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Jean-Michel Maldamé, op Le miracle face à la science |
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« On ne peut utiliser la lumière électrique et les appareils de radio, réclamer en cas de maladie des moyens médicaux et cliniques modernes, et en même temps, croire au monde des esprits et des miracles du Nouveau Testament. Qui pense pouvoir le faire pour son compte doit voir clairement qu'en donnant cela pour une attitude de foi chrétienne, il rend le message chrétien incompréhensible et impossible pour notre temps »2. Cette citation montre bien que selon le schéma qui fonde la laïcité, croire au miracle relève d'un stade archaïque ou enfantin du savoir. Tel est le défi posé par la science à la foi. Pour y faire face, en évitant tout malentendu, il faut préciser le sens du mot miracle et pour cela inscrire cette notion dans l'histoire de la pensée3. 1. Les diverses conceptions du miraclePour l'étude de la notion de miracle, il faut tenir compte de la culture dans laquelle un acte est qualifié de "miracle". Si un esprit rationnel taxe facilement de superstition les croyances et les pratiques de la religion populaire, n'y a-t-il pas place pour une autre attitude, dans "un regard de foi" ? Certes ! mais pour y répondre, il faut procéder à une évaluation précise du processus d'interprétation, ce qui mène à vérifier le sens du mot miracle dans Tradition chrétienne. 1. Le miracle dans la Tradition chrétienneUn simple regard sur la notion de miracle au travers des âges montre des variations qui sont significatives d'options plus fondamentales concernant Dieu, l'homme et le monde, à l'articulation d'une vision de la nature et de l'action de Dieu pour les hommes. 1. Saint AugustinLe premier auteur qui a marqué durablement la tradition chrétienne par sa réflexion sur le miracle est saint Augustin. Dans son traité sur L'Utilité de croire, il définit le miracle comme "ce qui retient l'attention par son aspect merveilleux" : « J'appelle miracle tout ce qui, étant difficile et inaccoutumé, dépasse l'attente et le pouvoir du spectateur qui s'étonne » (De utilitate credendi, XVI, 34). Cette définition met en cause une philosophie de la connaissance. En effet, l'étonnement provoqué est relatif à l'état des connaissances de celui qui observe. Plus encore, pour connaître, il ne suffit pas de percevoir ; il faut être attentif, interroger et être intérieurement disponible pour accueillir. En relevant l'importance de ces qualités intérieures, saint Augustin tend à diminuer la distance entre les « merveilles de la nature » et les « miracles ». Pour lui, la nature est pleine de merveilles dont l'homme ne prend pas conscience. Il le souligne dans ses Homélies sur l'évangile de Jean : « Un mort ressuscite, les hommes s'étonnent ; chaque jour un grand nombre d'hommes naissent, et personne ne s'en étonne. Et cependant si nous considérons les choses plus sagement, nous reconnaîtrons que le début d'une vie auparavant inexistante, est un plus grand miracle que la résurrection d'une vie qui existait déjà » (In Johannem, VIII,1). Ces critiques invitent à l'attention sur l'action de Dieu qui ne cesse d'être présent à tout ce qui est. À cette description, Augustin ajoute que ce que l'on appelle communément miracle est une "intervention spéciale" de Dieu destinée au salut de l'homme. Elle a pour but de retenir son attention pour le convertir ou fortifier sa foi. Le croyant reconnaît l'intention de Dieu, tandis qu'elle reste cachée à ceux qui n'ont pas l'esprit disponible à la présence de Dieu. Cette conception du miracle s'inscrit dans le mouvement la pensée augustinienne pour qui tout l'univers est signifiant ; tout y est symbole ; tout remplit un rôle théophanique, parce que tout ce qui est témoigne du créateur : tout est signe de sa puissance et de sa bonté. 2. Saint Thomas d'AquinUne nouvelle conception du miracle est liée aux entrées d'Aristote en Occident. Celles-ci ont privilégié la notion de causalité, tant pour l'explication scientifique que pour l'explication métaphysique. Le théologien distingue entre « cause première » et « cause seconde ». Il ne suffit pas de dire que Dieu est la cause de tout ; s'il est dit « cause première », c'est qu'il est la "cause des causes" ; il agit par les causes qu'il a disposées - les « causes secondes » -, qui opèrent selon leur nature. Celles-ci définissent un « ordre naturel », où se met en oeuvre un principe métaphysique, selon lequel la cause doit être proportionnée à son effet. Il y a miracle quand cette proportion n'est pas respectée. La disproportion indique une action propre à Dieu. La théologie donne alors une nouvelle définition du miracle qui est désormais spécifié par le dépassement de l'ordre des causes secondes, signe que Dieu agit de manière particulière, comme le dit Thomas d'Aquin. « Un fait est miraculeux, quand il dépasse l'ordre de toute la nature créée. Seul Dieu peut agir ainsi » (Somme de théologie, Ia, q. 110, a. 4) ; « Les miracles ne peuvent être produits que par la seule puissance de Dieu, car seul Dieu peut changer