Sr Marie-Ancilla, Les Moniales dominicaines
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Théologie de la vie monastique dominicaine
LES SOURCES DU LCMIl y a une dimension théologique derrière tout texte législatif. Il faut donc se demander quelle — ou quelles ? — théologie de la vie dominicaine en général et de la vie monastique dominicaine en particulier, sous-tend les constitutions des moniales o.p. dont le texte n'a pas été fait d'une seule venue. Un travail d'une vingtaine d'années — auquel les moniales ont collaboré — a abouti au Livre des Constitutions des Moniales de l'Ordre des Prêcheurs (LCM). Il y a eu plusieurs étapes pour la rédaction de ce texte. Les principaux éléments sont une reprise du LCO, œuvre du Chapitre Général de Chicago (1968). L'adaptation du LCO pour les moniales (LCOM) a été faite principalement par le P. Duval, historien de l'Ordre, et par le P. Bouchet, patrologue. Il y a eu enfin des corrections demandées par la SCRIS, essentiellement d'ordre canonique, qui ont transformé le LCOM en LCO. La dimension théologique de nos constitutions porte la marque des diverses sources. Il y a en fait deux approches théologiques différentes en partie juxtaposées. UNE OU PLUSIEURS THÉOLOGIES ?Pour permettre de comprendre plus facilement la perspective des diverses approches théologiques du LCM, je vais prendre une image. Comment répondre à la question : qu'est-ce qu'un chat ? Une première réponse consiste à dire : c'est un animal. C'est donc un être vivant capable de bouger, à la différence des végétaux ; mais il n'est pas doué de raison, il a donc une différence avec l'homme. De plus, à l'intérieur de la catégorie des animaux, il appartient aux quadrupèdes, et plus précisément aux mammifères carnivores. Ce regard sur le chat est celui d'un spécialiste de zoologie. Et il faut constater qu'un quadrupède carnivore est une pure abstraction. Personne ne l'a jamais vu. Deuxième approche. Un chat est « un petit mammifère familier à poil doux, aux yeux oblongs et brillants, à oreilles triangulaires » (Petit Robert). Cette description permet de reconnaître comme chat un animal que l'on rencontre dans la rue. Troisième approche. On regarde les particularités propres au chat que l'on a sous les yeux : poil long ou poil court, yeux bleus ou yeux verts, etc. On pourra en déduire qu'il s'agit d'un chat angora, d'un chat siamois, d'un chat persan, etc. Il en est de même, mutatis mutandis (!), pour la vie monastique dominicaine. On peut porter sur elle plusieurs regards. Une théologie canoniquePremière approche de notre vie monastique dominicaine : celle, par exemple, d'un prêtre séculier qui a lu Vita consecrata mais qui ne connaît rien à la vie dominicaine. Il pourra dire, s'il a l'occasion d'approcher un monastère : c'est une forme de vie consacrée. S'il a bien lu l'exhortation apostolique, il pourra même ajouter : vous êtes des moniales. Sur quoi se fonde-t-il pour porter son jugement ? Nous vivons dans la chasteté, nous pratiquons une certaine forme de pauvreté, nous avons une supérieure à qui nous obéissons ; nous faisons une profession publique. Or ces éléments servent à définir la nature de la « vie consacrée ». Nous vivons aussi en communauté : nous sommes donc plus précisément de l'espèce « vie religieuse ». De plus nous vivons en clôture. Le prêtre en question pourra faire une déduction rapide : religieuses avec clôture papale = moniales. C'est le regard du canoniste. Et nous trouvons effectivement dans nos constitutions :
Globalement, ces numéros sont des ajouts apportés au texte élaboré par la deuxième commission romaine. Pour avoir l'approbation des constitutions, il faut en effet un quadruple label : vie consacrée, vie religieuse, vie contemplative, moniales. Mais quand on a dit cela, on ne sait rien sur la vie dominicaine proprement dite. L'utilité de cette approche est de permettre de s'y reconnaître dans le foisonnement des formes de vie qui naissent dans l'Église ; on peut ainsi les classer. Résumons brièvement la théologie qui est en filigrane derrière les numéros du Code de Droit canonique introduits dans nos constitutions. Au