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vivons dans un monde merveilleux. On peut enfin se réaliser.
Chaque jour qui passe ou presque voit tes possibilités de bonheur
augmenter. Les vieilles voix soupçonneuses qui prétendaient
hier encore t'en empêcher se sont bien définitivement tues.
Je suis heureux de te l'annoncer : tu es le plus beau, le plus fort,
le meilleur. Il ne tient qu'à toi de le devenir. Regarde dans
quel sens roule la vague du bonheur et de la plénitude et surfe
avec elle. Petite boucle à l'oreille, piercing au nombril et
tatouage ou tu veux, prend la clef des champs. N'oublie surtout pas
d'être à l'affût des dernières nouveautés
toujours plus surprenantes que tu ne manqueras pas de découvrir
dans les dernières pages de ton journal. Qu'est ce qu'on va pas
inventer pour toi ! Sois heureux mon ami, sois heureux.
Cette vision du bonheur fait notre malheur. Tous les témoins
du choc en retour pourraient d'ailleurs vous le confirmer, qu'il s'agisse
de l'ami et du confident, du prêtre au parloir, du bureau du psychiatre
et même, étrange renversement, du divan de docteur Sigmund.
Et gare à toi si tu n'arrives pas à être le plus
beau, le plus fort et le meilleur. Si tu ne peux pas être parfait
selon les canons, les mensurations parfaites que t'impose l'air du temps,
tu vas vite sombrer dans le chaos. Nous qui avions cru nous affranchir
de toute forme d'angoisse et de culpabilité, voilà que
l'on n'a peut-être jamais autant souffert qu'aujourd'hui d'un
tel poids d'angoisse et de culpabilité. Pour comble de malheur,
Dieu n'est plus là pour t'entendre et la société
que tu accuseras de tous les maux ne te renverra jamais que l'écho
désespéré de ton propre échec.
A l'opposé d'une telle illusion de bonheur, Jésus
nous invite au bonheur en commençant par nous ramener au manque
à être et au manque à vivre inhérent à
tout chemin d'humanité. Car nous ne nous faisons pas tout seul.
Recevoir et se recevoir d'un autre, donner et se donner à un
autre sont si constitutifs de notre être que nous cesserions d'exister
si nous devenions autosuffisants. Ce manque à être, ce
manque à vivre devient dans l'accueil d'un autre et le don à
l'autre, surplus de vie et surcroît d'être. Il fait devenir
soi dans l'autre, plus soi que soi dans le Tout-Autre. Le manque est
à l'origine du désir, de la parole et de l'écoute,
de la créativité, du lien fraternel, de l'amitié
et de l'amour. Vouloir combler le manque sans laisser advenir dans le
manque un espace d'humanité, cela s'appelle la barbarie. Prendre
sans demander, posséder sans recevoir, se servir sans servir,
s'approprier sans partager, voilà les symptômes inquiétants
de la barbarie. Et la barbarie est à nos portes, les invasions
barbares nous menacent désormais moins du dehors que du dedans,
dans notre propre monde et notre propre coeur. Il est temps aujourd'hui,
ne croyez-vous pas, de réapprendre ce que nous pourrions appeler
l'art de vivre le manque.
Grâce à Dieu, Dieu ne se fait pas tout seul,
il est comme nous ou plutôt, nous sommes comme lui. Nous sommes
un peu comme lui en ce que nous ne sommes pas des dieux, autosuffisants
à nous tout seul : ni Superman, ni Rambo, ni Bush et il est dangereux
pour les adultes que nous sommes supposés être, d'entretenir
les phantasmes infantiles de la toute puissance et de l'autosuffisance.
Dieu nous enseigne à ne jamais rien prendre sans demander, à
ne jamais rien posséder sans recevoir, à ne jamais se
servir sans servir, à ne jamais rien s'approprier sans partager,
à ne jamais rien consommer sans rendre grâce. Il nous l'enseigne
en se proposant lui-même à notre vie et à l'exact
opposé de la façon qu'ont de s'imposer Superman, Rambo
et Bush.
Une plénitude de vie viendra rejoindre alors notre
difficulté à vivre, une surabondance notre indigence,
un accomplissement notre quête incertaine. Cela s'appelle l'expérience
de la grâce. La drogue ou la grâce, être en manque
ou vivre le manque, l'overdose ou la surabondance, la drogue sous ses
multiples formes ou la grâce sans fond : là est la question
mon cher ami. Il est temps de réapprendre de notre Dieu l'art
de vivre le manque dans la grâce. Jésus est venu placer
toutes nos nécessités humaines, depuis les plus immédiates
jusqu'aux plus profondes, au cur de ce mystère de don,
d'accueil et de partage qui est le propre de Dieu et qui veut devenir
le propre de l'homme. La perception même des nos nécessités
avec leurs degrés de priorité s'en trouvera alors profondément
transformée. Les dangers d'invasions barbares cèderont
alors la place à un projet de sainte humanité.
C'est dans les épreuves de la vie que ce manque
se fait le plus cruel et qu'il vient contester, parfois violemment,
cette aspiration la plus légitime d'une vie qu'est l'aspiration
au bonheur. Quel qu'en soit sa nature et ses causes, l'épreuve
nous plonge toujours dans d'étranges et parfois redoutables tentations
: dureté du cur, refus de la réalité, ressentiment,
dérision, révolte, violence, suicide, désespoir.
Jésus est en ce lieu et c'est là qu'il veut être
pour nous maître de vie, d'humilité et de douceur. Cela
même qui nous menaçait d'anéantissement devient
en lui le lieu de plus secret engendrement.
L'épreuve fait de nous un pauvre comme Jésus
qui se reçoit du Père en son mystère d'engendrement.
C'est bien là où nous sommes si souvent démunis
et désemparés qu'il nous faut être impérativement
à l'école du Maître de la vie qu'est Jésus.
C'est là qu'il faut faire passer en Lui toutes nos épreuves
avec leur cortège de tentations mortifères. C'est là,
dans le mystère de sa Pâque, que Jésus murmure à
notre vie le secret de sa joie pascale, le sens ultime de cette vie
et de sa promesse inaliénable de bonheur. La croix glorieuse
est bien la porte du paradis.
Alors mon cher ami je te le dis, si d'aventure il t'arrive
de découvrir que tu es le plus laid, le plus faible et le plus
nul, ne laisse pas passer cette chance, vole toujours plus loin et toujours
plus haut sur les ailes de la grâce et de la miséricorde.
Jean-Marc Gayraud O.P.

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