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Conférence de Jean-Michel Maldamé,
dominicain

Joseph Ratzinger - Benoît XVI

Jésus de Nazareth
Tome 1, Du baptême dans le Jourdain
à la Transfiguration

Flammarion (mai 2007)

Benoît XVI - Jésus de Nazareth - Flammarion 2007

Conférence - Fiche détaillée


Conférence de Jean Michel MALDAMÉ, op

Le livre Jésus de Nazareth porte un double nom d’auteur: Joseph Ratzinger et Benoît XVI ! Pourquoi ce doublet ? En général quand un pape prend la parole en public, il fait un acte qui relève de son ministère d’évêque de Rome. Il engage donc le Magistère – quoique diversement, selon la nature des documents qui n’ont pas la même autorité. Or en inscrivant une double identité, celle de son état civil et celle de son pontificat, l’auteur marque bien qu’il parle au nom de sa compétence théologique et du témoignage personnel de sa foi. L’introduction précise bien que ce qu’il dit ne s’impose pas, et qu’il accepte que son propos soit non seulement critiqué, mais contesté par tel ou tel de ses lecteurs. « Il est clair que je n’ai pas besoin de dire expressément que ce livre n’est en aucune manière un acte de magistère, mais uniquement l’expression de ma quête personnelle de « la face du Seigneur ». Aussi chacun est libre de me contredire. Je prie simplement les lectrices et les lecteurs de me faire le crédit de la bienveillance sans lequel il n’y a pas de compréhension possible » (p. 19). Pour cette raison, dans cette conférence, je nommerai l’auteur, comme il le souhaite, Joseph Ratzinger. Cette dualité de nom pour un unique auteur n’est pas seulement une liberté d’appréciation donnée à ses lecteurs : elle atteste la nature même du livre dont je pense pouvoir dire qu’il relève de trois exigences, ici honorées de manière remarquable.

La première est la compétence du théologien, professeur d’université.

La deuxième, comme le montre la citation faite plus haut, est celle d’un homme de prière qui témoigne de son amour du Christ et de son désir de mieux le connaître.

La troisième est un souci pastoral : le livre est en effet l’occasion de porter une appréciation sur le temps présent. La mention du nom choisi pour exercer le ministère épiscopal romain est donc présente : c’est un pasteur qui s’exprime et, de ce fait, son propos n’est pas qu’un avis personnel. Si le ton est celui de l’observateur et non du législateur, il a valeur d’indication que les chrétiens se doivent d’entendre.

L’ouvrage est la première partie d’un propos qui se développera dans un deuxième volume annoncé. Mais ce qui est publié permet d’avoir une vue précise sur la démarche suivie qui sera l’objet de ma présentation. Celle-ci me semble nécessaire parce que, pour être bien compris, le propos demande d’être situé dans le débat théologique contemporain où il intervient. Il s’inscrit dans une conviction que J. Ratzinger a souvent exprimée : la raison s’accomplit dans la foi, aussi l’usage de la raison est-il bienvenu dans la contemplation de Jésus-Christ et la confession de foi en sa divinité.


1. Les questions posées par l’exégèse moderne

L’ouvrage porte comme titre « Jésus de Nazareth ». Le choix de ce titre est de grande portée. L’ouvrage aurait pu s’intituler « Jésus-Christ » ou « Le Christ » ou « le Seigneur », ou un autre titre de la confession de foi chrétienne. Ce n’est pas le cas. Le titre choisi est celui que peuvent utiliser tous les esprits, croyants ou non, qui constatent que l’histoire du monde a été marquée par l’influence d’un homme, Jésus de Nazareth que les chrétiens disent être le Christ. Car dire « Jésus-Christ » c’est faire une confession de foi en reconnaissant que cet homme Jésus n’est pas un homme en tout identique aux autres humains.

En choisissant ce titre, Joseph Ratzinger marque donc son souci de tenir compte du grand mouvement intellectuel qui marque la modernité et par là son intention de se situer par rapport à ce mouvement. Aussi le premier point de mon exposé consistera à rappeler à grands traits quel est cet horizon. Le cœur de l’ouvrage consiste en une démonstration qui repose sur deux éléments : d’abord reconnaître la valeur de l’exégèse scientifique et d’autre part montrer que cette exégèse ne ruine en rien la foi chrétienne, bien au contraire.


1.1. Naissance de l’exégèse scientifique

En Europe, la naissance de l’exégèse scientifique commence à la Renaissance dans les options méthodologiques qui dominent dans les Universités et autres institutions collèges ou académies. Là, l’esprit est marqué par le souci de l’exactitude et de la vérification1. C’est l’esprit dit scientifique au sens large du terme. L’esprit ne s’incline pas devant un argument d’autorité, mais il demande une vérification. Ceci a donné des fruits dans les sciences de la nature, à commencer par l’astronomie et la médecine, mais aussi dans les études dites aujourd’hui littéraires : langues, histoire, littérature. Cette méthode a montré que bien des traditions religieuses n’avaient pas pour fondement ce qu’elles prétendaient posséder de manière incontestable. Le mouvement s’est accéléré au XIXe siècle.

J’aime citer la phrase de Chateaubriand disant au début du Génie du Christianisme que la Bible est un livre qui est absolument différent de tout autre. Or cinquante ans plus tard, un tel jugement est manifestement erroné. En effet, un bouleversement radical a eu lieu avec la découverte de la richesse de la littérature des cultures anciennes contemporaines des textes de la Bible : découverte des textes grecs, des textes égyptiens, mésopotamiens, perses… Ces textes étaient inconnus faute de pouvoir les lire dans leur langue originelle : déchiffrage des textes hiéroglyphiques, cunéiformes… découverte par l’archéologie de documents nouveaux et élargissement des perspectives historiques… Il est apparu que le texte biblique n’était pas singulier et surtout qu’il n’avait pas le même sens si on tenait compte de l’époque où il avait été écrit, époque dont auparavant on ne soupçonnait pas les cultures et les caractéristiques.