cœur de toute vie consacrée, la consécration avec sa double dimension : l'appel et la réponse de celui qui est appelé. Réponse qui prend la forme de la profession des conseils évangéliques de chasteté, pauvreté et obéissance (triade devenue classique en 1405, sous le pontificat d'Innocent VII). Cette profession se fait par trois vœux publics. Ceci est vrai de la vie religieuse et des instituts séculiers. Le propre de la vie religieuse est de vivre cette consécration en communauté. La consécration n'a pas seulement une dimension personnelle. Si elle est alliance dans l'amour et la fidélité, elle est aussi alliance dans la communion et dans la mission. Le danger est de prendre cette théologie canonique comme le point de départ obligé d'une théologie de la vie religieuse ; comme un squelette en quelque sorte autour duquel on mettrait de la chair. Il y aurait une vie religieuse générique (consécration par la profession des trois conseils évangéliques) qui, par quelques ajouts, deviendrait la vie dominicaine. Certains soutenaient cette position dans la commission sur la vie régulière qui travaillait le texte du LCO, au Chapitre de Chicago. Mais c'est une autre tendance qui l'a emporté : la vita apostolica, dont le Père Vicaire était un vigoureux défenseur. Pourquoi cette tension ? L'identité dominicaine était en cause. On en vient à la deuxième approche. On essaie de voir la cohérence propre des diverses composantes de la vie dominicaine, on se demande comment elles s'articulent les unes avec les autres, quelles sont celles qui sont fondamentales. Il s'agit de faire une théologie historique. Une forme de la vita apostolicaIl est important de remarquer que jusqu'aux Constitutions Gillet, la seule Règle de saint Augustin servait de norme pour la vie commune, la pauvreté, l'obéissance, la chasteté, etc., dans la législation dominicaine. Le commentaire de la Règle d'Humbert de Romans montre que l'unanimité était la valeur omniprésente. Sans elle, aucun élément de la vie dominicaine n'a de sens, pas même la prédication. La vie régulière des frères et des sœurs — semblable depuis les origines de l'Ordre — est celle de la Règle « qui détermine et inspire la “vie commune apostolique” » (M.-H. V icaire). C'est dans la Règle que s'enracine notre type de sequela Christi : la charité et l'unanimité, la désappropriation et la mise en commun des biens — inséparable de l'humilité pour Augustin —, la prière, la chasteté et l'obéissance. Toutes ces valeurs répandent « la bonne odeur du Christ ». Dans son commentaire de la Règle, Humbert de Romans a bien mis en relief ces grands axes et il a montré comment, dans l'Ordre, la prédication s'enracine dans ce terreau. Toutes ces valeurs sont d'ailleurs les titres des chapitres de la première distinction du LCO. Elles font toutes partie de la suite du Christ dominicaine, et pas seulement « les trois conseils évangéliques », comme dans la perspective canonique. Il est d'ailleurs significatif que les frères qui ont travaillé dans la commission de la vie régulière au Chapitre de Chicago, aient utilisé des commentaires de la Règle de saint Augustin du XIII ème siècle. La ligne directrice du LCO est celle de la vita apostolica dominicaine, greffée sur la vita apostolica de la Règle de saint Augustin qui s'appuie sur Ac 4, 32-35. La théologie de la vie dominicaine qui est à l'arrière du LCO s'appuie donc sur la théologie de la vie religieuse qui est celle de la Règle : toutes les valeurs forment un tout. Ceci est confirmé par le rituel de la profession dominicaine. Dans la formule de profession : « Je fais profession » englobe tous les éléments de la suite du Christ dominicaine. Par un seul acte, le vœu de notre profession solennelle, nous nous donnons à Dieu en nous engageant à vivre tous les éléments de la suite du Christ dominicaine — qui incluent la communion et la mission —, et Dieu opère une consécration. La communion et la mission ne s'ajoutent pas à la consécration. Il en est de la vie religieuse comme du baptême. Une théologie de la vie monastique dominicaine doit tenir compte de cette unité de toutes les valeurs de