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RECENSION DE

Jean-Marie GOURVIL
"Ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve"
Une nouvelle traduction orthodoxe du Notre Père
éditions François-Xavier de GUIBERT - 2004

Ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve - JM GOUVIL - eds FX de Guibert
 

référence : http://biblio.domuni.org/articlestheo/notrepere_ortho

Recension de Romaric MORIN, op

A l'occasion de la nouvelle traduction française du Notre Père par l'Assemblée des évêques orthodoxes de France, l'auteur entend expliquer les raisons qui justifient l'abandon de la traduction œcuménique de 1966 de la 6ème demande, « ne nous soumets pas à la tentation ». A juste titre il montre en introduction les problèmes que pose cette traduction. Cette formulation laisse notamment à penser d'une part que l'homme peut ne pas être soumis à l'épreuve et à la tentation et d'autre part que Dieu serait (le) tentateur. Et nous percevons aisément ce que ces deux propositions peuvent avoir d'erroné.

Dans une première partie, intitulée « La sixième demande du Notre Père, l'affrontement à la tentation et à l'épreuve », l'auteur campe de façon développée la problématique et met en exergue les enjeux de la question (I). Puis, en se basant sur un sondage réalisé auprès de fidèles, il montre que la traduction officielle n'est ni reçue ni comprise par les chrétiens (II). Il conclut cette partie par deux chapitres qui analysent l'enseignement des Pères (III) et de la Tradition latine (IV). L'objet de cette partie est principalement de préciser les notions d'épreuve et tentation telles que reçues dans la Bible et par les Pères.

La seconde partie, intitulée « Le paradoxe de la spiritualité des Pères », montre que l'homme est appelé au bonheur (V) mais, et tel est le paradoxe, sa vie est nécessairement marquée par la tentation, l'épreuve, la souffrance, l'affliction, le deuil (VI). Ce paradoxe ne peut être résolu qu'en prenant acte de ce que l'homme est appelé à un travail de conversion (VII) qui se vit au rythme des étapes de l'expérience de Dieu (VIII). L'idée centrale est qu' « il y a bien un lien entre la tentation et l'expérience de la présence de Dieu en raison du retournement de l'être, de la métanoia que propose la tentation. La tentation est ressentie comme une injustice, comme une douleur intolérable, mais l'Évangile nous propose de faire une lecture inversée de la tentation, de l'affliction, du deuil ; il nous propose d'y voir la preuve de notre exil du Royaume, un appel à la conversion, un appel au retour vers le Créateur. » (p. 124)

La dernière partie, « Entre expiation et hédonisme, les difficultés de la métanoia » tente d'expliquer les raisons qui ont prévalu en faveur de l'adoption de la traduction officielle. Plus qu'en raison d'arguments techniques ou littéraires, la formulation actuelle a été retenue pour des motifs « sociologiques », à savoir l'évolution des mentalités sur les thèmes de la souffrance, de l'épreuve et de la tentation. Or cette évolution a été influencée d'une part par la doctrine de la prédestination et celle de l'expiation. L'association de ces deux thèmes a alimenté un certain dolorisme contre lequel s'est développée une tendance hédoniste : « puisque Dieu nous aime » comme la qualifie l'auteur.

A n'en pas douter l'auteur a le mérite de s'attaquer à un problème délicat au sujet duquel il a beaucoup été écrit. Mais au-delà de la seule question de la traduction de la 6ème demande du Notre Père, il aborde de nombreuses autres questions théologiques : la souffrance et sa signification, la souffrance de Dieu, la Rédemption, le « pur amour », etc. d'où le risque dans lequel il est difficile de ne pas tomber : « qui trop embrasse, mal étreint ». À vouloir évoquer toutes ces questions en si peu de pages, l'auteur est obligé de procéder à des raccourcis et des jugements un peu hâtifs ou à tenir pour évident et unanimement acquis ce qui ne l'est pas nécessairement.

Quoiqu'il en soit, l'intérêt principal de l'ouvrage est de recourir abondamment à la réflexion des Pères de l'Église. En soi une telle démarche est excellente d'autant plus que les textes patristiques cités sont généralement fort bien choisis. Le grand écueil toutefois pour un tel sujet est de verser dans la « projection théologique » : justifier ses présupposés théologiques à partir des Pères ou de la Bible, au lieu de chercher sans a priori ce que ces auteurs peuvent dire. En l'occurrence l'auteur tire parfois la couverture à lui ou néglige certaines pistes de réflexions qui risqueraient de ne pas abonder en son sens. L'analyse biblique est de ce point de vue particulièrement décevante car trop rapide dans des conclusions déterminées par avance.