l'ordre de la nature, ce qui appartient à la nature du miracle » (ibid, III q. 43, a. 2). La nouveauté de cette définition consiste dans l'importance accordée à la notion d'ordre naturel comprise grâce à l'usage de la notion de cause. La fonction de signe passe au second plan. Le miracle est défini comme ce qui dépasse les forces de la nature. L'aspect psychologique ou la signification passent au second plan. 3. L'apologétiqueCette conception s'est durcie dans la scolastique ultérieure, qui n'entendait plus les notions de nature et de loi dans le même sens que saint Thomas, mais dans la perspective nominaliste. Le durcissement est lié à l'importance de la notion de toute-puissance de Dieu considérée comme indépendante de toute sagesse. L'insistance sur la toute-puissance et la souveraine liberté de Dieu a amené la pensée théologique à dire que le miracle était plus qu'une exception aux lois de la nature, mais bien ce qui allait à l'encontre de ces lois. Cette définition radicalise l'opposition entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. C'est cette notion qui a conduit au conflit entre le christianisme et la culture scientifique - conflit qui demeure encore aujourd'hui. Malheureusement, c'est cette notion qui s'est imposée dans la culture commune et qui a mené à un rejet de la notion de miracle par la communauté scientifique. On lit, par exemple, dans le Dictionnaire Larousse, éditions de 1874, à l'article "miracle" la définition suivante : « Effet contraire aux lois de la nature produit par une puissance surnaturelle », aussitôt illustrée par des citations, la première étant celle de Buffon : « Sil les lois de la nature sont nécessaires, le miracle est impossible. Rien ne caractérise mieux le miracle que l'impossibilité d'en expliquer l'effet par des causes naturelles ». Puis l'article donne d'autres emplois du mot "miracle" : « par extension : effet dont la cause et la raison échappent à la raison de l'homme [...] par exagération : effet étonnant, merveilleux, très difficile à produire ». Telle est la conception commune encore aujourd'hui, dont il faut voir la naissance dans la culture marquée par la science classique. 2. Le miracle contestéLa critique de la notion de miracle, comprise comme action de Dieu non seulement hors des lois de la nature, mais contre elles, est venue de plusieurs sources, sciences de la nature, mais aussi sciences humaines. 1. Les sciences de la nature.La première remise en cause est venue dans l'appréciation des « signes du ciel », dans le prolongement de la révolution scientifique et du changement culturel induit par la nouvelle manière de regarder la nature. La première expression est liée à la comète de Halley aperçue en 1680 dans le ciel européen. Pierre Bayle témoigne du bouleversement culturel dans l'ouvrage écrit à cette occasion4 : « Si les comètes étaient un signe de quelques malheurs, différant des signes naturels et des signes d'institution, il faudrait que Dieu leur imprimât certains caractères tout particuliers qui les rendissent significatifs, au défaut d'une signification expresse ; qui justifiassent le jugement de ceux qui soutiennent que ce sont de mauvais présages : et qui rendissent inexcusables ceux qui n'en croient rien. Or c'est ce que Dieu n'a pas fait. Au contraire, il les a tellement dépouillées des véritables marques d'un prodige significatif qu'il semble qu'il ait voulu prévenir notre crédulité naturelle. Il les a soumises à la juridiction du Soleil qui dispose de la situation de leur queue comme il fait du moindre nuage, et à celle des brouillards des nues qui nous en dérobent la connaissance la moitié du temps. Il leur donne quelquefois un mouvement qui les conduit d'abord auprès du Soleil, où elles deviennent invisibles. Il leur donne aussi quelquefois ou si peu de grandeur, ou une si grande élévation qu'elle ne sont vues de personne, si ce n'est peut-être de quelque astronome, qui se morfond toutes les nuits à contempler les étoiles avec un bon télescope »5. Le texte de P. Bayle montre l'apparition d'un nouveau regard sur la nature6. Les comètes étaient jusqu'alors exclusivement interprétées comme des présages. Désormais, pour les gens cultivés, le passage d'une comète n'est qu'un phénomène astronomique. Celui-ci est objet de science et son interprétation religieuse est purement subjective. Cette révolution scientifique, qui décrit les phénomènes de la nature dans un langage mathématique, fait apparaître ces croyances comme de la superstition. Conformément à la notion apologétique dominante, le miracle est toujours entendu comme un viol des lois de la nature. Cet ordre de pensée est critiqué au plan proprement théologique, puisque Pierre Bayle, que l'on sait obsédé par la question du mal, relève que, comme tel, il s'oppose à la justice de Dieu. En effet, le créateur agit dans le monde par les lois de la nature. Celles-ci fondent l'ordre de la justice. Le rompre en faveur de tel ou tel est une injustice à l'égard des autres, puisque Dieu ferait acception des personnes et agirait de manière arbitraire. La thèse est développée de manière plus