Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.

La vie et l'œuvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Sœurs dominicaines de Béthanie

- Pâques 1996 -

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8. La vie religieuse du serviteur de Dieu. (1866 - 1869)

Si le chapitre précédent a permis de comprendre l'importance que la fondation de Béthanie a revêtue pour le serviteur de Dieu, il faut maintenant équilibrer ce point de vue en analysant la vie religieuse du P. Lataste durant ces années 1866-1869. En effet, il est clair que Béthanie n'a jamais été sa seule préoccupation : son engagement au service de ses « chères sœurs » n'a jamais pris toute la place dans ce qui fait l'essentiel de la vie d'un frère prêcheur, la prédication enracinée dans la vie commune.

La prédication.

Prédication de missions de carême et d'avent.

L'obéissance à ses supérieurs a amené le serviteur de Dieu à poursuivre le travail intense de prédication qui avait été le sien dès le début de son sacerdoce. Lors de son assignation à Dijon, en octobre 18661, il reprend les prédications d'avent et de carême qui avaient été interrompues par sa charge de père maître et de sous-prieur qui lui imposait la stabilité au couvent. Il prépare un avent pour Challans2, mais est finalement envoyé prêcher à Genevrey (Haute-Saône), du 9 au 25 décembre 18663. Malgré les fatigues de la mission, avec les confessions et la prédication qui l'occupent toute la journée, il trouve le temps d'écrire les lettres nécessaires à la vie de Béthanie le soir. Après une retraite prêchée à Béthanie4, de grandes prédications l'occupent durant le printemps de 1867 : le carême à Grenoble5 et le mois de Marie à Dijon6. Au cours du carême, il prêche une retraite de première commmunion, une retraite destinée spécialement aux hommes et obtient de pouvoir prêcher un sermon de charité en faveur de Béthanie7. Celui-ci reçoit un bon accueil8 et lui permet de rassembler des dons importants en faveur de l'Œuvre. Son carême lui permet de développer les thèmes qui lui sont chers : l'amour de Dieu, l'eucharistie, et un développement apologétique destiné aux hommes réticents à l'égard de la foi. Après le mois de Marie, l'été est plus calme, marqué par des prédications isolées à Beaune9, à Dijon10, à Langres11, et à Frasnes12. L'année apostolique se termine par la prédication de l'avent à Saint-Dézert13 (Saône-et-Loire), en compagnie du P. Zinguerlé. Celui-ci étant malade ne peut assurer sa part de travail et le serviteur de Dieu prêche jusqu'à trois fois par jour14.

L'année 1868 sera surtout celle d'un grand carême15 : le seul prêché par le serviteur de Dieu dans une cathédrale. Le provincial lui demande en effet d'assurer la prédication à Nîmes. L'ensemble des sermons16 et des diverses retraites liées à ce carême représente un lourd travail pour le P. Lataste, qui a dû se rendre à Nîmes par obéissance, alors qu'il était cloué au lit par la maladie. Durant ce carême, le prédicateur semble particulièrement touché par l'appel à la sainteté qu'il adresse à ses auditeurs : sa correspondance révèle qu'il médite pour lui-même cette difficulté qu'il ressent à manifester à Dieu un amour digne de lui.

Malgré le rythme soutenu de ces prédications, il faut souligner le soin apporté par le serviteur de Dieu à leur préparation17. Chacune de ses prédications est rédigée, avec parfois des réemplois de morceaux de sermons déjà prêchés. Dans certains cas, plusieurs rédactions du même texte ont été conservées : elles sont la preuve du travail exigeant que s'imposait le P. Lataste dans la préparation de ses sermons. Il faut noter que les textes les plus longuement travaillés ne sont pas toujours ceux qui sont destinés à l'auditoire le plus nombreux ou le plus exigeant : il s'agit bien là d'une conscience professionnelle du prédicateur qui ne se satisfait pas d'un travail inachevé. La prédication de Nîmes, abordée dans un état de santé précaire, est particulièrement l'occasion pour le serviteur de Dieu de faire preuve de son humilité. Il avoue se sentir un peu effrayé par la tâche qui l'attend, accepte avec simplicité d'avoir des difficultés à s'exprimer un jour en chaire, et reçoit avec docilité les conseils de l'évêque de Nîmes18.