notre vie et sera donc différente de celle des documents actuels du Magistère où la consécration par la profession des trois conseils évangéliques de chasteté, de pauvreté et d'obéissance est l'élément clef. La dimension monastiqueFondamentalement les moniales dominicaines sont moniales, parce que vivant sous la Règle de saint Augustin qui est une règle monastique, écrite pour des laïcs. Être moine (monos), pour Augustin, c'est avant tout avoir un seul cœur et une seule âme . Et ceci, en contexte augustinien a d'emblée une portée ecclésiale — nous parlerions en langage moderne d'une communion missionnaire —, mais aussi trinitaire, eucharistique, eschatologique. C'est peut-être là que se situe la plus grande différence avec la perspective théologique de Vita consecrata. Dans l'exhortation postsynodale, les trois conseils évangéliques sont isolés et placés au cœur de la vie apostolique. Ce n'est pas la clôture qui fait les moniales dominicaines — il s'agit là d'un point de vue canonique —, même si le retrait du monde met avec beaucoup plus de relief que dans les autres branches de l'Ordre l'importance de l'écoute de la Parole dans le silence, à la source de notre vie dominicaine. Le LCM a renforcé la note augustinienne du LCO comme en témoigne la constitution fondamentale principalement. Il fait aussi apparaître à l'arrière-fond, beaucoup plus que le LCO, une théologie de type patristique, axée sur le Mystère : c'est bien dans ce contexte que la vie monastique est né. Mon essai de théologie de la vie monastique dominicaine d'après le LCM va consister principalement à situer les éléments de notre vita apostolica dans leur relation au Mystère. Être moniale, dans cette perspective, c'est avant tout s'engager dans la grâce baptismale : devenir mystique avec plus de plénitude, c'est-à-dire vivre du Mystère. Les moniales dominicaines ont donc pour propos de faire du Mystère le tout de leur vie, de leur contemplation. Mais il faut d'abord préciser ce que la tradition entend par Mystère. Le Mystère, c'est la révélation et l'accomplissement du dessein bienveillant que Dieu a formé en lui-même de toute éternité. Il a été révélé par étapes, et dans le Christ seulement son complet dévoilement est achevé, totalement accompli (Col 2, 2-3 ; Ep 1, 9-10). Pour les Pères de l'Église, le Mystère est le lieu où l'expérience spirituelle authentique s'articule avec le dogme. La foi est en effet une rencontre existentielle avec le Mystère du Père révélé en Jésus-Christ et déployé dans l'Église. C'est bien cette expérience que nos constitutions nous proposent de faire. Une lecture attentive du LCM fait découvrir une vie monastique où le Mystère est
Il ne s'agit pas de quatre étapes, mais de quatre façons, plus ou moins concomitantes, d'entrer en contact avec le Mystère. C'est donner une profondeur théologique aux éléments qui composent la vie dominicaine (cf. l'observance régulière, LCM 35 § 2). C'est expliciter les propos des Actes des Apôtres sur la première communauté chrétienne :
Ce texte des Actes n'est pas cité par Augustin, mais Humbert de Romans l'utilise souvent pour commenter la Règle. UNE VIE STRUCTURÉE PAR LE MYSTÈREQuelques remarques :
Les moniales sont appelées à se convertir au Seigneur (LCM 1 § 3 ; 84 § 1) réactualisant la conversion réalisée par le baptême. Se convertir indique un retournement en réponse à un appel. C'était l'attitude des premiers chrétiens de Jérusalem. Le Mystère contempléL'écoute de la ParoleFaisant du Mystère le tout de leur vie, les moniales — dans la foi — contemplent et louent Dieu pour la révélation du Mystère dans le Christ. « Louer, bénir », sont bien les premiers mots de la première devise de l'Ordre. Cette importance centrale de la contemplation du Mystère se retrouve sous diverses formes dans le LCM. Dieu qui a parlé jadis à maintes reprises et sous maintes formes, a parlé plus récemment dans le Christ (He 1, 1-2). Celui-ci, par l'envoi de l'Esprit, révèle pleinement dans l'Église le mystère de la volonté du Père (Ep. 1, 9), et illumine les esprits de tous (cf. Jn 1, 9) (LCM 101 § 1). Dans les Livres saints, il est désormais