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Cours de théologie morale : la Charité --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op
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Prologue 1. Nous avons étudié les péchés qui s'opposent à la charité, soit à raison de son acte principal de dilection, soit à raison de ses actes intérieurs dérivés de joie et de paix : - au premier s'opposait la haine de Dieu et du prochain ; - au second, ces mauvaises tristesses que sont la torpeur spirituelle (acedia) et l'envie ; - au troisième : dans le cur, la discorde ; dans les paroles, la dispute ; dans les actes, le schisme, la guerre, la rixe et la sédition. 2. Il reste tout un autre ordre d'actes de charité : ceux qui traduisent à l'extérieur la tendance intérieure de la miséricorde et qui se rattachent à l'attitude générale de bienfaisance ; les manquements à la bienfaisance sont innombrables. Mais, sans parler des péchés d'omission (refus d'aumône ou de service par exemple) dont il n'y a rien à dire de plus spécial que ce qu'en disait la Ia-IIae, la malfaisance effective a ce caractère que, le plus souvent, elle atteint autrui dans un de ses droits précis ; c'est manquer à la charité et à l'attitude générale de bienfaisance, mais l'espèce propre et première du péché se prendra de son opposition au droit qui est lésé ; et [254] c'est par là que ces péchés se distinguent entre eux et se multiplient. Avant même leur opposition générale à la bienfaisance, ils sont telle forme précise d'injustice, portant atteinte au droit à la vie ou à l'intégrité corporelle, ou à l'honneur, ou à la propriété, etc Nous les étudierons donc l'année prochaine ; et il suffira de nous rappeler que ces divers péchés sont en outre en opposition générale à la bienfaisance, donc à la charité. 3. Il y a cependant une forme spéciale de malfaisance qui tire sa première espèce morale de son opposition directe à la charité et que nous devons donc étudier ici, c'est celle qui atteint le prochain dans sa vie spirituelle. Il ne s'agit pas à proprement parler d'injustice dans ce domaine, parce que ces sortes de biens ne peuvent être atteints chez lui, ne peuvent lui être enlevés, que s'il y consent par le biais de sa propre volonté. Nous ne pouvons pas le faire pécher sans qu'il le veuille. Or il est essentiel à l'injustice que le possesseur plénier du droit n'y consente pas : « Volenti et consentienti, non fit injuria ». Cela n'en reste pas moins, très évidemment, contraire à la charité, qui nous fait vouloir le bien du prochain et spécialement son bien spirituel. A l'activité de correction fraternelle s'opposera donc un péché précis : le scandale. 4. Provoquer le péché d'autrui, en en posant la cause, ou du moins l'occasion car lui seul peut en être la cause suffisante , c'est très précisément le scandale. S. Thomas lui consacre huit articles, qu'on peut répartir en trois groupes : - Nature et gravité du scandale : a. 1-4 - Quelques considérations sur les personnes qui peuvent être sujets du sandale : a. 5-6 - Quelques règles concernant le devoir de l'éviter : a. 7-8 Quatre articles : Art. 1 La définition traditionnelle du scandale est-elle : « bonne parole ou acte moins bon offrant occasion de ruiné » ? Art. 2 Le scandale est-il un péché ? Art. 3 Le scandale est-il un péché spécial ? Art. 4 Le scandale est-il un péché mortel ? Annotation (a. 1-4) La question du scandale importe beaucoup, et en elle-même, et pour la pratique du confessionnal. Il convient de se faire des idées tout à fait précises sur sa nature, ses diverses formes et sa gravité. Les articles de S. Thomas vont nous le permettre. Mais, depuis lors, la terminologie des moralistes s'est assez notablement précisée ; celle de S. Thomas, d'ailleurs encore commune « per se », « per accidens »- laisse place à quelques équivoques que nous devons écarter. [255] Le scandale est un acte externe (parole, attitude, action) ou une omission constatable : il faut qu'autrui puisse en avoir connaissance ; c'est un acte externe auquel on peut reprocher quelque chose (minus rectum) : soit parce qu'il, est vraiment péché, soit parce qu'il a, aux yeux des autres, une certaine apparence de mal ; c'est un acte