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DOMUNI
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Fr. Jean-Marie Gueullette, O.P.
La vie et l'uvre de Jean-Joseph LATASTE, op (1832-1869)
fondateur des Surs dominicaines de Béthanie - Pâques 1996 -
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Document 3. Rapport du frère Roland O. P. (Manuscrit, Orig. A. B.).Ce texte a été rédigé dans les jours qui ont suivi la mort du serviteur de Dieu par le frère Dominique Roland, frère étudiant de Flavigny qui l'a assisté durant ses derniers jours. Il est révélateur du climat qui a régné à Béthanie durant les derniers jours de la vie du P. Lataste. Il nous éclaire sur la vie spirituelle du serviteur de Dieu et sur sa vie intérieure dans les derniers moments. Derniers moments du P. Lataste. Le dix mars dernier à cinq heures du soir, dans la maison de Béthanie, la province de France perdait un de ses meilleurs religieux. Après quelques mois de maladie, le R. P. Marie-Jean-Joseph Lataste succombait à une pleuro-pneumonie. Sa mort fut celle d'un saint. Nous essayons en ce moment de redire quelques paroles tombées de ses lèvres mourantes et que nous avons recueillies avec respect. Puissent-elles toutes tièdes et toutes humides des larmes de notre charité pénétrer l'âme de ses filles pour l'édification de qui ce récit a été entrepris ! A celles, malheureuses épaves, qu'un violent orage a rejetées toutes meurtries sur la rive nue et à qui sa charité a ouvert, au premier silence de la tempête, un port tranquille et un foyer paternel, en attendant que la religion et Dieu les fassent entrer dans un port plus assuré et plus saint encore, puissent-elles être une consolation et une espérance. Et à celles plus heureuses qui sont venues chercher à Béthanie une voie sublime pour y épancher l'héroïsme de leur charité puissent-elles être une source et un aliment qui augmentent et accélèrent en elles le mouvement de la ferveur divine ! Le 22 juillet 1868, ce devait être une grande fête à Béthanie. Ce jour, en effet, que l'Eglise a consacré à honorer le culte de Madeleine, la première de celles que le Christ ait réhabilitée et dont il a dit : Ce que cette femme vient de faire sera répandu partout où sera prêché cet Evangile, est le jour de la fête de la maison. Mais cette année on devait donner à cette solennité un éclat inaccoutumé. Deux réhabilitées devaient recevoir ce jour-là l'habit de petites surs : c'étaient les premières. Le père ne se possédait pas d'une joie sainte : c'était le sceau posé sur son uvre. Pendant toute la journée du vingt il avait parcouru les environs pour inviter MM. les curés des paroisses voisines à assister à cette cérémonie. Il rentra tard, accablé de chaleur, et commit l'imprudence de prendre son repos dans un lieu frais et humide. Il eut froid. Pendant la nuit il ressentit les premières atteintes d'un mal qui remontait aux fatigues d'un apostolat antérieur, mais dont cette circonstance détermina la subite manifestation. Le vingt-deux il ne put pas dire la sainte messe : cependant il trouva un restant de force pour donner l'habit à ses enfants. Peu à peu il parut se remettre ; mais la maladie n'en continua pas moins sourdement sa mortelle opération : le poumon droit était attaqué. Il fut obligé de se remettre au lit vers la fin de novembre. Il y resta jusqu'aux fêtes de Noël. Ce jour-là il voulut absolument se lever pour célébrer les saints mystères à l'heure de minuit. Il se pouvait à peine tenir : au commencement de la cérémonie il fut pris d'un étouffement qui faillit l'obliger de quitter l'autel : sa main tremblait en distribuant à ses filles la sainte hostie. Ce fut pour la dernière fois qu'il offrit à Dieu le sacrifice non sanglant de l'agneau : ce ne fut pas pourtant le dernier acte solennel de sa vie. Ce dernier acte devait être de donner le lendemain l'habit de petite sur à une autre de ses enfants. A partir de ce moment le mal empira constamment. Déjà les hommes de l'art disaient que tout espoir était perdu. Dans la nuit du vingt-deux janvier, il faillit mourir. « C'est fini, s'écriait-il je suis sans vie. - Mais votre uvre, disait la R. Mère prieure : qu'allons-nous devenir si vous nous laissez seules ? - Mon uvre, ce n'est pas la mienne, répondit-il, c'est l'uvre de Dieu : il en prendra soin. Vous ne serez pas seules, Notre Seigneur sera avec vous ; c'est son uvre : Ne craignez pas ! » Ce ne fut qu'une crise d'un instant. Un de ses frères selon le sang vint passer alors auprès de lui quelques semaines. Cette visite lui fut une grande joie. Dieu lui avait donné dans ce frère un ami qui avait