possible de contempler le mystère du salut (LCM 101 § 2). « La Parole de Dieu, c'est le Christ. C'est lui que nous entendons dans les saintes Écritures : Tout en elles, résonne le Christ » (LCM 97 § 2 ; citant A ugustin,Tract. in Io. Ep. 2, 1). Dans l'Esprit, L'Église reçoit le Verbe, de Dieu le Père, dans une seule foi, Le contemple d'un seul cœur et Le loue d'une seule voix (cf. Rm 15, 6) (LCM 3 § 1 ; reprenant Humbert de R omans, Commentaire de la Règle de saint Augustin, XVIII). Comme Marie assise aux pieds du Seigneur (LCM 1 § 3), les moniales sont tendues vers le Seigneur, se nourrissent de sa Parole. Cet attrait pour Dieu détermine un mouvement d'extension (Ph 3, 13). Leur vocation est de goûter la Parole, d'être tout entières tendues vers le Seigneur, vers la Parole du Père. Mais chaque famille religieuse est plus sensible à certains passages de l'Écriture, y reconnaissant une affinité avec la source inspiratrice de son charisme. Les nombreuses citations scripturaires du LCM forment donc le regard que les moniales portent sur le Mystère, modelant leur existence en lui donnant ses accents propres. Du Père, par le Christ, à l'Eglise, et retour au PèreLes citations d'Écriture du LCM nous invitent à suivre le mouvement même de la théologie patristique : du Père, par le Christ, à l'Église, pour retourner à Dieu, que rappelait l'Instruction sur l'Étude des Pères de l'Église dans la formation sacerdotale (1989) :
Du Père Le point vers lequel tout converge et d'où tout prend sens : la charité de Dieu (Ep 3, 18), du Dieu qui le premier nous a aimés (1 Jn 4, 19) (LCM 24 § 1). C'est le mystère de la volonté du Père (Ep 1, 9) (LCM 101 § 1), le mystère du salut (LCM 101 § 2) ; c'est le dessein éternel de la volonté du Père (Ep 1, 5) (LCM 75), son dessein de salut (LCM 98 § 2), le dessein du Dieu de notre salut qui veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4) (LCM 74 § 4). Les moniale tendent à avoir « l'intelligence de la largeur, de la hauteur et de la profondeur de la charité de Dieu (Ep 3, 18), qui a envoyé son Fils pour que par Lui le monde soit sauvé (Jn 3, 16) » (LCM 36). L'Épître aux Éphésiens ajoute une quatrième dimension la longueur. Il s'agit sans doute du dessein mystérieux de Dieu (cf. Ep 3, 1-13 ; note TOB). Cet amour de Dieu, ce dessein de Dieu, nous dit le LCM, s'est manifesté dans l'envoi du Fils pour le salut du monde. Par ces nombreuses expressions, le LCM nous rappelle donc à quel point toute la vie des moniales trouve sa source dans le dessein du Père. Par le Christ Ce mystère s'est réalisé par et dans le Christ. La Parole — le Fils qui est dans le sein du Père (LCM 1 § 3) —, est venue chez les hommes accomplir la mission confiée par le Père ; elle est sortie de la bouche de Dieu pour ne pas Lui revenir sans fruit, mais pour accomplir en plénitude ce pour quoi Il l'a envoyée (Cf. Is 55, 10) (LCM 1 § 2) : faire participer l'humanité au salut en lui révélant l'amour du Père. C'est la mission même de l'Ordre. Le LCM laisse percevoir à quel point les moniales ont leur regard fixé sur le Christ par qui s'est accompli le dessein du Père. Pour accomplir sa mission, le « Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes s'offrit tout entier pour notre salut » (LCM 1 § 2 ; citant Libellus n° 13) ; il « s'est fait pauvre pour nous afin de nous enrichir par sa pauvreté »(2 Co 8, 9) (LCM 28 § 1). Le Christ est l'Agneau véritable (Ap 14, 4) (LCM 24 § 1), toujours soumis à la volonté de son Père pour la vie du monde (cf. Jn 4, 34 ; 14, 31 ; Ph 2, 8 ; He 10, 7) (LCM 18 § 1), qui « pour tous a été fixé sur la croix » (LCM 74 § 4) et « nous a rachetés de son sang » (Ap 5, 9) (LCM 24 § 1). Ayant présenté, aux jours de sa chair, des prières et des supplications à Dieu avec une intense clameur et des larmes, le Christ Seigneur siège maintenant à la droite de la Majesté, toujours vivant pour intercéder en notre faveur (cf. He 5, 7 ; 1, 3 ; 7, 25) (LCM 74 § 1). Le Christ est encore le Médecin (LCM 86) : il est venu apporter la santé (salus) aux hommes, c'est-à-dire sa miséricorde . Le Christ Sauveur est au cœur de la vie des moniales.
