Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Le désir de la sainteté.

On retrouve souvent sous la plume du P. Lataste le désir qu'il avait de la sainteté. Sa vie religieuse est tendue vers ce but, et il cherche à entraîner ses correspondants ou ses auditeurs dans cet élan. A quoi sert de fêter les saints, par exemple, si ce n'est pour les imiter5 ? Sa prière, pour autant que nous puissions avoir accès à son contenu, est marquée par ce but :

    Mon Dieu, faites de moi un prêtre toujours fidèle, un religieux selon votre cœur, un saint6 !

Ce désir se retrouve très souvent également dans les lettres à M. Henri-Dominique :

    Devenons des saints de grâce ! Sans cela, nous ne ferons rien qui vaille7.

Toutefois, cette quête de la sainteté ne se limite pas à une aspiration personnelle, encore moins à un désir de perfection morale. Elle est nettement chez lui une forme de la charité, pour Dieu et pour les autres. Il a, en effet, une conception bien dominicaine de la sainteté : elle doit être utile au salut des autres. Il écrit, par exemple, alors qu'il est en train de prêcher le carême :

    Demandez que je sois un saint, je n'ambitionne pas autre chose, et qu'étant saint, je fasse des saints8 !

    Vraiment, je ne m'effraie ni de mon incapacité, ni de mon inexpérience des grandes chaires, mais uniquement de ma lâcheté au service de Dieu, de me voir si indigne d'être le canal de ses grâces. Si j'étais un saint, je n'aurais peur de rien, il me semble. J'irais bravement au feu même dans les plus grandes chaires, sans sourciller, car alors je serais sûr, sinon de plaire, au moins d'agir sur les âmes et c'est tout9 !

Ce désir de sainteté est la recherche de la sainteté pour les autres, comme l'exprime cette citation liée à la prédication. Mais cela se perçoit aussi dans son souci pour Béthanie. Il donne la sainteté comme objectif aux sœurs, car c'est leur unique chance de réussir ce projet humainement impossible. Ainsi, par exemple, à propos de Jeanne qui leur cause beaucoup de soucis, il écrit à Mère Henri-Dominique :

    Je suis assuré que si nous étions plus saints, vous et moi nous remporterions la place d'assaut10.

La sainteté est donc pour lui une forme de cette charité efficace que demandait saint Dominique à Dieu11. Elle touche les cœurs et obtient de Dieu des merveilles. Cette charité est réaliste, concrète ; elle l'amène constamment à étudier avec réalisme les détails les plus concrets de la vie de ceux dont il porte d'une manière ou d'une autre la charge : les détenues, les novices de Flavigny, les sœurs de Béthanie. Cependant, le serviteur de Dieu est conscient du risque d'une telle conception : si la sainteté est une charité efficace, il ne s'agit pas de la rechercher dans le seul but d'être plus efficace ! C'est ainsi qu'il rappelle de manière précise à M. Henri-Dominique que le seul but de leur vie religieuse doit être d'aimer Notre Seigneur pour lui-même et non pas pour les secours que l'on peut attendre de lui.

    Je vous avoue que je n'aime pas vous entendre dire que vous voulez devenir une sainte pour que Dieu bénisse l'œuvre et l'affermisse, et qu'il nous soit donné ainsi de sauver beaucoup d'âmes et d'en faire de saintes aussi. [...] Au lieu de travailler pour l'œuvre et pour les âmes et par elles pour Dieu, pour Notre Seigneur, j'aimerais mieux vous voir travailler à votre sanctification directement pour plaire à Notre Seigneur, et pour entrer avec Lui en union plus actuelle, plus étroite, plus intime. Tel doit être notre unique but. Le reste, le bien de l'Œuvre et des âmes en sont un écoulement nécessaire : impossible d'aimer Notre Seigneur sans chercher par tous les moyens à le faire aimer et à lui plaire ; or il nous l'a fait comprendre assez nettement : ce qu'il veut de nous, et ce par quoi nous lui serons le plus agréable et le ferons mieux aimer, c'est en nous dévouant corps et âme, à la vie et à la mort, à cette œuvre bien-aimée que lui-même a inspirée, que lui-même a créée, que lui-même dirige et soutient. Mais du moins, c'est Lui que nous voulons directement et l'Œuvre et les âmes à cause de Lui12.

Le désir du salut des âmes, la compassion pour celles qui sont en danger de se perdre ne doit donc pas s'épuiser dans une activité effrénée et coupée de sa source. Ici encore on respire un air dominicain : la vie apostolique, la prédication sous toutes ses formes n'a pas d'autre moteur que la vie contemplative, c'est-à-dire l'amour de Dieu, le désir de lui plaire et de vivre en sa compagnie.

Ce désir de la sainteté si présent chez le serviteur de Dieu repose donc sur deux dimensions importantes, dont la conjugaison fait l'équilibre d'une vie dominicaine : d'une part la dimension proprement mystique, ce qui est de l'ordre de l'union à Dieu dont il va falloir préciser les composantes ; d'autre part la dimension apostolique qui inscrit profondément la spiritualité du P. Lataste dans la tradition dominicaine.


5 . Voir, par exemple, ses propos concernant saint Martin (sermons 16 et 17 du 11 novembre 1863) ou saint Sernin (sermon 19). (Orig. A. B.).

6 . Note du 10 février 1866 (Orig. A. B.).

7 . Par exemple, lettre 129 du 5 décembre 1866. Lorsqu'il a l'occasion de célébrer la messe sur le lieu de naissance de saint Bernard, à Fontaine-lès-Dijon, il écrit également à M. Henri-Dominique : « J'ai prié tout particulièrement pour Béthanie, et pour nous qui avons tant besoin de devenir des saints » (lettre 147 du 1er mars 1867 ; Orig. A. B.).

8 . Lettre 326, du 13 mars 1868, à une future postulante. (Orig. A. B.).

9 . Lettre 215 du 4 mars 1868 à M. Henri-Dominique. Voir également la lettre 160 du 9 mai 1867 à la même, où, à l'occasion de l'anniversaire de sa profession, il écrit : « Devrions-nous marcher les yeux fermés et au milieu des ténèbres, sans lueur ni douceur aucune, il nous faut aller au ciel quand même et entraîner après nous le plus d'âmes possible » (Orig. A. B.).

10 . Lettre 149 du 13 mars 1867 (Orig. A. B.).

11 . Jourdain de Saxe, Libellus sur les origines de l'ordre des Fères prêcheurs, § 13.

12 . Lettre 150 du 15 mars 1867 à M. Henri-Dominique (Orig. A. B.).

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