Mieux dire le péché originel grâce aux sciences de la natureLincapacité du récit biblique et tout particulièrement des chapitres 2 et 3 de la Genèse de saccorder avec les connaissances actuelles sur lorigine de lhomme est une source majeure de lincroyance. Sur ce point, les chrétiens vérifient ce que saint Augustin disait dans son Commentaire littéral de la Genèse : «Dans un très grand nombre de cas, des hommes qui ne sont pas chrétiens ont de la terre, du ciel, des autres éléments de ce monde, des mouvements, des révolutions, des distances et des grandeurs des astres, de la nature des animaux, des végétaux et des minéraux, enfin d'autres choses du même genre, une connaissance qu'ils tirent avec une grande certitude de la raison et de l'expérience. Il est une chose plus que honteuse, une chose pernicieuse et extrêmement redoutable ; c'est qu'un des infidèles puisse entendre un chrétien qui prétend parler de ces sujets d'après les Saintes Ecritures, et qui énonce tant de folie qu'il se trompe, comme on dit, toto caelo, au point que l'infidèle a peine à se retenir de rire. Ce qui est le plus pénible, ce n'est pas qu'il soit prêté à rire à un homme qui est dans l'erreur ; c'est que ceux qui sont hors de l'Eglise puissent attribuer à nos auteurs de semblables avis ; c'est que nos auteurs puissent être critiqués et méprisés pour leur ignorance, au grand dommage de ceux dont le salut nous préoccupe. Lorsque ceux-ci, en effet, ont pris un chrétien en flagrant délit d'erreur en ces matières qu'il connaissent si bien, lorsqu'ils l'ont entendu donner sa vaine opinion comme tirée de nos Livres saints, comment pourraient-ils se fier à ces mêmes Livres en ce qui touche la résurrection des morts, l'espoir de la vie éternelle et le royaume des cieux ?»1. Ce quévoque Saint Augustin se vit depuis plusieurs générations à propos des origines de lhomme, comme latteste Jacques Loew dans son Journal de la mission ouvrière : «Les premiers chapitres de la Genèse par lequel tant de catéchismes débutaient était pour nos enfants une catastrophe. Linévitable gravure du serpent enroulé autour de larbre et dEve pudiquement habillée de ses longs cheveux tandis quAdam hirsute émerge dun buisson conduisait immédiatement vers une religion de légende les gosses et leurs parents»2. En effet les résultats les plus élémentaires et les plus incontestables de la géologie, de la biologie et de l'anthropologie montrent que la lecture historique du récit dit «du péché originel» ne saurait être tenue pour vraie3. Sil était possible de la tenir jadis en toute bonne foi, elle ne peut s'appliquer à la réalité mieux connue grâce à la science. Face à l'impossibilité de redire littéralement le catéchisme, certains relèguent la notion de péché originel dans le domaine de l'imaginaire ; pour eux cette notion a perdu toute pertinence ; elle relève des contes pour enfant, en donnant une explication mythologique de l'origine de l'histoire humaine. Ce silence peut être nécessaire dans les rudiments de la catéchèse pour ne pas bloquer léveil de la foi ; mais elle ne saurait être tenue pour raisonnable en théologie, car elle risque de faire perdre quelque chose d'essentiel, dautant plus que la doctrine du péché originel ayant été l'objet de définitions solennelles, elle ne peut pas être ignorée. A lencontre de ce silence ou des maladresses qui tiennent pour historique le récit du péché originel et méprisent le savoir venu de la science, nous pensons que les découvertes sur les origines de lhomme permettent de mieux comprendre le dogme du péché originel. Pour cela il faut opérer un certain nombre de déplacements ; ils ont pour effet de radicaliser laffirmation dogmatique en la distinguant soigneusement de deux autres notions expressions, péché du monde et péché dAdam. Nest-ce pas là la tâche de la théologie : relire un énoncé traditionnel et faire droit à sa vérité, en acceptant de le reconsidérer à la lumière des données les plus sûres de l'histoire et de la préhistoire ? Face aux résultats de la science, la notion de péché originel ne peut être présentée comme avant. Le déplacement est nécessaire, parce que des faits nouveaux, apparus depuis la rédaction des textes des conciles, obligent à repenser la présentation du dogme. Il ne saurait y avoir deux vérités, celle de la science et celle de la Tradition. Il ne serait pas honnête de se contenter de redire sans discernement ce que disaient les Anciens. Il faut donc prendre acte de ce qui est connu aujourd'hui des origines de l'homme pour proposer une formulation qui réponde aux exigences de la foi en Jésus-Christ, sauveur de toute lhumanité. 1 Commentaire littéral de la Genèse, I, XX, 39, trad. Bibliothèque augustinienne. 2 Journal dune mission ouvrière, 1941-1959, Paris, Cerf, 1959, p. 185. La question est posée de manière rémanente : Cf. Bernard VAN ONNA, «Questions sur létat originel à la lumière du problème de lévolution», Concilium, n° 26, 1967, p. 125-133. Le P. Labourdette sest arrêté au seuil de cette question dans la dernière série darticles publiés dans la Revue Thomiste (1983 ; pour en avoir longuement discuté avec lui (et avoir suivi son dernier enseignement en la matière) nous pouvons dire que nous nous inscrivons dans la ligne quil a tracée. Cf. également A. CHAPELLE, «Méditation sur nos premiers parents», Nouvelle Revue Théologique, n° 112, 1990, p. 702-717. 3 Limportance de la diffusion actuelle des conclusions des études paléontologiques, nest pas à démontrer. Elle fait partie de lenseignement scolaire élémentaire et se trouve dans tous les magazines, cf. Numéro spécial du Point, «Origines de lhomme. Lodyssée de lespèce», 6 février 1999, Magazine littéraire, «Darwin, les nouveaux enjeux de lévolution», n° 374, mars 1999. |