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Le désir chrétien de liberté |
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Que le moteur essentiel de la libération soit le désir de la liberté, je pense que personne ne le niera. Une liberté imposée à des hommes qui ne la désireraient pas est une contradiction dans les termes.
Mais comment désirer quelque chose dont on n'a pas la notion ? Il faut donc bien que la notion de liberté soit, ou bien innée dans l'homme comme une « catégorie a priori », ou bien suscitée en lui du dehors. Je ne m'attarderai pas à discuter dans l'abstrait de la première hypothèse. Si on regarde l'histoire réelle, il est clair que, depuis des siècles, la notion de liberté, et avec elle le désir de libération, se propagent dans le monde de proche en proche.
Comment a pu, dans ces conditions, surgir spontanément une expérience de liberté sans précédent, ce qui semble bien avoir été le cas dans l'Athènes classique ? C'est une question très intéressante, à laquelle je ne connais pas de réponse satisfaisante. Mais, si nous tournons notre regard vers la seconde de nos principales sources, la source hébraïque, là le processus apparaît en pleine lumière : c'est Dieu qui a pris l'initiative de la libération initiale et a déclenché une fois pour toutes le désir de liberté. Ayant "vu la détresse de son peuple", il lui a envoyé Moïse pour l'en "faire sortir", et cela en éveillant en lui le désir d'un "bon et vaste pays" où il serait, entre autres choses, libre (Ex 3/7-10). Dans notre tradition, le désir naît donc d'une promesse. Et on peut dire sans hésiter que, si Dieu s'adresse aux hommes si souvent par mode de promesse, ce n'est pas pour leur faire connaître d'avance ce qui les attend bon gré mal gré (à quoi bon ?), c'est pour provoquer, entretenir, intensifier en eux un désir, et même des désirs, qui leur feront "retrousser leur robe dans leur ceinture" et se mettre en marche (voir Ex 12/11).
A un niveau plus profond , c'est son propre désir que Dieu cherche à communiquer à ses créatures (y compris, d'une certaine manière, les créatures matérielles, selon saint Paul, Rm 8/19-21). Il n'a pas, que je sache, dit explicitement à quel dessein il obéissait là ; mais je suppose que c'est pour unir les hommes à lui dans ce désir, parce que cette union-là est l'une des plus profondes qui soient, sinon la plus profonde.
Le pays de Canaan n'était encore qu'un exemple bien imparfait de ces terres de rêve "où coulent le lait et le miel". Et ce rêve lui-même n'était qu'une approche lointaine de ce que Dieu voulait faire désirer aux hommes. Sa promesse allait prendre peu à peu une force, une richesse de contenu, un éclat, infiniment plus grands.
Jésus l'exprime encore sous des formes imagées. Il nous dit que nous sommes invités au "festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux" (Mt 8/11). Saint Luc associe étroitement à cette promesse d'un festin celle des "douze trônes" sur lesquels nous nous assiérons pour "gouverner les Douze Tribus d'Israël" (Lc 22/29-30). Ces figures sont encore pétries des réalités de cette terre ; mais il n'y a pas à les presser beaucoup pour en tirer la pensée que Dieu nous ouvre la porte d'un univers où non seulement nos besoins, mais nos souhaits, seront comblés en surabondance et où la décision nous appartiendra, non seulement pour tout ce qui se passe à l'intérieur de nous, mais pour la marche du monde. Ce sont là, condensées et symbolisées, deux des aspirations humaines les plus fondamentales.
Ces deux images de la fête et de la souveraineté étaient déjà fortement présentes dans la Bible hébraïque (voir, entre beaucoup d'autres exemples, les "viandes grasses" et les "vins vieux" d'Is 25/6, ou la "royauté donnée au Peuple des saints du Très-Haut", selon Da 7/27). Jésus les reprend telles quelles, parlantes comme elles sont pour notre sensibilité et notre imagination, et il ne se croit pas obligé d'en donner un équivalent abstrait. A nous d'en exprimer le suc et le sens dans notre langage à nous.
Si l'on y réfléchit un peu, on s'aperçoit vite que ces images sont toutes deux en lien étroit avec la liberté. Un festin est un lieu où on a toute liberté d'avoir ce qu'on veut ; un trône royal est un lieu où on a toute liberté de faire ce qu'on veut. C'est même la liberté qui, de par sa saveur propre, donne à l'une et à l'autre situation tout leur attrait, bien au-delà des réalités concrètes auxquelles cette liberté s'applique.
Trois remarques complémentaires.
Premièrement, la promesse par Dieu de cette vie festive et souveraine n'est pas rejetée dans un avenir lointain et indiscernable. Certes, on n'y accède en plénitude que par une "résurrection", c'est-à-dire après un passage par tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une mort. Mais saint Paul ose dire que, dans ce sens-là, nous sommes déjà ressuscités (voir surtout Ep 2/6) ; et saint Jean parle sans cesse d'une "vie" où nous pouvons entrer "dès maintenant" (voir Jn 5/25) et qui est une vie "éternelle", donc en continuité totale avec celle de l'âge futur. Cela ne nie certes pas le changement considérable que notre mort physique apportera à notre mode de vie, en particulier à notre liberté. Mais cela nous incite vigoureusement à espérer et à vouloir, sans attendre jusque-là, une libération radicale . Celle-ci ne consistera pas à arracher à un pouvoir extérieur quelque chose que nous n'aurions pas, mais bien à affirmer et développer de toute notre force ce que nous portons en nous et dont nous sommes seuls responsables.