Tout ceci constitue des faits objectifs qui ne doivent rien à une quelconque hostilité vis-à-vis de la foi : c’est un fait que les textes bibliques sont très proches d’autres textes religieux qui avaient eu une très large diffusion. Il en résulte un bouleversement radical dans l’interprétation des textes chrétiens qui a touché le monde chrétien occidental et tout particulièrement les instances universitaires. La rencontre s’est faite d’abord dans le pays le mieux armé pour cela : l’Allemagne. En effet, celle-ci avait le système universitaire le plus développé du monde où les Facultés de théologie et d’étude de la Bible étaient bien intégrées dans l’Université ; leur puissance de travail donnait à ces universités une efficacité plus grande que dans le reste du monde. Un élément qui a joué dans ce cadre est le fait que les Universités étant pour une part importante, marquées par la tradition protestante et, pour cette raison, la liberté de recherche était plus grande, en fonction du principe du libre examen. Ce n’est que plus tard, à la fin du XIXe siècle, que l’impact est venu dans le monde catholique et tout particulièrement en France, avec le renouveau de la recherche théologique dans le cadre des Facultés de théologie dans les Instituts catholiques2.

Ces remarques permettent de comprendre pourquoi, si la problématique allemande est présente dans le livre de Joseph Ratzinger, elle concerne toute l’église. Elle n’est pas simplement réservée à quelques théologiens ; le texte mérite d’être lu dans l’église universelle et même largement en dehors dans les milieux cultivés, formés par l’esprit moderne.


1.2. Attitude d’accueil

L’ouvrage de J. Ratzinger témoigne d’une attitude d’accueil, explicitement développée dans l’Introduction. Pour lui, formé à la méthode universitaire, les exigences du service de la vérité marquées par l’esprit scientifique ne sont pas facultatives. Elles sont nécessaires. C’est donc un point qui marque le livre : accepter le déplacement considérable qui s’est opéré par la lecture scientifique des écritures et considérer que c’est là chose heureuse. Sur ce point, il faut souligner que ce propos s’écarte de la politique pratiquée par l’église catholique au début du XXe siècle qui a interdit tout travail sérieux et toute remise en question. Le Père Lagrange en a beaucoup souffert… il a fallu près d’un demi-siècle pour qu’il y ait un accueil de ses travaux et de sa méthode dite historico-critique. La remarque est importante car aujourd’hui à l’encontre de la perspective de restauration, bien des catholiques éprouvent la nécessité d’utiliser des méthodes de lecture qui tiennent compte des principes et de l’exigence scientifique.

Ainsi l’attitude de J. Ratzinger confirme les décisions du concile Vatican II. Il ne pratique pas la méthode qui puise dans les textes bibliques des arguments pour l’illustration du dogme. Il se laisse instruire par le texte biblique, sans chercher de manière apologétique à justifier les dogmes exprimés quelques siècles plus tard ni les thèses des grands docteurs médiévaux. Il se laisse instruire par le texte. Dans l’ouvrage, les réserves comme les refus qu’il oppose à certaines interprétations sont faites au nom de la méthode scientifique.

Ceci apparaît dans le choix du titre du livre. Donner comme titre à son ouvrage « Jésus de Nazareth », c’est reconnaître que la méthode historique mise en œuvre dans le travail universitaire est féconde et doit être mise au service de la foi. J. Ratzinger note : « Il est impossible de se passer de la méthode historique du fait de la structure même de la foi chrétienne » (p. 11).

Il est significatif que dans la bibliographie les quatre documents du Magistère cités sont l’encyclique de 1943 du pape Pie XII, Divino Afflente Spiritu, qui reconnaît la valeur de l’étude historico-critique de la Bible, la Constitution conciliaire sur la Révélation, Dei Verbum, le document de la commission biblique pontificale, L’Interprétation de la Bible dans l’église (1994) et le document sur les relations avec les Juifs, Le Peuple juif et ses saintes écritures dans la Bible chrétienne (2001). Une telle attitude est heureuse dans le contexte actuel où les décisions conciliaires qui ont reconnu la valeur de la science sont si contestées par les milieux traditionalistes.

Cette analyse montre bien comment l’accueil de la recherche scientifique menée pour elle-même dans son objectivité permet une ouverture universelle. Le dialogue de J. Ratzinger avec les recherches modernes ne se limite pas au monde catholique ou protestant ; il accueille toute démarche rigoureuse. Cette attitude paraît clairement dans le long dialogue entretenu avec un rabbin, le professeur Jacob Neusner. Celui-ci est l’auteur d’un livre sur Jésus mené dans le cadre d’un dialogue interreligieux. Ce long passage confronte la personne de Jésus avec les traditions juives ce qui a pour effet de faire ressortir la singularité de Jésus. Il ne s’agit pas d’un juif devenu chrétien, mais bien d’un juif dont le regard permet de mieux comprendre les faits et gestes de Jésus et la portée de ses enseignements et ainsi de donner accès à l’intelligence de ses paroles et de ses actes où s’engage la révélation de Dieu.


1.3. Une démarche historique

L’étude de Jésus de Nazareth est fondée sur les évangiles. À l’évidence, il n’y a pas d’autres documents pour une telle étude. Les mentions faites par des auteurs extérieurs à la tradition chrétienne sont si lointaines qu’elles ne nous apprennent rien : elles confirment l’existence de Jésus, mais elles ne disent rien que l’on ne sache déjà. Les textes apocryphes écrits plus tard n’ont pas de valeur pour dire quoi que ce soit de sérieux sur Jésus : la mode actuelle qui promeut les évangiles apocryphes n’a aucun fondement scientifique. La méthode est donc bien claire : « Pour ma présentation de Jésus […], je fais confiance aux évangiles. Bien entendu, on présuppose tout ce que le Concile et l’exégèse moderne nous disent sur les genres littéraires, sur l’intention des affirmations, sur le contexte communautaire des évangiles et de leur parole dans cet ensemble vivant. En intégrant tout cela, du mieux que j’ai pu, j’ai néanmoins voulu tenter de représenter le Jésus des évangiles comme un Jésus réel, comme un « Jésus historique » au sens propre du terme. Je suis convaincu, et j’espère que le lecteur lui aussi pourra le voir, que cette figure est beaucoup plus compréhensible que les reconstructions auxquelles nous avons été confrontés au cours des dernières décennies. » (p. 17).

