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Cours de Science des religions : l'Islam --- Auteur : Fr. Jacques Jomier op
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Le regard extrêmement sommaire que nous avons essayé de jeter sur une religion de plus dun milliard de fidèles dont plusieurs millions vivent en Europe doit être expliqué. Lexistence de lIslam est un fait, comme celle du bouddhisme, de lhindouisme, du taoïsme, et celle de bien dautres religions. LIslam, par ailleurs, se présente comme une forme de religion qui nous concerne davantage puisquil affirme être un retour à la véritable religion, prêchée par Abraham, Moïse et Jésus. En ce sens, il se rapproche des Mormons, des Témoins de Jéhovah ou dautres sectes qui elles aussi affirment revenir à la vraie forme primitive du christianisme, qui aurait été corrompu par la suite. Lexistence de lIslam pose donc un double problème : - quelles sont les relations personnelles qui unissent des millions de musulmans au Dieu Créateur, unique et tout-puissant ? - quelle est la position de lIslam en face de la vérité ? 1. La première question a été longuement agitée à travers les siècles. Respectant le mystère de Dieu, les théologiens chrétiens ont toujours admis que si Dieu nous révèle la voie du salut quil veut pour les hommes cela ne signifie pas que sa grâce ne sauve pas autrement ceux pour qui la voie du salut est inaccessible. La Grâce nest pas liée uniquement aux sacrements. Ce mystère de salut en dehors de la voie révélée a longtemps été envisagée à un échelon individuel, comme le salut dindividus placés dans des situations telles que laccès à la voie révélée leur était psychologiquement ou matériellement impossible. Le mystère du salut était vu par les théologiens en liaison avec le caractère invincible de lignorance du christianisme. Aujourdhui, une meilleure connaissance de limmensité du monde et la prise de conscience du fait que lensemble des chrétiens (catholiques et autres églises) représente à peine le tiers de la population mondiale ont modifié les données du problème. Lignorance du christianisme et le salut ne sont plus seulement considérés à un plan individuel, mais dune façon sociologique. Cest à lintérieur dune religion non-chrétienne, cest en entendant parler Dieu dans cette religion, en vivant de ses livres saints en émulation avec ses mystiques, que la plupart des membres de cette religion vont vers Dieu. Le salut consiste à dire oui (en paroles et en actes, parfois même implicitement) à la grâce que Dieu offre à lhomme. Le salut est avant tout grâce de Dieu, mais grâce qui suppose réponse de lhomme. Saint Augustin voyait dans le monde deux cités : la cité de Dieu et celle des hommes. La cité de Dieu était celle des hommes qui aimaient Dieu par-dessus tout, jusquau mépris deux-mêmes. Lautre était celle des hommes qui saimaient eux-mêmes par-dessus tout, jusquau mépris de Dieu. Sil était conscient de tout, et logique avec ses négations, le fidèle dune religion non-chrétienne contredirait des vérités essentielles de la foi. Le mystère du salut doit tenir compte du caractère inconscient et paralogique de bien des comportements de lhomme surtout lorsque celui-ci est porté par un milieu sociologique, que ce milieu a incorporé des richesses humaines et spirituelles, vitales pour ces hommes, et qui, en fait, ne peuvent se trouver ailleurs en ce moment. Cette reconnaissance dune telle situation doit dailleurs être pour le chrétien loccasion dun examen de conscience et dune reprise de soi, pour souvrir aux vraies valeurs quadmet le christianisme mais que souvent la faiblesse humaine empêche les chrétiens de vivre. Avoir une idée de lIslam consiste dabord à reconnaître lexistence de relations personnelles entre bien des musulmans et le Créateur de lUnivers. Nous avons insisté tout à lheure sur les principales dentre elles : reconnaissance du Dieu unique et créateur, sa toute-puissance et sa bonté, son pardon. Sens de sa présence et