À L'Église Par le sang du Christ, s'est accomplie l'œuvre de la régénération de l'homme (LCM 42 § 1 ; 24 § 1). Par lui, Dieu s'est acquis un peuple (1 P 2, 9) (LCM 1 § 5), l'Église, lieu de la réconciliation universelle dans le Christ (2 Co 5, 18) (LCM 2 § 2), d'une communion « fondée, bâtie et affermie dans le même Esprit (cf. Ph 1, 27) » (LCM 3 § 1). Dans cet Esprit, tous forment un seul corps (1 Co 12, 12) ayant part à un seul pain (Ibid., 10, 17) (LCM 3 § 1), tous ont une seule âme et un seul cœur tendus en Dieu (Ac 4, 32) (LCM 2 § 1). Et l'Esprit Saint, source de l'unité de l'Église, fait d'elle un corps diversifié ; il la dirige par des dons et des charismes particuliers (LCM 20 § 2). Retour à Dieu Au dernier jour, Dieu rassemblera tous les hommes dans la sainte cité (Ap 22, 19) (LCM 1 § 5), la bienheureuse Cité de Jérusalem (LCM 35 § 1), dans le royaume céleste à venir où le Christ manifestera l'Église glorieuse comme l'épouse parée pour lui (cf. Ap 21, 2) (LCM 24 § 3). Le Christ qui est, dès à présent, l'unique béatitude par la grâce, le sera alors par la gloire (LCM 1 § 5). C'est ce qu'annonce la vie cachée des moniales, leur vie cloîtrée. Le Mystère intérioriséComme les chrétiens de Jérusalem, l'Église rassemblée par l'enseignement des Apôtres — par la Parole qui convoque —, forme une seule âme et un seul cœur et prie chaque jour d'un seul cœur (cf. Ac 2, 42. 46 ; 4, 32) (LCM 1 § 4 ; 2 § 1). Cet idéal est la raison même du rassemblement des moniales en communauté. C'est ce que signifie leur profession : elle les fait entrer dans le collège des Apôtres pour suivre le Christ, partager sa vie ; elle les fait vivre à l'imitation de la première Église de Jérusalem rassemblée autour des Apôtres (Ac 4, 32-35). D'emblée leur suite du Christ a une dimension ecclésiale. Elles sont rassemblées en un (Ps 132, 1), pour habiter unanimes dans la maison (Ps 67, 7) et avoir une seule âme et un seul cœur (Ac 4, 32) en Dieu (LCM 2 § 1). L'unanimité de leur vie est enracinée dans la charité de Dieu (LCM 2 § 2). Comme les Apôtres, elles vont vivre de la Pâque du Christ, dans l'Eglise, pour l'Eglise. Pressées par la charité du Christ, c'est-à-dire par cette amitié divine universelle (LCM 26 § 2) les moniales construisent l'Église, par l'offrande d'elles-mêmes (1 Co 14, 4) (LCM 3 § 2). Par leur obéissance qui les unit au Christ et à l'Église, toute leur vie devient un sacrifice prolongeant l'offrande du Christ (LCM 19 § 2), et l'oblation que représente la chasteté pour le Royaume, fait d'elles des coopératrices de Dieu dans l'œuvre de la régénération de l'homme (LCM 41 § 1). Par leur pauvreté, elles se conforment au Christ en se rendant victorieuses de la cupidité, mettant leur trésor dans la justice du Royaume (LCM 28 §§ 1-2), c'est-à-dire la sainteté, la charité. On peut cependant remarquer, principalement pour l'approche de l'obéissance et de la pauvreté, l'influence de la réflexion de saint Thomas dans sa Somme théologique. Le fond est augustinien mais avec des nuances propres. L'articulation entre pauvreté et unanimité, par exemple, élément clef de la Règle, n'existe