Dans sa correspondance avec Mère Henri-Dominique, il est fréquent qu'il fasse des allusions à sa vie apostolique, confiant à la prière des sœurs de Béthanie la prédication qu'il est en train de préparer ou de prononcer19. Son souci principal est, pour ses auditeurs occasionnels comme pour les sœurs de Béthanie, d'inviter les autres à la sainteté :

    Le carême avance à grands pas, je compte sur vos prières et sur celle de toutes nos chères filles pour espérer quelque bien de mes pauvres prédications. Puissé-je faire des âmes saintes et puisse la grâce de Dieu commencer par la mienne ce travail de sainteté ! C'est mon vœu de tous les jours, mais que j'en suis loin20 !

Pour le P. Lataste comme pour les autres prédicateurs de son époque, le meilleur moyen de mesurer l'efficacité d'une prédication est de compter les communions qui sont reçues à la fin de la mission. La communion fréquente n'étant pas une pratique courante, celle des hommes en particulier est le signe d'un retour vers Dieu. Il est touchant de voir le serviteur de Dieu se lamenter du petit nombre de communions à l'issue de son carême à Grenoble, ou au contraire se réjouir d'avoir vu mille à deux mille hommes communier pour Pâques à Nîmes21.

Prédication et visites dans les refuges et les prisons.

La prédication à la centrale de Cadillac n'est pas un événement isolé dans la vie apostolique du serviteur de Dieu. Elle avait été préparée par des visites aux femmes hébergées par les refuges : elle a été suivie par d'autres rencontres avec des femmes détenues. Le 11 octobre 1866, un an après la deuxième retraite de Cadillac, le P. Lataste a l'occasion de visiter la prison de femmes d'Auberive (Haute-Marne), dont l'aumônier est un fervent ami de Béthanie22. Comme cela se pratique à cette époque, il a la possibilité de visiter les ateliers et de voir les détenues, sans avoir pour autant l'autorisation de leur parler. Cette visite est l'occasion pour le serviteur de Dieu de ressentir une forme « d'ambition » qui l'étonne lui-même. Comme à Cadillac, c'est en priant avec les détenues devant le Saint-Sacrement que lui vient une idée : « Je serais bienheureux de reçevoir quelque jour le rôle et le ministère d'apôtre des prisons, prisons d'hommes et prisons de femmes23. » Ce désir de prêcher dans les prisons et les refuges reste présent en lui, même s'il a peu l'occasion de le réaliser. Evoquant les difficultés qu'il rencontre en prêchant à la cathédrale de Nîmes, il y revient : « Je voudrais que le bon Dieu me donne pour mission de prêcher des retraites dans les maisons centrales et les refuges24. Mais il sait mieux que moi ce qu'il faut ! » ce carême de Nîmes lui donne la joie de retrouver l'auditoire qu'il aime entre tous : on lui demande de prêcher au refuge de la ville25 ; les quelques notes qu'il a prises pour ce sermon montrent qu'il se sentait à l'aise : il n'a pas pris la peine de rédiger un texte. Il a développé un thème qui lui était cher en pareille circonstance : le péché peut être à l'origine de deux sentiments qui font grandir la sainteté, l'humilité et l'amour de Dieu.

La brièveté de sa vie sacerdotale n'a pas permis au serviteur de Dieu de mettre en pratique de manière plus régulière cette aspiration qu'il éprouvait pour la prédication en prison. Il était néanmoins nécessaire de souligner la permanence de ce désir avant, pendant et après les retraites de Cadillac.


1 . Registre du conseil du couvent de Flavigny, 25 octobre 1866. ( Orig. A. o.p. Paris).

2 . Sont conservés un plan (sermon 214) et une retraite pour les dames (sermon 215) qui n'ont jamais été prêchés. (Orig. A. B.).

3 . Treize sermons sont conservés (sermons 216 à 228). La plupart portent sur les commandements de Dieu ; les trois derniers, avant celui de Noël, présente l'eucharistie comme le lieu de l'incorporation de l'homme à Dieu. Le curé du village était un cousin de Mlle de Saint-Juan, favorable à Béthanie (lettre 295 du 3 janvier 1868, à Mlle de Saint-Juan ; Orig. A. B.).