qui est pour autrui une occasion de chute morale : occasion et non cause suffisante, parce que rien d'extérieur à la volonté de quelqu'un ne peut être entièrement cause de son péché ; mais cela va, de l'influence morale fortement exercée soit par sollicitation soit par intimidation jusqu'à la simple rencontre accidentelle. C'est très précisément dans cette influence, dans cette causalité imparfaite sur le mal spirituel d'autrui, que réside la matière propre du scandale, quelle que soit d'ailleurs l'espèce morale particulière de l'acte auquel elle est adjointe. Cette malice se définit par une opposition directe à la charité, qui veut le bien spirituel du prochain. Le scandale s'oppose à l'acte d'aumône spirituelle, en sa forme de correction fraternelle. C'est en cela qu'il est formellement un péché contre la charité, un péché d'ordre anti-théologal. Pour que ce péché se réalise, il faut au moins deux personnes : le scandalisant et le scandalisable. Il importe de considérer le scandale des deux côtés. Il ne sera jamais formellement, comme péché contre la charité, que chez le scandalisant, mais il y a chez le scandalisé un effet propre qui appartient au scandale et que, par attribution, on appelle aussi scandale. On dira d'un côté, scandale actif, péché contre la charité ; de l'autre côté, scandale passif, péché de n'importe quelle espèce morale, commis sous l'influence du scandale actif. - A - Le scandale actif (chez le scandalisant) est un acte ou une omission qui peuvent être : soit déjà moralement mauvais (blasphème ou omission du devoir pascal), soit indifférents, soit même bons, mais sujets à mauvaise interprétation. Cet acte n'est encore que la matière du scandale. Pour qu'il y ait, en outre, la formalité du scandale, il faut qu'il soit de quelque façon ordonné au mauvais effet produit chez l'autre : disons qu'il n'y a jamais de scandale actif sans prévision et acceptation, au moins par tolérance, de l'effet produit chez le scandalisé. Ce qui est entièrement « praeter intentionem », de sorte qu'il n'y ait même pas eu négligence coupable à ne pas prévoir, ne saurait être imputable, n'a pas de portée morale. Faire un péché alors qu'on pense n'être vu de personne, p. ex. voler des fruits à un étalage, ne contracte pas la malice du scandale, même sil y a un spectateur caché qui est incité à en faire autant. Prévision et acceptation forment l'intention, absolument nécessaire à la réalisation du scandale actif. C'est d'après les degrés de cette intention que vont se distinguer diverses formes du scandale actif. Et la première division sera la distinction commune entre volontaire direct et volontaire indirect. 1. Le scandale actif est direct si, le mal du prochain étant prévu, on le veut. Encore peut-on le vouloir ainsi de deux façons : - ou bien on le veut formellement comme péché, par haine du prochain [256] ou par envie (celui-là, tout le monde le prend pour un saint on va bien voir !) : c'est le scandale diabolique ; - ou bien on veut l'acte du prochain, qui est un péché, mais parce qu'il nous sert ; ce qu'on veut, ce n'est pas précisément que ce soit un péché, mais que ce soit cet acte-là. C'est le scandale direct simple ou ordinaire : p. ex. un mari qui persuade sa femme de se laisser faire la cour par un monsieur haut placé dont il attend la légion d'honneur, ou les cas habituels de séduction, etc 2. Le scandale actif est indirect quand, sans vouloir en lui-même, ni comme fin ni comme moyen, l'acte peccamineux du prochain, on pose un acte dont on prévoit que le prochain sera scandalisé. On porte la responsabilité de son péché parce que, sans l'avoir directement voulu, on ne s'est pas abstenu d'une attitude dont on prévoyait la conséquence, à moins que, selon les règles du volontaire indirect, on ne soit justifié d'agir quand même en permettant, sans la vouloir, cette conséquence. Encore doit-on prendre toutes les précautions pour l'éviter. 