pas chez saint Thomas : sa perspective est beaucoup plus centrée sur la dimension personnelle. Il ne faut pas oublier que cette réflexion est située dans la II-II , c'est-à-dire dans la morale. C'est donc tout particulièrement par l'obéissance, la chasteté et la pauvreté, que les moniales sont conformées au Christ et entrent dans sa Pâque. Les vœux solennels sont l'expression du « Tout quitter » qui est l'essence même de la vie religieuse (et non pas les trois vœux). Par une vie de pénitence (LCM 61 § 2) et de renoncement, les moniales prennent leur croix (Mc 8, 34) et portent les souffrances de Jésus dans leur corps (cf. Ga 6, 17) et dans leur cœur méritant ainsi pour elles-mêmes et pour les autres hommes la gloire de la résurrection (LCM 61 § 1). Elles désirent ardemment la plénitude de l'Esprit Saint pour contempler, à visage découvert, comme dans un miroir, la gloire du Seigneur, et être transformées en cette même image de clarté en clarté comme par le Seigneur qui est Esprit (cf. 2 Co 3, 18) (LCM 1 § 4). Cette transfiguration opérée par l'Esprit Saint, par la charité qu'il répand dans nos cœurs, est le mystère du salut accompli ; c'est le mystère de la divinisation qui est assimilation au mystère du Christ, entrée dans le Royaume où nous pourrons contempler le Christ Verbe et Sagesse qui, à travers son humanité, s'est manifesté à nous pour nous transformer en sa Gloire. Tel est bien le terme de la vie des moniales, l'objet de leur désir. C'est le désir du Royaume dont nous ne pouvons avoir ici-bas qu'un avant-goût. Le Christ est bien l'unique béatitude, ici-bas par la grâce, dans le Royaume par la gloire (LCM 1 § 5). Les moniales tendent à avoir une seule âme et un seul cœur tendus vers Dieu (LCM 2 § 1), tourné vers le Seigneur (LCM 89) ; elles cherchent Dieu (LCM 1 § 3), la face de Dieu (LCM 74 § 4). Autant d'expressions qui expriment cette tension vers Dieu qui est au cœur de leur vie. Un éclairage augustinien permet de découvrir à travers les mots la vocation profonde de l'homme, le dynamisme de l'image de Dieu. In Deum, en effet, une portée eschatologique . Chercher Dieu (LCM 1 § 2) est une expression très proche de in Deum. Pour Augustin, il ne s'agit pas d'une activité purement intellectuelle. Cette recherche est un élan qui trouve sa source dans la foi. C'est par l'amour que nous nous approchons de Dieu, c'est avec le cœur que nous devons le chercher (A ugustin, Tract. in Io. Ev. 7, 10 ; 10, 14 ; Epist., 155, 13). Dieu est amour et c'est notre amour qui assure notre ressemblance avec lui, qui comble un peu de cet abîme qui sépare la créature de son créateur, le pécheur de son Dieu. L'amour apporte une certaine expérience du mystère de Dieu, il nous fait sentir Dieu ( Id., En. in Ps. 99, 5-6). Mais comme c'est le même amour qui nous fait aimer Dieu et le prochain, c'est par le chemin de la charité fraternelle qu'ici-bas nous pouvons trouver Dieu, faire une expérience de Dieu (I d., De Trin., VIII, 8, 12). Le Mystère célébréLa liturgie est mystagogique : elle introduit dans le Mystère. Le Mystère est célébré principalement dans l'eucharistie.
