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Cours de théologie morale : l'Espérance --- Auteur : P. Michel LABOURDETTE op


      B - La béatitude des pauvres

Introduction

Nous avons parlé à plusieurs reprises, et cette année au traité de la foi, du rattachement qu'en fait depuis S. Augustin, des diverses béatitudes aux dons du Saint-Esprit. Il s'agit d’approriations plus ou moins réussies, dont certaines peuvent paraître assez artificielles, mais dont beaucoup atteignent une profonde vérité spirituelle. Au don d'intelligence, nous avons attribué la béatitude des cœurs purs, au don de science celle des affligés. Au don de crainte, et, par lui, à l'espérance parfaite, nous allons rattacher la béatitude des pauvres.

Quoi qu'il en soit d'une exégèse précise de l’Écriture, je crois que c'est ici l'une des appropriations les mieux réussies, les plus fondées sur l'esprit de l'évangile et sur la tradition spirituelle. Pauvreté, humilité, crainte, espérance, forment, si on peut dire, une sorte de catégorie spirituelle où tout se tient.

        Article 12 — La pauvreté en esprit est-elle la béatitude qui répond au don de crainte ?

Annotation

La pauvreté en esprit qualifie essentiellement une attitude de l'âme par rapport à la possession.

Toute créature, étant limitée en son être, n'étant pas par identité sa propre perfection ultime, tend à compléter son être par un avoir. Dieu seul est tout ce qu'il a. Notre perfection ne peut être que reçue, possédée. Bien des choses s'offrent à la possession de l'homme. Sous cet aspect précis, elles ont dans leur ensemble ce double caractère d'être : 1) un bien auquel on s'attache, un « trésor », et 2) en même temps, une sécurité, un motif d'espérer devant la vie.

Et c'est pourquoi la possession exalte : il y a, dans les données scripturaires et, depuis lors, dans la tradition spirituelle, un rapport étroit entre la richesse et l'orgueil, la pauvreté et l'humilité. Les riches — et pas seulement matériellement parlant — sont facilement superbes ; ils ont leur consistance, ils ont en eux leur appui ; les pauvres, les vrais pauvres en esprit, sont les humbles, les petits, ceux qui n'ont que Dieu.

C'est cette catégorie de la possession, de la thésaurisation, non en la réalité matérielle mais dans la psychologie même que bien des auteurs spirituels et particulièrement S. Jean de la Croix appellent la « mémoire ». La mémoire, c'est le « trésor » de l'âme, la mise en réserve de ce qu'on garde cependant à la portée de la main, dont on s'est enrichi et qui est bien à soi, quoi qu'il en soit des possessions matérielles. N'entendons pas : « le souvenir d'avoir eu » qui n’a évidemment rien d'enrichissant ; mais entendons cette sorte de thésaurisation incessante qui se fait dans l'âme et accroît son domaine, ses capacités. C'est la racine même de tout autre attachement par manière de possession.

Eh bien, l'essence même de l'espérance chrétienne, c'est de faire que tout attachement à une chose comme bien à posséder soit reporté sur Dieu seul, objet futur de notre béatitude ; et c'est de faire corrélativement que toute confiance sur un motif de sécurité devant l'avenir soit également reportée sur Dieu seul, Toute-Puissance secourable : pas d'autre bien à posséder que Dieu, pas d'autre appui que son secours. Bien sûr, en fait, il y aura beaucoup de choses créées dans l'une et l'autre ligne ; mais la pureté de l’espérance n’est qu’aucune d'elles ne fassent écran, qu'aucune ne retienne l'affection.

Il faut « se déprendre » et aller plus loin. L'espérance est toujours en avant, à la pointe, tendue vers ce qu'on n'a pas, mouvement directement inverse du repliement sur la possession. Et c'est pourquoi elle est la vertu des vrais pauvres, des pauvres selon l'Évangile, que même les richesses de Crésus ne combleraient aucunement, et qui les auraient comme ne les ayant pas et tiendraient pour balayures afin de joindre le Christ.

Or ce qui purifie tout à fait l'espérance, c'est précisément le don de crainte. Il fait sentir non seulement qu'une créature quelconque n'est rien auprès de Dieu, mais que toute créature est décevante, qu'elle est, par un côté toujours offert à notre affection, séparante de Dieu. Par la révérence de la grandeur divine, il confirme et transfigure d'en haut, comme un don qui leur est supérieur, l'humilité, la tempérance dans l'usage du monde, et, d'en bas, il préserve l'espérance des mélanges et des alliages qui la parasitent. En comparaison de Dieu, tout bien est petit ou mesquin, tout appui est friable.

C'est alors la béatitude des pauvres. Ils n'ont littéralement que Dieu. Et c'est parce qu'ils n'ont rien par attachement personnel, qu'en Dieu ils ont tout. Le Royaume des cieux est à eux.


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