3. Dans le cas du scandale actif direct, le scandalisant commet au moins deux péchés, souvent trois : - le pêché formel de scandale contre la charité ; - le péché que commet le scandalisé, en son espèce propre : injustice, irréligion, intempérance, désobéissance, etc ; le scandalisant en a la responsabilité, parce qu'il l'a voulu ; - l'acte par lequel il donne le scandale, si cet acte est mauvais en lui-même, et pas seulement par son effet de scandale. Provoquer quelqu'un par un mensonge à faire une injustice, c'est commettre soi-même trois péchés : scandale, mensonge et injustice. Cette doctrine est importante pour l'intégrité de la confession. Pour le scandale actif indirect, S. Alphonse défend la même conclusion ; mais il semble qu'ici le scandalisant ne contracte pas en son espèce propre le péché commis par l'autre, parce quil ne le veut pas ; s'il n'est pas justifié par les règles du volontaire indirect, il n'a à son actif que le péché de scandale, contraire à la charité et l'acte par lequel il scandalise, la matière du scandale, si cet acte offense par lui-même une autre vertu (ou la charité même, mais à un autre titre, p. ex. une altercation ou une rixe). 4. La terminologie encore commune de S. Thomas (per se, per accidens) laisse quelques équivoques et Cajetan s'y est trompé (comm. art. 1). Pour lui, ne serait proprement scandale que le scandale direct diabolique, où on veut le péché de l'autre formellement comme péché, et aussi le cas où l'acte par lequel on scandalise n'étant pas mauvais en lui-même on ne peut lui trouver d'espèce morale peccamineuse qu'en le réduisant au scandale. Si telle est bien sa pensée, elle est inexacte et contraire à l'enseignement commun des moralistes. La terminologie aujourd'hui commune et qui précise, sans le contredire, l'enseignement de S. Thomas, permet d'éviter cette équivoque. - B - La scandale passif désigne le péché du scandalisé, commis sous l'influence du scandale actif (ou au moins l'ébranlement tendant au péché, la tentation grave). Ce péché du scandalisé n'est pas formellement un scandale mais un acte commis contre n'importe quelle vertu et qu'on appelle scandale à raison de sa dépendance du scandale actif. [257] 1. Scandale actif et scandale passif sont donc deux termes corrélatifs dans leur notion, mais qui peuvent se trouver séparés dans la réalité morale, si dans l'un des deux il ne se réalise pas avec les conditions d'imputabilité nécessaires au péché. Expliquons ces deux points : a) Ils sont corrélatifs : chacun est nécessaire à la définition de l'autre. Le scandale actif se définit par son ordination au péché d'autrui (que ce péché n'ait pas lieu est une autre question ; le scandale actif lui est ordonné). Le scandale passif se définit comme tel par sa dépendance d'un scandale actif (que celui-ci n'ait pas été un péché chez le scandalisant, c'est aussi une autre question ; mais le péché d'autrui ne mérite le nom de scandale que parce qu'il est en relation avec un de nos actes ou une de nos attitudes qui y a donné occasion, peut-être injustifiée). C'est au point que, si le scandale passif est impossible et que l'autre le sache, il n'y a pas de scandale du tout ; or deux sortes de gens ne sont pas scandalisables : ceux qui sont affermis dans la vertu (les « parfaits », dont saint Thomas nous parlera dans les deux articles suivants) et ceux qui ont l'habitude du vice ou de l'effronterie (que dans un groupe de légionnaires, un vieux sergent emploie des mots obscènes, n'est pas un scandale ; c'en serait un devant un groupe de jeunes filles). b) Ils sont séparables : si le scandalisable ne se scandalise pas, il n'y a pas de scandale passif, mais (sauf le cas de la remarque précédente), il y a eu scandale actif, celui-ci n'en est pas moins un péché. Si au contraire quelqu'un se scandalise à tort, sans que le scandalisant, à juger sainement, y soit pour rien ou ait pu le prévoir, il y a le scandale passif, mais sans péché correspondant de scandale actif. 