de sa louange, prière, jeûne, aumône, désir de lui obéir et de se soumettre à sa Loi. En fait, bien des aspects dune telle attitude correspondent aux valeurs essentielles de toute religion monothéiste, ouverte à la grâce. « Se soumettre à Dieu » est une attitude qui peut aller très loin dans la mesure où elle accepte implicitement la grâce de Dieu. LIslam, dans un fameux verset du Coran, affirme être une religion conforme à la nature de lhomme (Coran 30, 30). Cest une religion proche de la nature, mais il serait complètement erroné de mêler des considérations avec celles de nature et de surnature, telles que le Siècle des Lumières les a connues. Le seul fait de se soumettre totalement à Dieu est une attitude ouverte sur la surnature dans la mesure où elle est vraiment ouverte à tous les dons de Dieu. Mais « ouverte » ne signifie pas forcément que le pas est toujours fait. Pour le chrétien, il sagit du mystère de laction du Saint Esprit en dehors de lEglise visible, dune sorte de vérité de la vie. 2. La deuxième question est une question de vérité de doctrine. Lon ne peut lui échapper. LIslam affirme que le christianisme a été corrompu, et que lIslam a pour mission de rappeler aux hommes lunique et éternelle religion. Or, en fait, le christianisme refuse une telle prétention et ne renie rien de sa doctrine traditionnelle, du Credo des conciles de Nicée et de Constantinople. Est-il possible daborder ces questions dans un dialogue franc et loyal ? La question de la vérité de la doctrine se posera toujours. Il y a des vérités que les musulmans et les chrétiens acceptent également ; il en est dautres sur lesquels ils sopposent. Une démarche préliminaire consiste à reconnaître lexistence de ces oppositions, mais à les mettre de côté pour ne considérer que ce qui nous unit. Telle est la première étape de tout dialogue religieux. Malgré tout, les différences demeurent. Serait-il possible den discuter dune façon qui conduise à des effets positifs ? Cest ici quil est utile de ne pas ignorer certaines positions essentielles de lIslam en matière dapologétique. Les relations islamo-chrétiennes se heurtent dabord au fait quIslam et christianisme sont deux religions en compétition, se disant lune et lautre la vraie religion, universelle, valable jusquà la fin des temps. Et, de fait, cest dans le domaine des missions et de lexpansion que se manifestent les premières difficultés. Lorsque des chrétiens dOrient vivant en terre dIslam dans leur propre pays et celui de leurs ancêtres voient une ville se dresser contre eux parce que deux ou trois musulmans sont devenus ouvertement chrétiens, alors que les passages de chrétiens à lIslam, par dizaines et dizaines, sont favorisés, fêtés, célébrés par les musulmans au vu et au su des autorités locales ils sont convaincus dêtre les victimes dune injustice. Mais, à linverse, lorsque les musulmans voient les efforts déployés par les missions chrétiennes, ils protestent et accusent ces missions de profiter de létat dinfériorité culturelle des populations pour simposer avec des moyens financiers gigantesques. Le problème nest pas facile. Au fond, il sagit de la déontologie de la mission. En quelle mesure une certaine propagande est-elle légitime ? En quelle mesure ne lest-elle pas ? Jusquici, les professeurs de missiologie ont éludé le problème ; il faudra quun jour ils aient le courage de le regarder en face. Il est certain par ailleurs que les mouvements fondamentalistes musulmans ne sont pas vraiment daccord avec la déclaration des Nations Unies sur les Droits de lHomme, en ce qui concerne le droit de choisir sa religion. Pendant des siècles, lIslam a laissé les hommes libres de devenir musulmans ou de refuser de faire ce pas ; mais une fois ceux-ci devenus musulmans, lIslam leur a refusé le droit de revenir en arrière. Il na jamais toléré un tel retour. Un musulman na pas le droit de quitter lislam. Sil le fait, il sexpose à être socialement mort, rejeté de tous, sans famille, sans