Deuxièmement, la promesse de Dieu est en même temps un appel. On peut promettre, tout court, de l'argent, des faveurs, de la gloire, parce que ce sont choses qu'on peut octroyer ; on ne peut pas promettre la liberté réelle et profonde, sinon en la faisant désirer et en accordant la possibilité de réaliser ce désir. Cette possibilité, dans son état initial, fait partie de ce qui est donné de façon inaliénable à tout être humain, du fait qu'il est "à l'image de Dieu". Mais, nous ne le savons que trop, il arrive qu'elle reste incapable de s'exercer, soit accidentellement, en raison par exemple du contexte politique et culturel, soit beaucoup plus irrémédiablement, comme chez les handicapés mentaux profonds. La promesse-appel de Dieu a pour effet (autant qu'il est possible dans chaque cas ... ) de faire surgir à la conscience et passer à l'acte ce dynamisme secret. Dieu dit à la fois : "Je vous rendrai libres" et : "Soyez libres !"
Enfin, troisièmement, la promesse de la liberté, pour éblouissante qu'elle soit en elle-même, s'inscrit dans une promesse bien plus belle. La liberté ne serait en effet qu'un objet de jouissance, et d'une jouissance destinée comme toutes les autres à s'éteindre dans la saturation, si elle n'était vécue comme une ouverture sur l'amour. Si Dieu désire passionnément que nous devenions libres, c'est pour avoir en face de lui des êtres capables d'aimer comme il aime lui-même : sans possessivité et sans timidité ; des êtres qui acceptent, en n'y étant déterminés que par leur choix propre, de le regarder face à face, de l'accepter tel qu'il est, de se laisser accueillir par lui et d'entrer avec lui dans un échange à égalité d'amour (compte tenu, bien entendu, de l'inégalité d'être, foncière et infinie, qui existe entre un créateur et sa créature) ; là, il n'y a aucune saturation à craindre. Cette promesse-là et cet appel-là s'expriment depuis les origines du peuple juif dans le vocabulaire de l'Alliance, avec une coloration guerrière d'abord, puis nuptiale. Il est inutile d'insister sur la place que tient dans la pensée de Jésus et celle de ses disciples le commandement-affirmation : "Tu aimeras". Et il suffit de quelques mots pour rappeler que l'amour ainsi promis et ordonné est aussi bien celui de l'homme que celui de Dieu en personne (voir Mc 12/29-31). Dans un domaine comme dans l'autre, la liberté est la condition de l'amour, en même temps que son fruit.
Toutes ces pensées, qui constituent, si je peux dire, la cellule-mère de ma foi, déclenchent en moi, je l'avoue simplement, deux réactions complémentaires : un élan de plus en plus ardent et résolu vers l'avenir, et une aisance de plus en plus paisible dans le présent.
L'avenir. La promesse de cette fête où je pourrai jouir librement de tout et celle de ce trône d'où je pourrai tout organiser librement à mon gré, bien plus encore la promesse de cet amour que je pourrai échanger librement avec qui je voudrai, sans aucune limitation ni contrainte, j'ai la chance extrême d'y croire sans difficulté. Je ne sais pas très bien si c'est parce que j'y crois que mon désir est si puissant, ou si c'est mon désir qui fait que je crois ... Je ne prétends donc aucunement tirer de là une démonstration, ni même un simple argument.
En revanche, l'effet que ces pensées produisent dès aujourd'hui en moi (et en bien d'autres, chez qui j'ai le privilège de pouvoir le constater) est quelque chose dont je peux témoigner comme d'une expérience aussi tranquillement certaine que celle de mon rythme cardiaque.
Tout d'abord, je me sens libéré de toute espèce de résignation. Rien n'est sans doute plus paralysant que le fatalisme ou le "A quoi bon ?". Au contraire, croire fermement que rien n'est bloqué dans l'irrémédiable, que tout est en marche, et en marche vers un état infiniment meilleur que celui, si souvent désolant ou horrifiant, où nous le voyons chaque jour, lève comme un couvercle de plomb, et donne, à tout le moins, une curiosité irrépressible et bienfaisante de voir ce que sera demain. Je pense qu'un ex-condamné à perpétuité qui a été gracié et qui se réveille tous les matins en se disant : "C'est bien vrai ! Plus de barreaux ni de verrous !" doit éprouver un sentiment analogue.
Ensuite, je me libère progressivement d'un autre poids intérieur : l'impatience. A mesure que je vieillis, l'avenir terrestre se rétrécit devant moi à vue d'il, et je pourrais être tenté de me dire : "Il faut que je me hâte si je ne veux pas manquer définitivement telle ou telle chose." Mais non : grâce à la promesse de Dieu, je sais que ce que je n'aurai pas eu ou fait ici-bas, je l'aurai ou le ferai de l'autre côté, tout à loisir, et de façon incomparablement plus vraie. Cela desserre fameusement la gorge !
Voilà ce qui me fait dire que, pour moi, le désir de libération éveillé par les promesses de Dieu a, déjà par lui-même, une vertu libérante.
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