4 . Notes rassemblée sous le titre : sermon 276 ; (Orig. A. B.).

5 . Quarante-six sermons conservés (sermons 229 à 274 ; Orig. A. B.).

6 . Neuf sermons conservés (sermons 277 à 285). Il a été demandé personnellement par le curé de la paroisse Notre-Dame (lettre 150, du 15 mars 1867, à M. Henri-Dominique ; Orig. A. B.).

7 . Plusieurs rédactions : sermons 267 à 269 (Orig. A.B).

8 . Lettre 150, du 9 avril 1867, à M. Henri-Dominique. (Orig. A. B.).

9 . Sermon de charité en faveur d'une oeuvre s'occupant d'enfants abandonnés ; Beaune, le 16 juin 1867. Plusieurs rédactions : sermons 286-288. Sermon 292 pour l'Assomption (Orig. A. B.).

10 . Sermons 289-290 pour la fête du Sacré-Coeur à la Visitation de Dijon ; sermon 298 pour la fête de la dédicace des Eglises, au couvent de Dijon, 22 novembre 1867. (Orig. A. B.).

11 . Retraite aux soeurs dominicaines de Langres, septembre 1867. Sermon 293 sur l'union à Jésus-Christ. (Orig. A. B.).

12 . Fête de sainte Marie-Madeleine à Béthanie, sermon 291. Prédication sur le Rosaire à la paroisse de Frasnes, 6 octobre 1867, plusieurs rédactions : sermons 294-297 (Orig. A. B.).

13 . Sermons 299 à 321 (Orig. A. B.).

14 . Lettre 193 du 23 novembre 1867, à M. Henri-Dominique (Orig. A. B.).

15 . En dehors de ce carême, quinze sermons ont été conservés, prêchés à Dijon et à La Rochepot pour la plupart, sauf une retraite de première communion à Esbarres (Côte-d'Or) ; ( sermons 371-376 ; Orig. A. B.).

16 . Le carême de Nîmes représente 44 sermons, 327 à 370 (Orig. A. B.). On y retrouve les thèmes chers au serviteur de Dieu : combat spirituel entre le péché et l'amour de Dieu ; méditation sur la présence de Dieu dans l'eucharistie.

17 . « La préparation du carême d'abord, puis le carême lui-même, et maintenant les instructions du mois de Marie que je n'avais pu faire d'avance et que je dois préparer une à une, tout cela absorbe mon temps ». (extrait de la lettre 61 du 17 mai 1867 à son frère Emile; le reste de la lettre est consacré à des questions familiales ; Orig. A. B.).

18 . En plus des lettres à M. Henri-Dominique, voir la lettre 310 du 21 mars 1868 à Mme Bontoux (Orig. A. B.).

19 . Voir par exemple la lettre 157 du 30 avril 1867 à M. Henri-Dominique : « Priez pour le succès de ces prédications, et je n'entends pas le succès devant les hommes, mais uniquement le succès devant Dieu » (Orig. A. B.).

20 . Extrait de la lettre 147 du 1er mars 1867 à M. Henri-Dominique ; le reste de la lettre est consacré à la présentation de diverses candidates (Orig. A. B.).

21 . Lettre 439 j du 18 avril 1868 au P. Souaillard (Orig. A. B.).

22 . Lettres 115 du 11 octobre 1866, 160 du 9 mai 1867, à M. Henri-Dominique, et lettre 381 du 11 juin 1868 à l'abbé Claudon (Orig. A. B.) L'aumônier d'Auberive a envoyé plusieurs détenues à Béthanie ( voir p. 276), et s'est déplacé pour la prise d'habit des deux premières, en juillet 1868.

23 . Lettre 115, du 11 octobre 1866, à M. Henri-Dominique dont un large extrait est reproduit p. 396. (Orig. A. B.).

24 . Lettre 219, du 23 mars 1868, à M. Henri-Dominique.

25 . Sermon 353 du 25 mars 1868, au refuge de Nîmes, (Orig. A. B.).

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