travail, et pratiquement dans tous les pays (heureusement pas dans tous) il doit émigrer et refaire sa vie. Jusquau début du siècle dernier, sil persistait à vouloir proclamer sa conversion, il était mis à mort. Une tradition musulmane bien connue dit en effet que la vie dun musulman est sacrée (intouchable) sauf dans trois cas : - celui dun musulman qui a tué un musulman, - celui de ladultère, - celui du musulman qui apostasie. En fait, la loi du talion pour meurtre est toujours appliquée. Celle de la mise à mort de ladultère est soumise à une condition irréalisable : quatre témoins doivent avoir vu le crime à son moment le plus saillant, ce qui est pratiquement impossible. En fait, dans les rares pays où cette législation est en vigueur, seul laveu peut entraîner la mise à mort. Quant à lapostasie, la Loi a été appliquée jusquau siècle dernier. Le martyrologe chrétien contient bien des noms de chrétiens mis à mort pour avoir quitté lIslam (souvent, il sagissait de chrétiens renégats, regrettant leur acte et voulant le réparer publiquement, qui payèrent de leur vie cette démarche). Mais, beaucoup plus que cette pression sociale, bien réelle pourtant, faisant tout pour décourager toute velléité de sécession, cest la façon même dont lIslam se présente comme la vraie religion mettant en avant sa clarté son apologétique, qui méritent dêtre examinées de très près. LIslam en effet affirme être une religion claire, facile à comprendre, sans mystères ; et il est certain que ce facteur a joué dans sa diffusion. A des moments de doute, dhésitation, lhomme qui se penche vers lIslam est attiré, séduit par cette simplicité qui, très facilement, se présente comme vérité. Le dogme musulman tient en quelques lignes : le monde a un créateur, un maître infiniment puissant et bon qui dirige tout, envoie des prophètes et des Livres. Le Coran, le dernier de ces livres révélés, contient tout ce qui est nécessaire à lhomme pour son bonheur ici-bas et dans lautre monde. Après la résurrection, Dieu jugera les bons et les méchants, qui iront pour léternité au ciel ou en enfer. Il se trouve que la présentation de LIslam est très apologétique. A force de manier des affirmations simples, lIslam arrive à faire oublier à ses fidèles que la réalité est complexe. Le Coran est lécho des discussions entre les premiers musulmans, les païens et les juifs qui les entouraient. Il contient des arguments, des affirmations, des raisons. Touchant la nature, il est plein de constatations évidentes auxquelles on ne peut que souscrire : « Et personne ne sait en quelle terre il mourra » (Coran 31, 34). Il met en avant la faiblesse de lhomme devant la création, son ignorance de lavenir (il ne sait pas le sexe de lenfant dont il attend la naissance, etc ). Et cette évidence déteint psychologiquement sur dautres affirmations qui, elles, ne sont pas évidentes comme lauthenticité de la mission de Mohammad, ou des affirmations sur lhistoire sainte, allant contre tous les documents que nous possédons. Ce mélange daffirmations est tel quaujourdhui lIslam paraît aussi évident à un musulman que la lumière du jour lest aux yeux des hommes. Par ailleurs, un système dapologétique très efficace décourage toute étude critique. Il ny a jamais dauto-critique réelle et parfois seulement on entend dire que lIslam est mal pratiqué, doù les maux qui accablent les musulmans. Les derniers essais de dialogue se sont tous heurtés à un tel état desprit. Certains ont parlé de sclérose, de sous-développement théologique. Il sagit plutôt dune attitude très particulière, en face de la vérité. Pour le musulman, la vérité du Coran est prouvée. Afin de montrer que le Coran ne pouvait venir dune créature, mais de Dieu seul, un défi a été lancé : que lon produise un seul chapitre (sourate) en arabe qui ait la valeur littéraire des textes coraniques Et comme personne na jamais fourni un texte semblable à ceux du Coran, le musulman déclare que lorigine divine du livre est prouvée : donc