Notons enfin que le recours à un sondage sur la compréhension des fidèles de la 6ème demande du Notre Père est un peu déroutant. Pour intéressant que cela puisse être, ce n'est pas non plus sans laisser perplexe. Il aurait été bon en tout cas d'en donner (en annexe par exemple) non pas seulement les conclusions mais aussi les données brutes telles que le nombre de personnes interrogées ou leur représentativité.

En conclusion, vraisemblablement ce livre trouvera des lecteurs-amateurs. Il est facile à lire et il est dans « l'air du temps ». Cela n'en fait pas pour autant une référence théologique.

Fr. Romaric MORIN, o.p.
18 février 2005


Réponse de l'Auteur

Deux questions délicates qui mériteraient débat

Réponse à la recension rédigée par le Frère Romaric Morin

 

Je tiens à remercier le Frère Romaric Morin de la longue recension qu'il a faite du livre « Ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve, une nouvelle traduction orthodoxe du Notre Père », F-X de Guibert, 2004. Le commentaire témoigne d'une lecture approfondie du livre et d'une fine saisie des enjeux du livre.

Effectivement l'écriture de ce livre n'est pas le fruit d'un travail de « théologien », l'ancrage professionnel de l'auteur est les sciences humaines, le travail social et la formation des professionnels qui interviennent auprès de personnes en souffrance. Enseignant notamment l'histoire des politiques sociales, la sociologie et ce que l'on appelle « le travail social communautaire », j'ai publié un certains nombres de textes sur la souffrance et la difficultés de sa prise en compte par les intervenants sociaux notamment dans la revue Economie et Humanisme qui n'est pas sans lien historique avec l'ordre de St Dominique. Il faut donc prendre la contribution de ce livre sous cet angle : travail d'un laïc ayant orienté sa vie sur la question de l'aide, de la souffrance et des ressources culturelles (ici chrétiennes) qui permettent d'y faire face. Travail à la croisée des chemins entre le développement personnel, l'anthropologie historique et l'histoire de la spiritualité.

Mon travail d'enseignement s'appuie sur celui des historiens des politiques sociales et des mentalités. Max Weber et Michel Foucault constituent les passages obligés de cette réflexion. Comment comprendre le basculement culturel de la période moderne : apparition de l'esprit capitaliste, invention et prise en charge institutionnelle de « la folie ». Apparition d'un Etat qui surveille et punit. Traitement de la souffrance par désignation de catégories de populations cibles. Aujourd'hui médicalisation et consommation abondante de psychotropes.

Tenter de décrypter l'aujourd'hui passe nécessairement par la compréhension de la rupture de la période classique. Nous assistons sans doute à l'aurore de la post-modernité mais il nous faut saisir les constituants de la modernité qui émerge à partir du XVIème siècle.

Alors que la laïcité m'oblige à une réserve professionnelle par rapport aux étudiants, le livre m'a permis, en chrétien, de poser la question de la place de l'affrontement à la tentation et à l'épreuve dans notre culture ecclésiale marquée elle aussi par la modernité, la rupture de l'âge classique. La méditation de la 6ème demande du Notre Père a été l'occasion de réfléchir avec une approche historique, sur ce que Simone Pacot appelle « l'évangélisation des profondeurs » ou pour paraphraser le joli titre d'un livre du Frère Jean-Marie Gueullette o.p: comment « Laisser Dieu être Dieu en soi (Cerf 2004) » ? Il me semble que la question de la conversion à travers les échecs, les tentations et les épreuves n'est pas bien posée dans notre culture chrétienne actuelle et qu'il peut être intéressant de comprendre la genèse du décalage entre la tradition et les idéologies contemporaines. La traduction malheureuse de la 6ème demande « Ne nous soumets pas à la tentation » a constitué une occasion pour poser certaines questions « difficiles » .

Une première question demeure, elle est délicate pour un clerc mais un laïc peut la poser aux Eglises. Est-ce que la traduction de la 6ème demande « Ne nous soumets pas à la tentation » est une traduction qui exprime bien la doctrine que la tradition chrétienne a porté de siècle en siècle sur l'affrontement à la tentation et à l'épreuve ? La réponse peut gêner ceux qui ont charge de faire prier le peuple avec cette traduction mais elle est claire : la réponse est non. Refuser cette négation c'est s'engager dans des discours subtils pour spécialistes de la pastorale qui risque de n'être que des discours d'institutions. De plus en plus de personnes s'élèvent contre cette traduction. Elle est devenue effectivement gênante, la défendre devient délicat, ce que ne fait pas le Frère Romaric Morin. Et comme il le souligne bien, en citant un passage du livre, il semble que le cœur de la tradition soit bien que dans l'affrontement à l'épreuve et à la tentation (peirasmos), qu'au cœur de sa faiblesse, l'homme puisse faire l'expérience (peira) de la présence de Dieu. L'être qui s'abandonne fait l'expérience en son fond, en son cœur, de la présence du Créateur. Il m'aura fallu des années de lectures et de méditation pour retracer ce cœur de la tradition que l'on n'entend pas si fréquemment dans les paroles des prédicateurs. Long détour durant de nombreuses années auprès des Pères grecs et byzantins, des mystiques du Nord et des dévots du XVIIème. La préface du livre écrite par l'Archimandrite Syméon, illustre l'essentiel de ce propos.