Le mémorial de la mort et de la résurrection du Seigneur est la source de la charité fraternelle (LCM 76). C'est pourquoi la célébration solennelle de la liturgie est le cœur de toute notre vie ; en elle s'enracine l'unité de la communauté (LCM 75). Cette heureuse jubilation assimile l'Église pérégrinante à l'Église glorieuse (LCM 75). En effet, la liturgie est la traduction terrestre de la liturgie céleste. Dans la liturgie, le Fils retourné auprès du Père, entraîne tous ses frères avec lui. La liturgie céleste commence dans ce mouvement de retour, d'action de grâce qui provoque la joie du Père. Par la célébration de l'Eucharistie et de l'office divin, par la lecture et la méditation des livres saints, par les prières secrètes (cf. Mt 6), par une prière continuelle ( 1 Th 5, 19 en LCM 74 § 2 ; Lc 1, 18 en LCM 89), les veilles, les intercessions, les moniales tendent à avoir les sentiments qui furent dans le Christ Jésus (Ph 2, 5) (cf. LCM 74 § 4). Elles ne cessent d'interpeller le Dieu de notre salut pour que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2, 4) (LCM 74 § 4). Le Mystère annoncéTotalement députés « à l'évangélisation de la parole de Dieu » (LCM 96 § 1), « à évangéliser par le monde le Nom de Notre Seigneur Jésus-Christ » (LCM 1 § 2), les frères accomplissent leur vocation spécialement par la prédication (LCM 96 § 1). Les moniales « annoncent par l'exemple de leur vie l'Évangile de Dieu » (LCM 96 § 1), par un témoignage de prière et de pénitence (LCM 96 § 2). Leur vie de communion au Mystère les fait entrer en communion avec tous les hommes. On peut cependant regretter que la dimension apostolique de la vie des moniales dominicaines présentée dans le LCM ressemble étrangement à celle des carmélites. Aux origines, elle était partie intégrante de la mission de l'Ordre :
Ce n'est pas ce que dit LCM 1 § 1 ... CONCLUSIONIl y a au moins deux approches théologiques difficilement conciliables dans nos constitutions. L'approche augustinienne encore très présente au xiii ème siècle dans les premiers textes dominicains, et l'approche canonique qui est actuellement celle du Magistère. La première s'enracine dans une expérience spirituelle qui prend en compte la totalité de l'expérience chrétienne, c'est une théologie « existentielle » ; la seconde a son point de départ dans des déterminations canoniques, c'est une théologie intellectuelle. La première, inséparable d'une expérience spirituelle, est une théologie contemplative ; la seconde sert à classer, à définir des concepts. Cette deuxième approche est malheureusement la plus connue aujourd'hui, c'est elle qui est la plus répandue dans les noviciats. Qui n'a été pas formé à la vie religieuse à partir des vœux ? Cette approche a d'ailleurs en partie saint Thomas pour source. Mais pour saint Thomas, c'était une approche parmi d'autres, qui lui permettait de définir ce qui était commun à toutes les formes de vie religieuse existant à son époque. Aujourd'hui, par contre, elle devenue dans l'Ordre comme le point de départ obligé de la réflexion théologique sur notre vie religieuse. Il y a deux risques :
Il resterait à poursuivre la réflexion par une intégration de l'ecclésiologie de Vatican II. Ce qui ne devrait pas poser de problèmes pour la vita apostolica dominicaine. Sœur Marie-Ancilla BIBLIOGRAPHIE M.-H. Vicaire, « Les Sœurs dominicaines contemplatives doivent-elles faire des emprunts au LCO des Frères ? », Conférence à l'assemblée fédérale de Chalais, 27 sept - 7 octobre1969. Sœur Marie-Ancilla, Saint Dominique et la vie apostolique dominicaine, Mame, 1996. 1. Cf. Augustin, En. in Ps. 132. 2. Sur la conversion chez saint Augustin, cf. Sœur Marie-Ancilla, Commentaire du LCM, 1992, p. 19-20. 3. Sur la dimension augustinienne de ce passage, cf. Id.,Commentaire du LCM p. 19. 4. Cette approche a des points communs avec celle de Vita consecrata, mais le centre de convergence n'est pas le même. 5. Cf. Augustin, En. in Ps. 85, 9 ; 102, 6. 6. Il est regrettable que le LCM ait gardé le in Deo du manuscrit de la Règle utilisé par Humbert de Romans, et non le in Deum de l'édition critique de L. Verheijen. 7. Cf. Marie-Ancilla, La Règle de saint Augustin, Éd. du Cerf, 1996. version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2004 - tous droits réservés biblio.domuni.org |