Selon les exigences scientifiques, J. Ratzinger commence l’étude de la vie de Jésus à partir de la vie publique de Jésus, puisque faute de témoin antérieur, on ne sait que très peu de choses sur ce que l’on appelle sa « vie cachée ». Si le livre ne commence pas par les « évangiles de l’enfance », c’est en fidélité à cette exigence. Leur étude est renvoyée à plus tard.

La référence à Jésus se fait en suivant les événements selon une progression qui va de sa première manifestation à un sommet de sa vie publique, la transfiguration. Elle suit ainsi un itinéraire qui correspond pour l’essentiel à la mise en récit telle qu’elle est faite dans les évangiles synoptiques et qui, de fait, servent de référence à toute enquête historique sur Jésus de Nazareth.

La découverte de l’immensité de la littérature de l’Antiquité et de sa proximité avec les thèmes qui apparaissent dans le Nouveau Testament a conduit à devoir dire quelle est l’originalité de la foi chrétienne : tout se comprend à la lumière de la résurrection. Mais cette conclusion ne doit pas conduire à penser que le Nouveau Testament ne serait que la trace de la culture ambiante ; la lecture des évangiles montre qu’il trace une voie propre : le christianisme n’est pas un des courants de l’hellénisme. Il a sa source propre qui est la tradition juive et donc il faut l’enraciner dans le judaïsme de son temps.

L’enquête renvoie donc sans cesse du Nouveau Testament à l’Ancien Testament et inversement. Ceci repose sur un effet de cohérence sur l’ensemble de la Bible reçue comme Parole de Dieu. L’accomplissement de la Promesse fait que la proclamation de la foi chrétienne n’est pas une affirmation péremptoire, mais l’inscription dans un mouvement qui est beaucoup plus large.

La théologie est donc biblique, au sens où pour comprendre le message et l’action de Jésus, il faut se référer à l’Ancien Testament, celui-ci étant relu à la lumière du message pascal : « La résurrection enseigne une nouvelle façon de voir. Elle dévoile le lien entre les paroles des prophètes et le destin de Jésus. Elle réveille le « souvenir », c’est-à-dire qu’elle permet d’entrer dans la face intérieure des événements, dans le lien entre la parole de Dieu et l’action de Dieu » (p. 259).

Mais cette démarche enracinée dans l’histoire n’est pas historicisante. Elle est soucieuse de dire l’enracinement du mystère qui s’exprime non seulement par la narration qui rend compte des faits, mais par le développement des termes qui constituent une confession de foi. Le livre a le souci de montrer comment la méthode scientifique fortifie la confession de foi en l’enracinant dans la révélation. Il s’agit donc d’une confession de foi, qui est, comme je le disais, théologie, pastorale et spiritualité.


2. Une théologie biblique

J. Ratzinger est théologien de formation. Il n’est pas exégète, aussi dans son ouvrage, il n’y a pas d’étude exégétique au sens strict du terme : lecture du texte, comparaison des manuscrits, étude des variantes, comparaison avec les textes contemporains… J. Ratzinger se contente de recueillir les fruits des travaux universitaires pour fonder sa démarche. Il cite des exégètes de renom et montre comment il va plus loin que les limites de leur science. La position adoptée, est en tout point prudente, et toujours respectueuse de la démarche historico-critique ; aussi elle ne devrait pas prêter le flanc à la critique des spécialistes sur ce point.

Le souci qui émane de ces pages est celui d’une confession de foi réfléchie. Elle doit donc être qualifiée de théologique au sens fort. Il s’agit de comprendre la révélation de Dieu et plus exactement quel Dieu se révèle en Jésus-Christ. Pour cela, J. Ratzinger procède à une théologie biblique. Le terme signifie que la référence à la Bible constitue la substance même de son étude. La reconnaissance de cet enracinement conduit à préciser que le christianisme se situe dans une perspective qui lui est propre. Le maître mot qui préside à la théologie biblique est celui qui fonde la spécificité de la lecture chrétienne des écritures : le christianisme est un accomplissement du mouvement qui porte le judaïsme dans l’attente de la venue du Règne de Dieu, exprimée dans la Loi et les Prophètes.


2.1. Accomplissement de la Promesse

Le thème de l’accomplissement est commun à l’ensemble des théologies chrétiennes, puisque présent dans les propos de Jésus et fondateur de la théologie du Nouveau Testament. Les théologies contemporaines développent ce point amplement. Dans ce cadre général, il faut reconnaître que J. Ratzinger suit une voie originale. En effet lorsqu’en théologie biblique on présente Jésus-Christ on peut privilégier tel ou tel titre par lequel le Nouveau Testament présente Jésus : Seigneur, Fils de David, Fils de Dieu… Parmi tous ces titres, J. Ratzinger en privilégie un et ce point fait l’unité de la théologie qu’il présente. Ceci est original, car habituellement le titre privilégié en théologie est celui de Messie, figure royale qui s’allie à la figure du bon pasteur. La référence à Moïse ouvre l’introduction : « Le livre du Deutéronome recèle une promesse totalement différente de l’espérance messianique des autres livres de l’Ancien Testament ; elle est d’une importance décisive pour comprendre la figure de Jésus. Ce n’est pas un roi d’Israël, ni du monde, ni un nouveau David, qui est promis, mais un nouveau Moïse, Moïse lui-même étant alors présenté comme un prophète » (p. 21). En effet, dans l’Ancien Testament, Moïse qui annonce que Dieu enverra après lui un autre prophète plus grand que lui (Ex 18, 15s). D’une certaine manière, J. Ratzinger unifie sa présentation autour de cette figure. Il est au début et à la fin de l’ouvrage qui souligne que Jésus doit être appelé « le Nouveau Moïse » (p. 271).