tout ce quil dit a valeur absolue. En fait, logiquement, ce défi nest pas une preuve, malgré le brillant des apparences. Logiquement parlant, la non-imitation dun texte ne prouve nullement son origine divine, dabord parce que tout auteur a sa propre personnalité, que son style est si personnel que dautres ne peuvent quen donner des pastiches, des « à la manière de ». Mais les musulmans ont été élevés dans une telle atmosphère ils ont entendu sans cesse parler du caractère miraculeux du Coran que toute leur sensibilité a été imprégnée par le Coran, récité aux moments les plus émouvants de leur existence ; ainsi leur esprit critique a-t-il abdiqué ses droits devant le texte du Coran et beaucoup sont devenus incapables de goûter dautres formes de style. Il y a là un phénomène de persuasion collective dont on ne pourrait jamais imaginer lampleur si lon nen était pas le témoin. Il suffit découter les cris dadmiration de toute une mosquée populaire soulignant par des « Allah », des louanges du prophète, etc , les expressions du texte ou les virtuosités du récitateur. Il existe à lheure actuelle des hommes de religion sur toute létendue du monde musulman qui ne pensent et ne parlent quà travers des modèles coraniques, et pour lesquels un fait nexiste pas sil va contre une affirmation du Coran : on trouve toujours des raisons pour léliminer. Cette attitude de base a été encore renforcée par le rejet pratique de toute écriture révélée autre que le Coran. Laccusation lancée aux juifs et aux chrétiens davoir manipulé Torah et Evangile plane sur toutes les discussions. Cest une manière de se débarrasser de témoins gênants, dont on récuse a priori la valeur. Si bien que, lorsque les musulmans se disent suivre la raison, respecter la raison, etc , il faut bien sentendre. Cela signifie pour eux que la rationalité du Coran est rationnellement prouvée : donc quaucun fait ne tient devant une affirmation du Coran. Cela est surtout manifeste pour quelques points essentiels de lhistoire religieuse du judaïsme et du christianisme. Alors que les documents antérieurs montrent un certain nombre de faits patents, lIslam nen tient aucun compte, critiquant le réel au nom da priori théologiques venant du Coran. Actuellement, cet état desprit est le principal obstacle à un dialogue sérieux ; il en résulte que le grand critère musulman pour admettre lauthenticité ou la valeur dun texte est le fait quil est utile, ou quil attaque le christianisme des chrétiens. Un phénomène sociologique assez attristant et dune ampleur inouïe est celui du succès dun faux évangile rédigé au plus tôt au 14ème siècle de notre ère (avec, peut-être, quelques éléments plus anciens incorporés dans le texte final, bien que ce soit loin dêtre prouvé), et probablement au 16ème siècle. Cet évangile, dit « de Barnabé », est un faux évident, une apologie de lIslam mise sur les lèvres de Jésus, mais comme les musulmans le croient utile à leur cause ils lutilisent partout. Loriginal italien (manuscrit unique actuellement à Vienne, en Autriche) a été publié avec une traduction anglaise et une étude critique sérieuse en 1907 par des chrétiens anglais. Une traduction arabe en a été donnée en 1908 ; et, depuis lors, le texte a fait tache dhuile : il a été traduit en ourdou et en malais. Pas une seule étude critique sérieuse na été publiée par des musulmans ; et ceux qui ne veulent pas sengager se taisent, sauf trois exceptions qui sont passées inaperçues. On a limpression que lintelligence, en matière détudes religieuses, est prisonnière dun système dans lequel la sensibilité est entièrement captivée et canalisée par une façon coranique de réagir. Pendant ce temps, tous répètent quils suivent la raison, ne sinclinent que devant la raison. Peut-on espérer quun jour cette sensibilité souvrira au respect des faits, de lhumble fait ? Dieu seul le sait. En revanche, partout où il ny a pas da priori coraniques, la raison fonctionne normalement. Le dialogue ne sannonce pas facile |