Seconde question. Si l'on accepte l'idée que la traduction « Ne nous soumets pas à la tentation » n'est pas traditionnelle au bon sens de ce terme, vient aussitôt l'autre question. Pourquoi dans les années soixante avoir choisi cette traduction ? Erreur technique ? Je ne le crois pas. Toutes les données qui nous font réfléchir aujourd'hui étaient déjà là. Choix stratégique, une congrégation ou une Eglise plus influente aurait remporté la décision, comme les luttes des grands corps de l'Etat dans les décisions publiques ? Hypothèse peu vraisemblable. Je crois qu'il s'agit pour reprendre un concept emprunté au politicologue Lucien Sfez, d'un « sur-codage culturel » qui impose aux acteurs une décision en raison des normes culturelles qu'ils ont intégrées. Le livre prend ce parti et tente de développer le long rapport du christianisme occidental à la souffrance et à l'union à Dieu. Alors que durant une longue période de l'histoire de l'Eglise le « beau combat » conduit à l'union mystique, à partir de la période moderne progressivement, l'anthropologie chrétienne change et le beau combat n'a plus pour objet l'union à Dieu c'est-à-dire l'expérience dès ici-bas du Royaume de Dieu. Le Frère Romaric Morin fait allusion au passage du texte concernant la notion du pur-amour et aux querelles de la fin du XVIIème. Le texte rappelle de façon très explicite la question de la mystique du Nord, de la mystique rhéno-flamande. Comme l'a bien montré Vladimir Lossky la pensée de Maître Eckhart ne pose pas de problème doctrinal dans le cadre de la pensée gréco-byzantine et orthodoxe, ni sans doute celle de ses prédécesseurs flamands et de ses successeurs jusqu'au XVIIème sans oublier St Jean de la Croix qui fut marqué par la mystique du Nord. Maintenant qu'une bonne partie des textes byzantins et rhéno-flamands sont édités nous constatons que le lien structurel de la souffrance, de l'affrontement à la tentation et de l'union à Dieu y est posée dans des termes voisins par les Byzantins et les mystiques du Nord. L'homme affronté à la tentation, à l'épreuve mais percevant les lumières divines peut accéder en son fond, en son cœur, s'il abandonne tout, à l'expérience de la déification.

Ce trésor de la tradition chrétienne va disparaître à la fin du XVIIème. Après avoir en son temps condamné Eckhart on condamnera Jean de Bernières et Benoît de Canfield puis Fénelon qui n'est plus un représentant de la mystique du Nord. Les textes de la mystique du Nord comme La perle évangélique disparaîtront pour n'être réédités qu'au XXème siècle. Comme le note justement Yves Krumenacker dans son livre « L'Ecole française de spiritualité », Cerf, 1999, les successeurs des dévots du Grand Siècle se consacreront aux XVIIIème à la gestion des œuvres, celles que Michel Foucault a bien décrites. Leurs objets sont le soin du corps, de la folie, des comportements redoutés par l'Etat. L'affrontement à la souffrance n'a plus comme horizon l'union mystique à Dieu, l'expérience de Dieu au fond de l'être. La souffrance devient l'objet d'un traitement étatique et social et aujourd'hui du marché des psychotropes.

Nous comprenons avec le rappel de ce contexte culturel pourquoi ceux qui décident de la traduction de la 6ème demande puissent en dehors de l'appui de la tradition proposer : « Ne nous soumets pas à la tentation ». La décision de cette traduction de la 6ème demande est probablement déterminée par un « sur-codage culturel » lié à l'histoire de la spiritualité et donc à l'histoire des mentalités. Ils ont comme choix de demander à être épargné de l'épreuve au nom de la Prédestination ou à l'inverse au nom d'une culture hédoniste.

Ces lignes expliqueront peut-être la démarche d'histoire de la spiritualité et d'anthropologie historique du livre, démarche qui nécessitait de regarder l'histoire d'un vaste coup d'œil avec tous les risques d'un tel choix. On peut espérer que les deux questions reformulées ici ne resteront pas sans débat.

Jean-Marie Gourvil
21 février 2005

Pour contacter Jean-Marie Gourvil : jmgourvil@wanadoo.fr

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