Le thème revient à plusieurs reprises. Le thème est présent à propos des tentations inaugurales du récit des synoptiques. Il est aussi présent à propos de l’enseignement de Jésus. Lorsque J. Ratzinger présente le Sermon sur la Montagne il écrit : « Jésus s’assied sur la ‘chaire’ de Moïse, mais pas au même titre que les maîtres formés pour leur charge dans les écoles ; il s’assied là comme un plus grand Moïse, qui étend l’alliance à tous les peuples » (p. 87s). Le thème apparaît dans le dernier événement analysé dans le livre : la transfiguration. En effet, dans le récit des synoptiques, Moïse et Élie sont auprès de Jésus pour lui rendre témoignage (p. 333s). Le thème du Nouveau Moïse permet un développement qui introduit au cœur de la confession de foi chrétienne. Très subtil : en effet de la référence à celui qui a donné la Torah à son peuple, l’attention passe à celui qui est présenté comme la Torah elle-même (p. 89).

Cette théologie est menée avec une grande finesse dans les pages commentant le discours sur le pain de vie. J. Ratzinger s’appuie sur le fait que dans le judaïsme d’alors, la sagesse accessible dans la Loi apparaît comme nourriture autre que le pain du boulanger. « La Torah est-elle cette autre nourriture ? En elle, par elle, l’homme peut d’une façon ou d’une autre, faire en sorte que la volonté de Dieu devienne sa nourriture. Oui, la Torah est du pain venu de Dieu » (p. 294). Dans le prolongement de cette image fondatrice, J. Ratzinger souligne que Jésus se présence comme « pain de Dieu venu du ciel » et il conclut : « La Loi est devenue Personne. Dans la rencontre avec Jésus, nous nous nourrissons pour ainsi dire du Dieu vivant lui-même, nous mangeons véritablement le ‘pain venu du ciel’ » (p. 295).

Le même thème apparaît encore dans les pages consacrées à la manière dont Jésus se présente lui-même. Ainsi le thème ouvre sur la confession de foi la plus haute et J. Ratzinger répond aux difficultés nées de la constatation de la différence entre le message pascal et les récits de la vie publique de Jésus. En montrant que la référence à Moïse est présente au cœur de la vie active de Jésus, J. Ratzinger montre que les titres de la confession de foi en la divinité de Jésus enracinés dans la résurrection s’inscrivent dans une grande continuité.

Ce point est original, car habituellement, les théologies bibliques privilégient le langage du prologue de Jean qui présente la divinité de Jésus à partir du terme Logos qui s’enracine dans l’Ancien Testament. Le terme grec de Logos est en effet fort riche, car il est une reprise des thèmes concernant la parole créatrice et la sagesse divine dans l’Ancien Testament et les traditions juives, il est aussi présent dans la philosophie hellénistique. L’attention à la Torah permet de faire un lien plus étroit entre l’activité de Jésus (prédication et guérison, signes de la venue du Règne de Dieu) et la reconnaissance qu’il est le Fils, au sens absolu du terme.


2.2. Une théologie enracinée dans l’histoire

Ce que je viens de relever sur la manière de se référer à Moïse montre que pour J. Ratzinger, il n’y a pas d’opposition entre l’étude historique et la confession de foi. Pour cette raison, l’ouvrage est construit en fonction de ce qui résulte des points d’accord entre les évangiles. Je pense que l’on peut reconnaître que l’ouvrage procède en trois mouvements.

Le premier mouvement suit les évangiles synoptiques – Matthieu, Marc et Luc. Il présente l’activité de Jésus selon une chronologie inspirée de saint Marc. Il commence par les récits du baptême, puis de la tentation au désert, et continue par le commentaire de la phrase qui résume la prédication de Jésus : « La venue du Royaume de Dieu ». Cette séquence narrative est suivie par une présentation plus thématique du Sermon sur la montagne, puis du Notre Père. Suivent deux développements, l’un sur les disciples, l’autre sur les paraboles – les paraboles de miséricorde selon saint Luc sont honorées.

Le deuxième mouvement est consacré à l’évangile de Jean : là le cadre chronologique est tenu à distance pour une présentation faite en images : l’eau, la vigne et le vin, le pain et le pasteur. Ce choix libère du souci d’une narrativité trop liée à une activité qui résiste à toute reconstitution précise.

Le troisième mouvement est d’une certaine manière plus théologique : il se centre sur deux événements qui sont liés à la révélation de l’identité de Jésus. Deux épisodes rapportés par les synoptiques sont étudiés : la confession de Pierre et la transfiguration, et enfin l’étude des affirmations de Jésus sur lui-même ; là trois termes sont retenus : Fils de l’homme, Fils et « Je suis ».

Tel est le plan de l’ouvrage. Mais cette présentation conduirait à l’erreur si elle donnait à penser que le découpage que je présente est de type narratif. La qualité de l’ouvrage vient en effet de ce que l’étude de l’événement n’est pas fermée sur elle-même.

J. Ratzinger insiste sur le fait que Jésus pose des actes : il est clair que Jésus guérit (p. 86) qu’il rassemble des disciples et qu’il invite à participer à son action d’annoncer la venue du Règne de Dieu. Rien n’est donc dit qui ne puisse être inscrit dans l’histoire et donc attesté par des témoins oculaires.

