entre trois étudiants de grandes écoles françaises. A chacun d'eux, la même question est posée : « Combien font deux et deux ? ». Le premier, issu de Polytechnique, répond sans hésitation : « Quatre », et l'interrogateur se félicite de son jugement sûr et de son caractère décidé ; le deuxième, issu de Sciences-Po observe : « Tout dépend de la conjoncture ! », et l'interrogateur admire sa pondération ; le troisième, issu des Hautes Études Commerciales, rétorque pour sa part : « C'est pour acheter ou c'est pour vendre ? ». Je cite cette anecdote comme révélatrice d'un univers où se meuvent non seulement ces étudiants, mais encore tant et tant d'êtres humains aujourd'hui : cet univers est celui du nombre et, par suite, de la mesure. Le « rêve » platonicien 2 d'un monde gouverné par le nombre est devenu réalité. Aujourd'hui les qualités, au même titre que les quantités, s'évaluent, se pèsent, se comparent ; les statistiques « mesurent l'opinion » ; la qualité d'une émission télévisée est évaluée d'après son « indice d'écoute » ; les personnalités sont jaugées d'après ce que les médias appellent des « baromètres » ; la dignité humaine est fonction du rendement, du salaire, de la valeur ajoutée possible etc. La question « philosophique » la plus courante se formule ainsi : « À quoi ça sert ? ». Le gratuit se cache. Il n'est pas mesurable. En fait, et plus exactement, on ne peut lui appliquer la catégorie de la mesure, qui est justement la mesure de notre monde. Pas plus que le zéro, le rien ne le signifie ; comme le fait d'ailleurs remarquer l'humoriste Raymond Devos : « Rien, ce n'est pas rien, multiplié par trois, ça fait trois fois rien, et avec trois fois rien, on peut déjà s'acheter quelque chose ! ». Voilà au surplus une magnifique démonstration que le langage lui-même est piégé par le nombre... Ce retrait du gratuit, ou plutôt l'extrême difficulté de son appréhension dans un monde de lui-même incapable de gratuité, interrogent le chrétien : le gratuit est-il une utopie, ou bien ne se trouve-t-il pas en fait dans un autre univers, que le nombre ne mesure pas, le monde de Dieu ? Bien plus, le Dieu des chrétiens, le Dieu de Jésus-Christ, ne serait-il pas par excellence le gratuit ? La mort de Jésus n'est-elle pas l'acte gratuit par excellence ? Telle est ma conviction, et elle se renforce de toute une réflexion sur le thème de la grâce, mode d'être spécifique de Dieu. Une enquête biblique ne ferait que renforcer cette conviction : quoi de plus gratuit, en son fond plus encore que dans ses pauvres réalisations humaines, que l'amour prêché auquel Jésus invite ses disciples ? Sur DOMUNI, nous voudrions bien sûr contribuer à former un monde nouveau ou règne l'amour, et donc la gratuité. Nous essayons de la favoriser, mais nous ne mélangeons pas les plans et ne rêvons pas de services Internet entièrement gratuits : les moyens techniques et humains de réalisation d'un article ou d'un livre ont un coût, souvent élevé, et il n'est que juste de demander aux bénéficiaires d'y contribuer. La gratuité essaie pourtant de se frayer un chemin. Nous tentons de lui ouvrir une route que tant de nos contemporains connaissent aussi, et vers laquelle il faut orienter les jeunes et les moins jeunes dont je parlais plus haut, la générosité : dans l'aide bénévole de nombreux amis, dans l'assistance apportée à des étudiants en difficulté financière, dans la qualité du service rendu, dans les objectifs que nous nous fixons et qui ne sont pas d'abord de rentabilité etc. Cette gratuité-là se voit moins, mais elle existe ; mais nous savons bien qu'elle ne peut exister que pour autant qu'elle se trouve, oh ! paradoxe de notre incarnation mondaine, quelque peu financée par ailleurs ! Un jour, oui, nous l'espérons, et nous serions heureux d'y avoir un peu contribué, « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15,28) : ce jour-là, Dieu ne sera plus seul, tout sera gratuit. Ah ! au fait, le service DOMUNI n'existera plus, il aura rempli son rôle, il sera devenu inutile, comme le bon serviteur : d'ici là...
1 Pneumathèque, Paris, 1979. 2 La République, Livre VII, Les Belles Lettres, Paris, 1933. version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |