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Michel Van Aerde, dominicainDes cendres aux langues de Feu
Messages pour le temps pascal
  par Michel VAN AERDE, dominicain
Le buisson ardent, Chagall

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Le crachat
et le sabbat

4e dimanche de Carême, 6 mars 2005

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Quel titre pourrait-on choisir pour le récit de la guérison de l'aveugle né ? « Guérison d'un aveugle né ? » C'est plat ! « En passant par la fontaine... », pour suggérer le baptême à Siloé ? Non ? Plus poétique : « La boue et la lumière ? » Plus radical : « Le crachat et le sabbat ? » C'est bien cela ! Car c'est bien la réalité : Jésus a craché, c'est écrit ! Les ophtalmologues ont heureusement d'autres méthodes aujourd'hui. Il n'est pas propre, de cracher. Le lien n'est pas évident entre cette médication opaque et le but qui est de voir clair ! La boue est à l'opposé de la transparence comme le crachat est à l'opposé de la pureté.

Pour prêcher cet évangile, une bonne idée serait peut-être de proposer aux fidèles d'imiter Jésus, c'est-à-dire de cracher par terre et d'enduire le visage du voisin avec de la salive mêlée de poussière ? Cela risque de heurter l'auditoire et surtout des réactions de ceux qui lavaient le parquet ! Il y a aussi les objections de laïcs instruits : « Vous n'avez rien compris, il faut lire ce récit dans son contexte culturel. Quand Jésus fait de la boue, il reprend le geste du Créateur dans la Genèse, lorsqu'il façonne Adam aux premiers jours. Ce geste silencieux est éloquent : Jésus se fait l'égal de Dieu et les juifs ne s'y trompent pas. Il accomplit la création en guérissant l'homme non voyant. Il lui donne la vue, symbole de la foi. »

D'accord, sur ce point. Mais pourquoi de la boue et pourquoi un crachat ? A-t-on le droit d'éliminer de l'Evangile les éléments irritants ? Pourquoi la paille de la crèche et le bois de la croix ? Pourquoi les larmes de sang et le fouet des soldats ? Pourquoi la pierre du tombeau ? Pour faire semblant ? Si l'on prétend qu'il s'agit du `côté humain' de Jésus et que c'est provisoire, passager, comme une exception à sa `vraie nature', de Dieu, c'est faux. Car tout, dans l'Evangile, a du sens et de la saveur et, en Jésus, tout ce qui est dit de l'homme est dit de Dieu.

On n'a pas le droit d'édulcorer : les souffrances de Gethsémani sont l'agonie de Dieu. L'écartèlement sur la croix, c'est la mort de Dieu. La pierre du tombeau, c'est son enterrement. Et le crachat est un crachat, et c'est en tant que crachat qu'il a du sens lui aussi ! Il faut avoir porté un peu de la boue du monde pour ouvrir l'œil sur la condition de l'humanité méprisée, éventuellement s'être fait cracher dessus, pour comprendre que les hommes ne savent pas ce qu'ils font.

La révélation de Jésus-Christ ne se limite pas à la perception plus ou moins claire de quelques formules de catéchisme ou de théologie. Le mystère est plus profond. Pour y accéder, il y faut une véritable initiation. J'entends par initiation une pédagogie qui nous fasse d'abord expérimenter, au coeur de la vie et en grandeur nature, une réalité cachée que la parole, après coup pourra dévoiler.

« Jésus apprit qu'ils l'avaient jeté dehors. Le rencontrant, il lui dit : Crois-tu au Fils de l'Homme ? L'aveugle répondit : Et qui est-il, que je croie en lui ? Jésus lui dit :   Tu le vois, celui qui te parle, c'est lui.  Alors il déclara :   Je crois, Seigneur, et il se prosterna devant lui. 1»

Ces paroles révélatrices n'ont pas été prononcées au début, elles viennent tout à la fin, quand le terrain est préparé, quand l'oreille et le cœur sont prêts à les recevoir, quand l'homme les entend et qu'il comprend car il se sent compris. Avant, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'aveugle anonyme, qui pourrait être chacun de nous, avance à tâtons. Un passant lui applique de la boue sur les yeux et l'envoie se laver à la fontaine de Siloé. L'aveugle le prend au mot. Il aurait pu protester, demander qu'on ne se moque pas de son infirmité. Non ! Il fait confiance, il n'a rien à perdre ; il essaie, il croit sur parole et il y va. Ensuite il proclame la vérité et se cramponne à sa version, même si elle déplaît aux autorités. Il la répétera trois fois.

Cette longue polémique joue un rôle d'initiation sociale qui permet à notre aveugle guéri d'ouvrir vraiment les yeux, en vivant personnellement le mystère de la Lumière qui vient dans les ténèbres et que les ténèbres n'ont pas reçue2. Il connaît malgré lui la condition normale du disciple, exclu physiquement, littéralement « jeté dehors », enterré socialement. Pour cet épisode, je titrerais volontiers « Délit d'initié !»

***

Relisons maintenant depuis le commencement : « En passant par là, Jésus vit un aveugle de naissance.» Suit un débat sur la question du mal : pourquoi est-il ainsi ? Il y a bien une raison à cette infirmité, une cause pour cet effet ! « Qui a péché ? » Qui est responsable, demandent les disciples ? Si j'étais bouddhiste, je répondrais : c'est l'aveugle lui-même dans une vie antérieure. Il peut progresser, se racheter et connaître une meilleure condition, dans une prochaine vie. Les disciples proposent une explication par la responsabilité des parents : peut-être est-ce leur faute si l'enfant se trouve handicapé ? La question est brutale, certes, mais qui, un jour ou l'autre, ne l'a pas affrontée ?

Ce type de question manifeste une logique d'enfermement : infirmité suppose culpabilité. Quand vous êtes malade, il est terrible de s'entendre expliquer que c'est de votre faute et que vous l'avez bien cherché ! On retrouve le dialogue de Job avec ses pseudo-amis. Face au problème du mal, nous aimerions en effet nous rassurer avec une réponse : pouvoir répondre au « pourquoi ? » et, connaissant les causes du mal, savoir les éviter. Que cela n'arrive qu'aux autres, si possible aux méchants, comme dans les films américains, où les « bons » sont toujours protégés !

En fait, au plus profond, c'est une stratégie pour protéger Dieu : il ne doit pas être responsable, lui ! Si l'on affine encore, on perçoit qu'il ne s'agit pas tant de protéger Dieu que le système lui-même, dans son fonctionnement automatique : les bons marchent vers le succès, les méchants vers le châtiment. Dans ce système, Dieu est instrumentalisé pour nous rassurer. Il ne s'agit pas là du Dieu biblique. Ce n'est qu'une représentation infantile car, si Job est malade et ruiné, si notre aveugle est ainsi et finalement expulsé, si Jésus finit condamné par le tribunal religieux comme par le tribunal politique, s'il est exclu, jeté hors de la ville, mis à mort, c'est que Dieu n'est pas intervenu à temps pour les protéger ! Or, nous le croyons, Jésus est innocent, Job aussi et l'aveugle également. Qui donc nous ouvrira les yeux ?

« C'est pour un discernement que je suis venu en ce monde pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles3. »

Je vois clairement que le Dieu vivant n'est pas une assurance tous risques, une sonnette d'alarme, une garantie. Je reste aveugle cependant devant le mal, scandale opaque, absurde, toujours inexpliqué.

Ce que je vois, c'est un aveugle guéri et c'est beau et c'est bien : tant mieux pour lui ! Ce que je ne vois pas, ce sont tous les blessés rétablis, les innocents acquittés, les victimes innombrables des sécheresses, famines, tremblements de terre, inondations, épidémies, guerres, les orphelins consolés, tous les morts ressuscités! Je ne le vois pas mais je le sais, je le crois, je le verrai ! Tout comme je vois cet aveugle guéri, symbole, signe, promesse de ce que j'attends. Le titre ici, reprend le prophète Isaïe : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres, dans l'ombre de la mort a vu se lever une grande lumière 4. »

***

Au problème du mal, Jésus n'oppose pas un discours. Aucune théorie mais des actes, des faits. Le mal, il est contre, absolument. Notre Dieu est « le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob : il n'est pas le Dieu des morts mais des vivants 5 », il accomplit toute la création.

Notre ancien aveugle, voyant clair, rencontre enfin celui qui l'a guéri, hors de la ville et, comme pour toute apparition pascale, il ne le reconnaît pas. Mais il entend sa voix - comme Marie Madeleine entend celle du jardinier - et chacune des fibres de son être résonne en lui, non pas de raisonnement mais de résonance. Il s'entend dire « Je crois, Seigneur.»

Je propose donc un dernier titre : « Apparition pascale pour un aveugle-né ! »

Fr. Michel Van Aerde op


1 Jn 9, 35-38.
2 Jn 1, 5.
3 Jn 9, 39.
4 Is 9, 1.
5 Mt 22, 32

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maj 18.05.2005

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- Source : Domuni, article de Michel Van Aerde, Messages du temps pascal, www.domuni.org, 2005