Pourtant l’ouvrage n’est pas que la reprise d’une nouvelle tentative pour raconter la vie de Jésus, car l’art du livre est que chaque épisode est référé à l’ensemble de la vie de Jésus. En effet, l’exégèse moderne a montré que les textes des évangiles ont été écrits non pas comme le compte rendu de ce qui s’est passé, mais comme la relecture des événements à la lumière de la résurrection. Aussi lorsque J. Ratzinger relève un geste, une parole ou un thème rapporté dans les évangiles, il renvoie à l’ensemble de la vie de Jésus. Ceci se voit bien lors de la tentation : le récit n’est pas seulement la relation de ce que Jésus a vécu un jour, pour passer ensuite à autre chose… c’est l’ensemble de la vie de Jésus qui est mis dans cette perspective de la tentation : dans les options premières, dans les confrontations avec les conceptions des disciples et des auditeurs, dans les controverses avec ses adversaires et dans les dernières heures de sa vie. Parler des tentations c’est saisir l’ensemble de la vie de Jésus comprise à la lumière de l’événement pascal. La tentation est réelle, mais elle n’est pas comprise si on la réduit à être un épisode.

Il en va de même avec l’enseignement rassemblé dans les Béatitudes ; là encore, tout l’enseignement de Jésus est mis en perspective ; il est étroitement lié à sa personne et donc à sa vie où le geste et la parole sont unis. Il en va de même des trois paraboles étudiées qui sont le dévoilement de la manière dont advient le Règne de Dieu (la parabole du bon samaritain, celle des deux frères et du père miséricordieux et celle du riche et du pauvre Lazare).

Cette manière met en œuvre un principe herméneutique qui se résume dans l’adage allemand der Ganze in Fragment : le tout est dans le fragment et cela dans la réciprocité : le fragment donne accès au tout et le tout donne sens au fragment.

Ce principe herméneutique permet de surmonter les difficultés venues de la critique scientifique : ce n’est pas fausser le sens d’un texte que de le replacer dans son contexte de même que ce n’est pas fausser une idée que de la replacer dans le tout, c’est au contraire les respecter.

Ainsi chaque chapitre du livre est-il d’une certaine manière une saisie globale du mystère qui se donne dans la vie de Jésus de Nazareth. L’analyse ne s’enferme pas dans l’étude d’un passage. Il s’agit, d’une part, de voir dans un texte la totalité de l’Ancien Testament et, d’autre part, de l’expérience chrétienne. Cette méthode se voit bien dans ce qui est explicité par la référence aux Béatitudes ou le commentaire n’est pas limité au Sermon sur la montagne. Elle est encore présente dans les dernières pages qui disent que pour dire Dieu, il faut nommer le Père, le Fils et le Saint Esprit. Ainsi nous lisons : « Le Sermon sur la montagne nous donne la clé qui permet d’accéder au fondement interne de cette expérience singulière et de suivre le chemin de la conversion, de l’ouverture à l’intégration de notre connaissance filiale : Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu. C’est la pureté du cœur qui permet de voir. Voilà l’ultime simplicité qui ouvre notre vie pour qu’elle accueille la volonté de révélation de Jésus. » (p. 371). Une telle incitation est liée à une anthropologie qui privilégie le cœur (p.114) et la conscience en éveil (p. 116-118).


2.3. Une théologie accueillante aux exigences de la science

Les propos évoqués à l’instant montrent que cette étude scientifique tient compte des apports de l’exégèse moderne. Nous l’examinons sur deux points.

  • Le premier concerne l’évangile de Jean,
  • Le second la reconnaissance de la divinité de Jésus.

1. J. Ratzinger affronte une des difficultés majeures soulevées par la critique qui porte sur l’évangile de Jean. En effet, il ne s’accorde pas avec les synoptiques sur des événements importants : date de la Passion, enseignement de Jésus. Plus encore, cet évangile est écrit dans un style et selon un procédé qui est si différent de la narration des évangiles synoptiques que l’on y a vu une reconstitution en fonction de thèmes théologiques dans un contexte de pensée hellénistique. De la sorte, bien des critiques on récusé la valeur historique des faits rapportés et surtout considéré que le contenu de la confession de foi était liée à la foi des apôtres mûrie dans l’expérience de la communauté issue du monde grec et non plus directement à l’enseignement de Jésus. À la suite de travaux récents, J. Ratzinger récuse la radicalité de cette thèse qui enlève toute véracité historique aux événements rapportés par Jean ; mais il ne se contente pas de cette exclusion. Il tient compte du travail des exégètes qui ont renversé la position commune au début du XXe siècle que des études plus érudites sur la rédaction des évangiles. Il écarte la conception fondamentaliste qui voit dans les textes des évangiles la mise par écrit sur le champ des paroles de Jésus et la notation de ses actes.

J. Ratzinger propose une interprétation de la rédaction de l’évangile de Jean. Au terme d’une discussion avec les théologiens, il relève que la rédaction de l’évangile de Jean repose sur le processus suivant. Le premier moment est la volonté d’écrire pour transmettre le message du salut en s’adressant à une communauté. Ce moment suppose la mise en œuvre de capacités intellectuelles marquées par un certain génie personnel. Le deuxième moment est celui où l’écrivain puise dans ses souvenirs personnels. Il n’est plus présent à l’événement au moment où il le relate ; ce point est explicitement mentionné par l’évangéliste qui dit à plusieurs reprises : les disciples ne comprirent pas, mais après la résurrection, le souvenir leur revint – non seulement un souvenir factuel, mais l’intelligence de ce qui était en jeu (voir purification du Temple). Le troisième moment est la naissance d’une tradition ecclésiale qui rapporte et diffuse un propos qui n’est pas la mémoire d’un seul, mais devient le bien de la communauté. Le quatrième moment est l’établissement de la réalité historique qui est perçue en même temps qu’elle est comprise ; le cinquième moment est lié au fait que l’écriture du texte évangélique n’est pas l’œuvre d’un homme séculier, mais d’un croyant habité par l’Esprit Saint qui lui donne la compréhension intime de ce qu’il rapporte.