2. De là vient que le scandale passif à son tour présente des réalisations diverses. On distinguera : a) un scandalum passivum datum ce qui veut dire que l'occasion du scandale a vraiment été donné par l'autre (directement ou indirectement) ; on traduirait en français plus clairement : scandale passif justifié ; b) un scandalum passivum acceptum : scandale passif injustifié. L'occasion n'en a pas été vraiment donnée ; il n'y a pas de scandale actif correspondant, sinon fictif, dans l'esprit du scandalisé qui comprend, ou feint de comprendre, de travers. C'est dans ce scandale passif injustifié qu'on va introduire une dernière distinction, qui est d'importance. Puisque son origine véritable est dans le scandalisé lui-même, il peut provenir : - ou de la faiblesse et de l'ignorance : scandalum pusillorum ou scandale des faibles ; - ou de sa malice : il feint de mal comprendre pour pouvoir accuser autrui d'un acte scandaleux : scandalum pharisaïcum ou scandale des pharisiens (qui, bien entendu, n'est pas réservé aux juifs de cette secte ! à moins d'y inclure une multitude encore beaucoup plus grande des chrétiens). [258] Nous avons donc en définitive cette division du scandale :
3. Gravité du scandale 1. Nous avons déjà dit que le scandale actif, au moins direct, a cette gravité d'inclure plusieurs péchés, car il fait endosser la responsabilité du péché d'autrui. Et si le scandale indirect ne fait pas contracter la malice du péché d'autrui en son espèce propre, il a cette gravité qu'il le provoque et sera lui-même d'autant plus grave que cette conséquence est elle-même grave, qu'elle était plus prévisible, qu'elle est moins justifiée, etc 2. Mais en lui-même, dans son espèce de péché contraire à la charité, quelle est la gravité du scandale (actif) ? a) Il est évidemment une faute grave, facilement une faute très grave. Il est mortel ex genere suo, péché d'ordre anti-théologal s'opposant précisément au devoir de correction fraternelle, au devoir de vouloir et de procurer le bien spirituel du prochain. Le scandale diabolique peut naître de la haine ou de l'envie, par où on se réjouit de voir qu'après tout l'autre ne vaut pas mieux que nous, qu'il est faible lui aussi, qu'il n'est pas inébranlable. Le scandale direct simple naît à la fois de la convoitise de tel ou tel péché ou de tel résultat auquel le péché d'autrui est nécessaire ou utile et du manque de charité, qui s'opposerait à un tel moyen. b) Mais grave de soi et mortel, le scandale admet gravité de matière (à la différence du blasphème par exemple) ; c'est le cas si on ne veut induire l'autre qu'à un péché léger, véniel p. ex., en lui demandant un petit mensonge pour nous éviter un ennui. c) Et, comme tous les péchés, il admet toutes les atténuations qui diminuent l'acte humain : inattention, étourderie, ignorance, surprise, etc Mais, bien sûr, cette inattention est elle-même à apprécier d'après le devoir qu'on avait de veiller et, si elle inclut une négligence grave, elle en contracte la gravité et n'excuse pas du péché mortel. Un prêtre p. ex. a un devoir beaucoup plus strict de veiller à ne pas induire autrui en tentation et son inattention sera beaucoup moins excusable. A plus forte raison un évêque, etc et, en général, tous ceux dont l'exemple a plus de poids. 3. Ajoutons qu'il y a autant de péchés de scandale que de personnes scandalisées par le même acte ; et cela vaut aussi pour le scandale indirect, parce que chaque personne atteinte est pour son compte un objet intégralement suffisant au péché de scandale. De même que tuer dix personnes par le seul lancement d'une grenade constitue dix péchés d'homicide et non un seul, de même scandaliser dix personnes par un seul et même acte constitue dix péchés de scandale, mais qui n'auront pas forcément la même gravité selon que chacune d'entre elles était plus ou moins scandalisable. [259] Y a-t-il quelqu'un qui ne puisse plus ni être scandalisé, ni scandaliser autrui, du moins de façon justifiée et autrement que par la malice d'autrui ; autrement dit, au sujet de qui il ne puisse y avoir que scandale pharisaïque ? S. Thomas répond que c'est le cas des « parfaits », nous dirions des saints (sans faire dépendra cette appréciation de la canonisation !) Deux articles : - le scandale passif peut-il atteindre les parfaits ? : a. 5 - le scandale actif peut-il être donné par eux ? : a. 6 La préoccupation sous-jacente est évidemment d'expliquer à la fois que le Christ ait pu dire à S. Pierre : Tu m'es un scandale ; et que beaucoup aient paru se scandaliser des actes du Christ. Mais jusqu'où doit-on aller pour éviter le scandale ? Question pratique dont S. Paul a parlé aux Corinthiens avec quelque véhémence et qui se pose fréquemment. |