philosophique par Spinoza7. Celui-ci relève que, pour le vulgaire, la puissance de Dieu se manifeste dans le fait qu'il agit contrairement aux lois de la nature, mais que cette conception est contraire à la sagesse et à la justice de Dieu. Celui- ci ne saurait, sans contradiction, briser l'ordre de la nature dont il est le fondateur et le garant. Le miracle est une apparence de prodige, pour ceux qui ne connaissent pas bien les lois de la nature. S'il reste de l'inexplicable, cela ne signifie pas que Dieu agisse d'une manière contraire à ces lois. Pour Spinoza, parler d'un acte contraire à l'ordre de la création, c'est altérer l'action d'un Dieu éternel, immuable (puisque cela implique que Dieu changerait de conduite) et juste (puisque Dieu agirait ou n'agirait pas, selon les cas, faisant ainsi acception des personnes). Cette théologie a été reprise par David Hume8 ; pour lui, les miracles relèvent de la crédulité et de l'ignorance. L'adhésion au miracle est donc le fait des illettrés et des peuples primitifs ; elle disparaît avec les progrès de la civilisation, de la science et de la médecine. La thèse se retrouve chez Voltaire ; dans une perspective déiste, il refuse que Dieu agisse autrement que selon les strictes lois de la nature. « Un miracle est la violation des lois mathématiques, divines, immuables, éternelles. [...] Il est absurde de croire des miracles, c'est déshonorer en quelque sorte la Divinité.9 » En outre, à son habitude, Voltaire ironise sur le ridicule de certains miracles rapportés par les Écritures. Tout au contraire, mais sur le même fond, Jean-Jacques Rousseau disait : « je crois trop en Dieu, pour croire en tant de miracles si peu dignes de lui »10. 2. L'histoire des religionsUne autre source de la contestation du miracle est venu de la découverte de l'importance de ces religions non bibliques. La comparaison de la tradition chrétienne avec les religions antiques, africaines ou asiatiques a été une des sources de la remise en cause de l'apologétique traditionnelle11. Ces études s'appuient sur des découvertes du monde et de l'ampleur des cultures religieuses, insoupçonnées au Moyen-Âge ; elles montrent qu'il y a abondance de miracles dans les textes religieux de l'Antiquité - en particulier dans les sanctuaires des dieux guérisseurs. Il y a mention de miracles dans les récits fondateurs et dans les épopées rapportant les guerres saintes. De même, dans toutes les religions, les héros et les pères fondateurs font des prodiges. Il en résulte une dimension nouvelle de la question, puisqu'il apparaît que le Dieu des chrétiens n'a pas le monopole des miracles. L'argument qui justifiait la supériorité du christianisme sur les autres religions par le miracle tombe. Les propos de Pascal en la matière datent et ne peuvent être repris aujourd'hui12. 3. La psychologie et la psychiatrieUne troisième remise en question est venue de la psychologie13. On peut rattacher cette critique à la précédente dans la mesure où la rationalité scientifique ne se limite pas aux seules sciences de la nature. La méthode scientifique s'est en effet emparée, au cours du dix- neuvième siècle, du projet d'expliquer scientifiquement le fonctionnement, non seulement du corps de l'homme, mais aussi de son psychisme. Le projet de S. Freud est clair sur ce point. Les études ont montré, en effet, que les phénomènes somatiques, considérés habituellement comme extraordinaires, ont des causes psychiques. La progression des connaissances médicales réduit la part du sacré. Les manifestations insolites peuvent être expliquées grâce à une étiologie psychologique. Ce qui semblait extraordinaire est compris comme une manifestation normale due à l'interaction du somatique et du psychique. C'est ainsi qu'il existe des paralysies voire des cécités d'origine hystérique, des plaies au creux des mains d'origine hormonale14. Ce qui était interprété comme une intervention de Dieu peut s'expliquer par un phénomène psychique. Les esprits critiques ne manquent pas de dire qu'une paralysie d'origine hystérique disparaît quand la participation à une assemblée de prière change quelque chose au psychisme du paralysé ; la modification psychique entraîne la guérison physique. De même, ce qui relève des visions ou des manifestations extraordinaires peut entrer dans le cadre de phénomènes psychiques qui n'ont pas de signification religieuse particulière.
Les trois lieux de critique et d'opposition montrent que le discours apologétique sur le miracle a perdu sa pertinence et même devient un obstacle à la foi dans le cadre d'une culture dominée par la méthode scientifique, selon l'expression célèbre dans les milieux scientifiques croyants : « Je ne crois pas à cause des miracles, mais malgré les miracles » ! Une telle réaction est liée à une certaine philosophie de la nature. Aussi il faut relever que la science a changé et que l'interprétation dominante dans la science classique n'est plus absolue et se demander si ce changement de paradigme permet-il de sortir de l'opposition frontale entre science et foi ?
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