« Cela signifie que l’évangile de Jean, en tant qu’ « évangile pneumatique » ne fournit certainement pas une sorte de transcription sténographique des paroles et des activités de Jésus, mais que, en vertu de la compréhension née du souvenir, il nous accompagne, au-delà de l’aspect extérieur, jusque dans la profondeur des paroles et des événements, profondeur qui vient de Dieu et qui conduit vers Dieu. L’évangile en tant que tel est une « re-mémorisation » de ce genre, et cela signifie qu’il s’en tient à la réalité effective, et qu’il n’est pas une épopée sur Jésus, ni une violence faite aux événements historiques. Il nous montre plutôt réellement la personne de Jésus, comment il était, et, précisément de cette manière, il nous montre Celui qui non seulement était, mais qui est » (p. 261).

2. Un autre point où se voit la démarche rigoureuse de J. Ratzinger est la façon dont il achève son parcours en reconnaissant que Jésus est le Fils de Dieu au sens absolu. Pour cela, J. Ratzinger entreprend de suivre la démarche de la progression de l’intelligence de la foi à partir de ce que Jésus dit de lui-même. Il relève donc le titre que l’on traduit habituellement par « Fils de l’homme » (en araméen bar enasha, en grec ‘uios tou anthropou – que l’on devrait traduire par fils de l’humain) pour garder le caractère abrupt et insolite de cette expression qui pourrait se traduire simplement par « homme » au sens générique du terme. Il replace cette expression dans le contexte des apocalypses.

Ce choix est original par rapport à la démarche théologique traditionnelle. En effet, le titre habituellement traduit par Fils de l’homme est mal compris quand on le réfère aux énoncés dogmatiques des grands conciles œcuméniques qui ont eu lieu après quelques siècles. Le terme est entendu dans le cadre de la théologie de l’incarnation qui dit que la personne de Jésus possède deux natures, la nature humaine et la nature divine ; le vocabulaire traditionnel donne au sens de fils de l’homme le sens de reconnaissance de la nature humaine du Verbe incarné, tandis que le fils de Dieu dit sa divinité. Or le titre originel n’entre pas dans ces perspectives. Il se situe dans le contexte des apocalypses que l’on connaît mieux grâce aux découvertes récentes de textes juifs inconnus il y a peu. Par ailleurs, le choix de ce titre rompt avec les facilités de l’emploi du titre messianique de fils de Dieu qui est une référence au messianisme.

L’expression a ceci de propre qu’elle n’apparaît que sur les lèvres de Jésus, dans des textes où la comparaison des évangiles montre qu’il est parallèle à l’emploi du terme « je ». L’expression désigne une figure d’humanité envoyée par Dieu et qui fait corps avec les victimes de la guerre et de la persécution. Or, pour l’exégèse moderne, c’est ce titre qui est à la racine de l’emploi du terme fils au sens absolu. J. Ratzinger s’inscrit dans cette démarche pour fonder la confession de la divinité de Jésus dans la vie publique de Jésus, ses paroles et ses actes. En effet l’emploi de ce terme est incontestable, puisque l’expression n’est pas devenue un titre de la confession de foi. Avec « Fils de l’homme » on touche au cœur de la vie publique de Jésus, à l’intelligence qu’il avait de sa mission, à son rapport à Dieu qu’il appelle Père.

J. Ratzinger établit ainsi une continuité entre cette expression et les termes de l’évangile de Jean où, pour se désigner, Jésus emploie l’expression « Je suis » (en grec ego eimi). Cette expression est rattachée à l’ensemble des écritures et elle montre clairement que son sens ne peut se comprendre que si on entend le terme de Fils au sens absolu dans une relation unique à celui que Jésus appelle Père.

Ainsi la réflexion et la méditation mènent au plus spécifique de la foi chrétienne. Le deuxième volume devrait en dire plus… mais l’essentiel est clair : l’étude historique sert de socle à toute confession de foi.

Ainsi comme l’ont remarqué les commentateurs, J. Ratzinger surmonte-t-il l’opposition que l’on a établie entre le Jésus de l’histoire et le Christ de la foi.


3. Une démarche spirituelle et pastorale

Dans cet ouvrage, J. Ratzinger se révèle aussi comme un maître spirituel. Il y a là un élément important qui mérite attention. Le texte n’est pas d’abord une incitation à la spéculation intellectuelle, mais un appel à vivre. Cet appel repose sur des options théologiques que je relève rapidement dans cette troisième partie.

3.1. Grandeur de Dieu

Ayant enraciné la vie et les propos de Jésus dans le judaïsme, Joseph Ratzinger s’inscrit dans la mouvance de la spiritualité juive. Or celle-ci insiste sur la transcendance et la grandeur de Dieu, puisque la loi interdit de lui donner une représentation sensible et même, au temps de Jésus, la piété refuse de le nommer par le nom utilisé dans la liturgie ancienne. Aussi un des axes majeurs de la spiritualité ici dégagée est de souligner la transcendance de Dieu.

Le thème apparaît dans deux développements : le premier est dans l’étude de l’annonce de la venue du Règne de Dieu par Jésus. J. Ratzinger rejoint les exégètes qui relèvent que les paroles de Jésus sur le Règne de Dieu sont marquées par un fort théocentrisme. La notion s’oppose à la préoccupation moderne qui est surtout attentive à l’expérience humaine et aux problèmes moraux. Ce sens de la grandeur de Dieu est un des axes de l’ouvrage à partir duquel se comprennent un certain nombre de jugements sur l’histoire contemporaine. Ainsi nous lisons à propos de la colonisation et de ses suites : « Les aides de l’Occident aux pays en voie de développement, fondées sur des principes purement techniques et matériels, qui non seulement ont laissé Dieu de côté, mais ont encore éloigné les hommes de Dieu par l’orgueil de leur prétendu savoir, ont fait du Tiers Monde le Tiers Monde au sens moderne. De telles aides ont écarté les structures religieuses, morales et sociales existantes et elles ont introduit leur mentalité techniciste dans le vide ainsi créé. » (p. 53). Condamnation sans appel de la sécularisation.

