Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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Document 3. Lettre du 1er décembre 1866 au P. Lévy, (Fragment ; copie A. B.).

Malgré la distance qui le sépare de son ami partit comme missionnaire pour Mossoul à la fin de ses études, le serviteur de Dieu aime à le tenir au courant de ses activités44. Dans ce fragement, recopié par une religieuse de Béthanie d'après un original aujourd'hui perdu, le serviteur de Dieu décrit les premiers temps de la fondation de Frasnes-le-Château. Il fait un rapprochement entre le rêve que le P. Lévy a eu dans la nuit du 11 au 12 mars en Irak45 et celui que le P. Lataste avait eu au noviciat et qu'il avait dû raconter à son ami. Ces rêves sont au moins le signe de la proximité des deux religieux, et de leur communion très précoce dans le souci des brebis perdues, bien avant la prédication à Cadillac.

Le 9 août nous achetions la maison de Frasnes-le-Château. Plus de la moitié est payée, et nous avons huit ans pour payer le reste. Le 10, nos deux premières sœurs dominicaines (n'est-ce pas celles que vous avez vues en rêve, car si je pouvais tout vous en dire en détail, il y a bien des points qui se rapportent à elles), nos deux premières sœurs étaient sur les lieux, mais sans lits, ni rien ; on les a logées dans le village. Le 11, notre première postulante arrivait avec une postulante converse, qui n'a pas tenu. Elles se mettent à la besogne aussitôt, se font quatre paillasses, et s'installent le soir même. Une Sœur du grand ordre, ayant l'habit depuis seize mois, et ne pouvant supporter les jeûnes continus, est venue se joindre à elles. Une pauvre enfant nous a été envoyée du refuge. J'attends une pauvre réhabilitée qui va arriver, une de celles que j'avais vues pendant mes deux retraites à la maison centrale, et qui m'avaient sans le savoir inspiré la pensée de l'Œuvre. Voilà le personnel pour le moment. Plusieurs vocations s'annoncent.

Or le 21 novembre (remarquez la date, vous la connaissez bien, et je ne l'ai pas oubliée46) notre petite chapelle s'est trouvée prête comme par miracle, et munie du nécessaire. M. le curé a béni la chapelle, et en présence des curés du voisinage et des dames venues des villes voisines, nous avons donné solennellement le saint habit à notre première postulante, une âme de Dieu, pénitente du bon P. Mas, de vingt-deux ans seulement. Le père Mas devait venir prêcher, il n'a pas pu. Nous avons eu le bon P. Boulanger, que nous nommons désormais « l'oncle de Béthanie ».

Depuis ce jour, Notre Seigneur habite à Béthanie, en attendant que nous puissions y instituer l'Adoration perpétuelle et le Rosaire perpétuel simultané.

Maintenant comment expliquer votre rêve ? et en particulier celui que j'ai eu au noviciat ? « Je me voyais prêchant à un carrefour de ville, du haut d'une borne, dans un quartier mal famé, et vous traversant les rues avec une cloche pour assembler le monde ; puis des conversions nombreuses se déclaraient et on accueillait ces converties dans une maison que nous avions préparée et où de saintes âmes les attendaient pour les sauver. » Sans doute cela est irréalisable : ce serait folie et imprudence ; mais je m'étonne d'avoir abouti à une œuvre de ce genre, et cela sans en être même tenté d'orgueil, tant je sens vivement que je n'ai, en cela, été qu'un instrument passif, presque exclusivement passif entre les mains de Dieu ; aussi si quelquefois je dis avec le Prophète, en voyant ce qui a déjà été fait : Non nobis, Domine, non nobis, c'est rare, parce que cela me paraît tout simple ; mais bien plus souvent je dis : « Mon Dieu ! après avoir usé de cet instrument, ne le rejetez pas avec dédain, et puisque vous avez daigné employer mon âme à en sauver d'autres, et à les amener à votre amour, mon Dieu ! parmi ces pauvres âmes, gardez-moi une place auprès de vous, » et quelquefois j'ajoute : « ne me donnez pas la dernière place. » Mais j'ai quelquefois des appréhensions sincères d'être rejeté comme indigne, et je me rassure un peu en songeant à cette parole : Sine poenitentis enim sunt dona Dei.

Notre chère première postulante a été nommée sœur Marie-Cécile. Priez pour elle ! priez pour Béthanie.


44 . Une lettre du P. Lataste au P. Lévy est reproduite intégralement p. 240. (Orig. A. B.).

45 . Le récit de ce rêve se trouve dans la lettre du 11 juillet 1866, du P. Lévy au P.Lataste, reproduite intérgalement p. 359, à laquelle celle-ci répond (Orig. A. B.).

46 . Le P. Lévy a reçu l'habit de l'Ordre une semaine après le serviteur de Dieu, le 21 novembre 1857 et a fait profession simple à la même date l'année suivante.

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