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DEUXIÈME PARTIE
VICES ET PÉCHÉS CONTRE LA CHARITÉ
INTRODUCTION
Notre traité de la charité comprend quatre parties fort inégales. Nous avons achevé la première, la plus importante, celle qui était consacrée à la charité en elle-même, considérée successivement :
en sa nature de vertu théologale : q. 23-24
en l'extension de son objet matériel : q. 25-26
en ses divers actes et effets : q. 27-33
Nous allons étudier maintenant les vices et péchés qui s'opposent à la charité. C'est un groupe important de dix questions (34-43), dont plusieurs sont brèves et se comprennent aisément dans la ligne des principes déjà expliqués, mais dont quelques-unes vont nous poser de graves problèmes. Je commence par quelques considérations générales.
1. Le traité de l'infidélité nous avait fait voir comment, de diverses manières et avec plus ou moins de profondeur, on se refuse à la foi, on résiste à sa lumière. Dans le développement de la vie théologale affective dont nous avons suivi les étapes, il y a aussi beaucoup de manières de se refuser à Dieu ou de se tourner directement contre lui. Et vous vous rappelez que tous ces péchés, parce qu'ils sont d'ordre anti-théologal, sont génériquement plus graves que ceux qui s'opposent à n'importe laquelle des vertus morales. Reportez-vous à l'introduction aux péchés contraires à l'espérance.
Ils sont plus graves et de plus de conséquences intérieures. On s'étonne parfois de voir revenir à Dieu des hommes qui ont tramé dans les péchés les plus apparents, alors que d'autres, jugés foncièrement honnêtes et incapables de manquer à l'honneur ou à la moralité humaine, paraissent rester à la lisière de la foi, ne jamais faire le pas décisif de la conversion : sans jamais pouvoir juger personne in concreto, il faut se rappeler ici, pour comprendre, qu'il existe des refus intérieurs très spirituels, très cachés, des péchés de l'esprit et du cur entre Dieu et soi seul, des attitudes profondes de la volonté envers Dieu qui, loin d'être soumission et don, sont affirmation de sa propre consistance, égoïsme, superbe, révolte, etc
2. Au traité de la foi, nous avons noté que l'infidélité proprement dite (positive) a des racines affectives, comme la foi même : c'est déjà la volonté qui se dérobe : le péché, dans sa substance, n'en est pas moins d'ordre intellectuel. Mais la volonté aura ses péchés propres, dans la ligne des affections qu'elle doit à Dieu. Nous avons étudié le désespoir et la présomption qui s'attaquent à la façon même dont nous prenons [168] appui sur Dieu. Mais de même que la vie théologale s'épanouit en un ordre d'affections plus hautes que le désir de Dieu, l'espérance ou la crainte, de même le mal peut aller beaucoup plus loin dans la volonté et s'y enraciner en vices directement opposés aux attitudes foncières de la charité.
Il est vrai que tout péché mortel s'oppose à la charité, mais de façon conséquente, parce qu'il inclut l'adhésion à un objet incompatible avec elle. Ici, nous parlerons de péchés qui s'opposent à la charité directement parce que l'objet qu'ils atteignent (par manière d'aversion : la conversio offensiva dont parlait Cajetan) est en vérité Dieu lui-même, en soi ou dans sa participation surnaturelle en nous ou dans le prochain. On peut suivre le développement de ce mal comme on suit celui de la charité dans ses actes intérieurs et extérieurs, en remarquant toutefois que la vertu forme un organisme cohérent où tout converge et s'appelle, tandis que le vice, représentant un mouvement d'éloignement ou d'éparpillement, se multiplie en attitudes plus diversifiées et qui n'ont entre elles aucun lien nécessaire, qui quelquefois s'excluent mutuellement, encore que certains d'entre eux se groupent en familles, pullulent autour d'une attitude plus centrale, sur le type des péchés capitaux.
Avant d'aller plus loin, je note qu'il y a toute une classe de péchés que nous n'étudions pas au plan de la morale particulière, parce qu'il a suffi d'en donner la notion générale dans la Ia-IIae et qu'ils se retrouvent partout où il y a des préceptes affirmatifs et une activité vertueuse positive : c'est le péché d'omission. Il se diversifie comme les vertus mêmes et se réalise à tous les plans. Il existe aussi au plan de la charité, bien entendu ; mais on peut même dire que, quel que soit le domaine de l'omission, elle a avec la charité ce rapport plus spécial que la charité, principe actif général de la vie vertueuse, avait tout spécialement le devoir de l'empêcher.
3. Pour énumérer les péchés positifs contre la charité, S. Thomas va suivre simplement son énumération des actes qui composent la vie vertueuse de charité.
Son acte principal et premier est la dilection de Dieu et du prochain. A cette dilection, et à l'attitude foncière d'amitié qui en est le principe, s'opposera immédiatement la haine sous toutes ses formes, mais surtout la haine de Dieu en lui-même : haine de Dieu et du prochain, c'est le plus grave de tous les vices ; ce n'est pas seulement le refus de l'amour mais son contraire (positif).
La dilection s'épanouit en actes et attitudes intérieures dont le premier est la joie, cette allégresse prise de la considération du bien divin, qui rend ardent et prompt. A cette joie s'opposera la mauvaise tristesse qui se répartit en deux attitudes vicieuses :
a) tristesse et dégoût des choses de Dieu, torpeur spirituelle (acedia) ;
b) tristesse du bien du prochain, envie ;
La dilection produit la paix, qui inclut l'union des curs. On peut s'opposer à la paix, lui nuire, de bien des manières :
a) déjà dans son cur, discorde ;
b) en paroles, par la dispute
c) en actes, par ces péchés que sont le schisme, la guerre, la rixe, la sédition.
La dilection enfin produit une affection intérieure de miséricorde qui s'épanouit en bienfaisance active. Ici, les péchés seraient multiples. Mais la malfaisance qui atteint les biens du prochain ou sa vie sera mieux étudiée à propos de la justice, car elle ne va pas sans quelque violation de ses droits. Nous étudierons ici simplement cette forme particulièrement grave de malfaisance, qui s'oppose directement à la correction fraternelle parce qu'elle atteint le prochain dans sa vie surnaturelle qu'on appelle le scandale.
[169] 4. Sur plusieurs points de cette classification générale on pouvait légitimement hésiter. Dès qu'il s'agit du prochain, les mêmes actes blessent souvent à la fois la charité et la justice : inutile d'en faire plusieurs fois l'étude. La question est de savoir où telle espèce de péchés apparaîtra sous son meilleur jour. Les moralistes modernes ont généralement préféré développer le traité de la justice et y ont inclus plusieurs des péchés que nous étudierons ici, de ceux surtout qui s'opposent à la paix. Ce problème de systématisation n'est pas capital. L'essentiel sera de manifester chaque fois où réside exactement la malice formelle.
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