Le primat de Dieu est souligné dans le commentaire des récits de la tentation ; il est présent dans le commentaire du Notre Père. J. Ratzinger relève que la prière commence par demander à Dieu de faire venir son règne, avant de demander pour l’homme. Elle instaure donc ce que J. Ratzinger appelle le « primat de Dieu » (p. 157).

Cette reconnaissance du primat de Dieu écarte les philosophies matérialistes pour qui Dieu n’est que le produit de l’esprit humain, une idée, voire une représentation imaginaire. Il insiste sur le fait que « Dieu est réel » (p. 49) et que pour cette raison, il est le fondement de l’existence humaine.

Une existence humaine qui ignore Dieu est source de mort. Un texte l’exprime : « Les oasis de la création, qui ont fleuri par exemple autour des monastères bénédictins en Occident, ne sont-ils pas des préfigurations de cette réconciliation de la création, qui vient des fils de Dieu ? Inversement, Tchernobyl, par exemple, n’est-il pas l’expression bouleversante de la création asservie et plongée dans l’obscurité de Dieu ? » (p. 48). Ce serait artificiel que de penser qu’il y a là un simple clin d’œil de complaisance aux écologistes. Il y a la marque d’un jugement sur le fond même de la modernité.


3.2. La prière et la vie religieuse

L’ouvrage de J. Ratzinger insiste sur la nécessité de la prière. Le thème est récurant dans la présentation du Notre Père ; il l’est aussi dans le commentaire des paraboles. La raison en est : le théocentrisme implique la reconnaissance de la grandeur de Dieu. Dieu est le bien de l’homme (p. 64). La prière permet de vivre le mystère : « Qu’a apporté Jésus ? La réponse est très simple : Dieu. Il a apporté Dieu. Il a apporté le Dieu dont la face s’est lentement et progressivement dévoilée depuis Abraham jusqu’à la lecture sapientielle, en passant par Moïse et les Prophètes – le Dieu qui n’avait montré son vrai visage qu’en Israël et qui avait été honoré dans le monde des gentils et sous des avatars obscurs – c’est ce Dieu là, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu véritable qu’il a apporté aux peuples de la terre. Il a apporté Dieu : dès lors, nous connaissons sa face, dès lors, nous pouvons l’invoquer. Dès lors, nous connaissons le chemin que comme hommes, nous devons emprunter dans ce monde. Jésus a apporté Dieu et avec lui la vérité sur notre origine et notre destinée : la foi, l’espérance et l’amour. Seule la dureté de notre cœur nous fait considérer que c’est peu de chose. Assurément, le pouvoir de Dieu dans le monde est discret, mais c’est le pouvoir véritable, durable. Encore et toujours, la cause de Dieu semble continuellement comme à l’agonie. Mais elle se montre toujours comme ce qui véritablement demeure et sauve » (p. 64).

J. Ratzinger insiste sur la vie religieuse. On peut noter ce qui est dit de la valeur sociale du sabbat (p. 134). Il ne se contente pas d’idéaliser la vie religieuse, il relève la profondeur de la communication de Dieu. À propos du Notre Père, J. Ratzinger écrit : « Il est significatif que Luc place le Notre Père dans le contexte de la prière personnelle de Jésus lui-même. Il nous fait ainsi participer à sa prière ; il nous conduit à l’intérieur du dialogue intime de l’amour trinitaire ; il hisse pour ainsi dire nos détresses humaines jusqu’au cœur de Dieu » (p. 155). Jésus nous introduit donc dans la vie même de Dieu.

Les développements théologiques qui achèvent l’ouvrage et qui répondent à la question de l’identité de Jésus soulignent que le don de Dieu est sa vie même. S’il y a en Jésus plus que chez Moïse, c’est que Jésus est la Parole même de Dieu.


3.3. Questions actuelles

Dans cet exposé de vie spirituelle, J. Ratzinger rencontre des questions modernes. Il y a sur ces points un certain nombre d’accueil des thèmes de la théologie moderne. C’est une ouverture très timide, mais réelle.

Le premier point qui me semble important est la reconnaissance de la légitimité de parler de la souffrance de Dieu, puisque Dieu connaît la détresse humaine et l’accueille en son cœur : « Dans un monde empli de cruauté et de cynisme ou de connivences dictées par la peur, le petit groupe de ceux qui restent fidèles […] ne peuvent détourner le malheur, mais, en partageant l’amour, ils prennent le parti de Dieu qui est amour. Cette comparaison rappelle la magnifique parole de saint Bernard de Clairvaux dans son commentaire du Cantique des cantiques : «Impassibilis est Deus, sed non incompassibilis – Dieu est impassible, mais il peut compatir ». C’est au pied de la croix que l’on peut le mieux comprendre cette parole : « Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés » (p. 108).

Une autre timide ouverture concerne la reconnaissance du vocabulaire féminin pour dire le mystère de Dieu (p. 162).

Un autre point me semble devoir être relevé : en accord avec l’accueil de la méthode scientifique en théologie, J. Ratzinger fait l’éloge de la raison en lien avec la théologie de la création : « le monde se présente dans sa rationalité, il provient de la Raison éternelle, et seule cette Raison créatrice constitue le vrai pouvoir sur le monde et dans le monde. Seule la foi en Dieu libère et ‘rationalise’ réellement le monde. Quand la foi disparaît, la rationalité accrue du monde n’est qu’une apparence. […] ‘Exorciser’, placer le monde dans la lumière de la ratio qui provient de l’éternelle Raison créatrice et de sa bonté qui guérit tout en renvoyant à elle, telle est la tâche permanente et fondamentale des messagers de Jésus-Christ » (p. 198).

Un autre élément concerne la mission de l’église. Pour J. Ratzinger le succès de l’évangélisation menée par les apôtres est dû au fait que le message a répondu à une faim spirituelle : « La Bible de la Septante a effectivement joué un rôle déterminant dans le fait qu’à la fin de l’Antiquité, un grand nombre d’hommes engagés dans une quête spirituelle se sont tournés vers le Dieu d’Israël. […] Le monothéisme philosophique ne suffisait pas à guider les hommes vers une relation vivante à Dieu. Un grand nombre d’hommes cultivés trouvèrent alors une nouvelle approche de Dieu dans le monothéisme d’Israël, qui n’était pas une construction philosophique, mais un don reçu dans le cadre d’une histoire de la foi. » (p.204). C’est en répondant à cette faim que la prédication de l’évangile a réalisé l’attente de l’universel qui était inscrit dans la mission de Jésus.

Les attentions les plus ouvertes sur le présent concernent le message du salut. Or pour dire le salut, il faut dire ce qui ne va pas. Ce qui ne va pas c’est ce dont nous avons tous une vive conscience : l’écologie (p. 48), la faim dans le monde (p. 51). Mais aussi la banalisation du mal (p. 183) et l’individualisme qui mène à l’égoïsme (p. 182). Les problèmes de justice sociale sont mentionnés (p. 98-99). Il y a de la sorte une grande attention au mal dans le monde (p. 190 et 223).

Tout ceci n’est pas neuf, mais permet de placer Jésus dans une dimension messianique originale par rapport à son temps. Jésus unit la perspective du bonheur à celle de la souffrance. À l’horizon de la réflexion qui fonde une spiritualité se trouve le mystère de la croix. J. Ratzinger l’évoque à diverses reprises, en particulier dans la présentation des choix de Jésus mais aussi dans les dernières pages qui renvoient à la vision du buisson ardent où est révélé le nom de Dieu.


Conclusion

L’ouvrage est un ouvrage de théologie en dialogue avec les grandes figures universitaires, dont la plupart sont allemandes. Mais comme nous l’avons dit, ceci ne nuit en rien à son universalité, à cause de l’objectivité des questions posées. Dans ce cadre, l’ouvrage est conduit selon une stricte argumentation pour répondre aux défis modernes pris à leur racine : l’ignorance de Dieu (soit l’athéisme, soit la sécularisation) et le primat de l’hédonisme. J. Ratzinger veut montrer comment la révélation de Jésus de Nazareth est la source d’une vie heureuse. En effet, comme il est redit à plusieurs reprises, cette connaissance ne doit pas en rester au plan théorique, mais prendre toute la vie ; la dimension du cœur est honorée ; le terme de cœur n’est pas affectif, il désigne la profondeur de l’être humain.

Ce qui est dit de Jésus n’est pas une nouveauté pour un croyant qui retrouve les affirmations fondamentales de la foi chrétienne ; ce qui est neuf, c’est le chemin par lequel il y accède. Il est différent de l’apologétique du début du XXe qui reposait sur les miracles. Sur ce point, la discrétion de J. Ratzinger est à remarquer ; il cite les guérisons de Jésus – elles sont incontestables pour un historien – mais le prodigieux n’est pas un argument suffisant pour faire naître la foi ; ce qui fonde la foi c’est la relation d’amour et la reconnaissance de la prévenance de l’amour de Dieu. Pour cette raison, les textes les plus riches sont les développements des images retenues dans l’évangile de Jean : le pain, l’eau, la vigne et le vin, le berger. Toutes disent la communion, la source de la vie, la richesse de la vie de l’Esprit.

Le livre se présente donc comme un chemin d’initiation. Le lecteur est « pris par la main » (manuductio disaient les maîtres médiévaux) ; ses connaissances et la valeur de la méthode scientifique sont respectées ; il est conduit à aller de l’apparence à la profondeur des évènements qui révèlent un être, Jésus de Nazareth, et atteste une vie, celle du Fils de Dieu. Le chemin des disciples dont les évangiles témoignent n’est pas une chose du passé ; il est toujours actuel.

Je termine par un souhait personnel. Souvent je suis attristé par la médiocrité de la prédication qui est due au fait que dans une homélie les textes de la liturgie ne sont pas lus de manière satisfaisante – de deux manières. D’une part, ils sont réduits à de l’anecdotique et glosé sans profondeur théologique, souvent au seul plan moral immédiat ; d’autre part, ils sont l’occasion d’un propos dogmatique intemporel qui se superpose au texte dont il ne respecte pas la teneur. L’ouvrage de J. Ratzinger montre comment c’est en lisant le texte dans sa teneur historique, sans ignorer la manière dont il a été écrit, que son sens peut apparaître. Pour le saisir, il doit d’abord être référé à l’ensemble des évangiles et à toute la Bible. Il doit ensuite être situé dans la dynamique de la révélation qui est un accomplissement. Le chemin est compris quand il est suivi par celui qui ouvre son intelligence et son cœur au souffle de l’Esprit donné par le Christ ressuscité.

Jean-Michel Maldamé, op


1 Cette exigence est coextensive à la Tradition chrétienne. Origène a mis en synopse les six versions de la Bible (hébraïque et grecque) disponibles de son temps ; Jérôme a voulu traduire en latin le texte de la Bible en s’appuyant sur les originaux… cette exigence a été développée par les grands centres de vie intellectuels chrétiens : par exemple les études des bénédictins de Saint-Maur en matière d’histoire.

2 L’enseignement dans les séminaires était centré sur la piété et l’on ne faisait pas état des questions les plus vives. Aussi les questions sont venues avec les laïcs chrétiens engagés dans l’Université et qui ne pouvaient ignorer les progrès en langue, en histoire et en sciences. C’est pour le dialogue avec leurs confrères universitaires que ces enseignants ont fait appel aux théologiens.


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