compris sa pensée et cru en sa mission. Les mêmes idées, les mêmes goûts, les mêmes aspirations réunissaient leurs âmes. Ensemble ils parlaient de l'uvre : ensemble surtout ils s'entretenaient de Dieu. Un matin le père dit à la R. Mère prieure : « Oh j'ai passé une bien bonne nuit avec mon frère : nous avons causé du Ciel. C'est bien consolant pour moi de voir un homme du monde que j'aime tant, consentir ainsi à entrer dans cette pensée de la mort et de la récompense que nous attendons au sortir de cette vie d'épreuves et de souffrances, et consacrer à cet entretien une nuit entière ! » Mais l'heure n'était pas venue et la main de Dieu ne s'était pas appesantie encore sur cette existence, si chère et si précieuse pour l'éteindre. Cependant on avait perdu désormais tout espoir, et déjà on cherchait à faire à cette pensée de la mort et de la séparation les enfants de Béthanie désolées. Mais lui n'y croyait pas. « Les médecins me condamnent », disait-il, en se moquant un peu, à un jeune religieux que la province avait envoyé pour rendre à son corps malade les soins pieux qu'exigeait sa faiblesse : « Les médecins me condamnent, ils me font rire : c'est la troisième fois déjà ; qu'en pensez-vous ? Pour moi je suis convaincu que cette fois encore je ne mourrai pas. » Mais le mal s'avançait à pas de géant, et l'instant était venu où tous s'attendaient à voir cette âme sainte se détacher comme un fruit mûr du tronc qui la portait et regagner dans la paix de Dieu les demeures éternelles. Le R. père aumônier lui donna l'extrême-onction. « C'est peut-être inutile, disait le père », cependant il y consentit de bonne grâce par esprit d'obéissance. Puis il nous édifia par les saintes paroles que sa piété et sa foi vive lui suggérèrent ensuite sur ce sacrement des mourants qu'on ne reçoit qu'une fois et sur les prières dont l'Eglise l'a accompagné, et qui toutes sont ordonnées à obtenir de Dieu pour le malade la santé de l'âme et aussi la guérison du corps29. Et maintenant, avant de continuer, nous ne pouvons nous défendre d'une certaine crainte : les choses que nous avons à rapporter sont si peu en harmonie avec les idées et les sentiments du monde ! Et avec cela elles sont si simples et elles ont été dites si simplement que nous ne savons pas si tous sauront les estimer ce qu'elles sont. Mais n'écrivons-nous pas pour les enfants des saints ? Et pourquoi trembler que des filles ne reconnaissent et ne comprennent plus la voix de leur père ? Quant à vous qui n'êtes point ses enfants, mais qui l'avez aimé, nous vous rappelons la parole de Dieu quand il se manifesta à Moïse sur le mont Horeb. « N'approche pas d'ici sans ôter les souliers de tes pieds, car la terre où tu es est une terre sainte. » Comme Moïse, dans le désert de cette vie nous allons rencontrer un buisson qui va brûler sous nos yeux sans se consumer. D'un cur mortel nous allons voir sortir la flamme ardente de l'amour de Dieu qui va briller pendant quelques instants, dans notre ténébreux séjour avant d'aller se perdre dans l'indéficiente et inaccessible lumière qu'habite le Très-Haut. Allons et contemplons cette vision sublime, mais n'approchons pas sans dépouiller nos âmes des obscurités de la chair et des lourdes pensées de cette vie. Otons les souliers de nos pieds : la terre où nous allons entrer est une terre sainte. Au-delà de cet étroit horizon qu'enferme notre regard, levons la tête ; et pour un instant du moins, avec l'il de la foi, contemplons l'éternel horizon de Dieu qui va s'ouvrir devant une âme qui nous fut chère et qui en passant va nous toucher de son aile, et laisser tomber sur nous un rayon de ses clartés. Et surtout levons nos curs, sursum corda ! et pénétrons avec elle, par le désir, dans cette cité de l'amour où tous sont unis dans la plénitude de l'Esprit de Dieu qui est en eux la vie ! Et qu'en nous aussi la ferveur de la charité embrase sans les consumer et cette lueur vacillante de nos pensées qui tombe en nous de celui qui30 illumine tout homme venant en ce monde, et le fragile vase de notre corps qui la cache à nos terrestres regards. Et alors nous écouterons et nous comprendrons31 combien suave est le Seigneur, combien admirable il est dans ses saints, et combien heureux est celui qui croit et espère en lui ! Un soir, on était au trois mars, le malade se sentit faiblir. Une sueur abondante baignait tout son corps, et sa respiration devenait de plus en plus pénible. « Ah ! je le sens bien, dit-il tout à coup, je puis étouffer d'un moment à l'autre. » Et cette pensée de la mort traversa son âme comme un éclair de vie et il poussa vers Dieu comme un cri d'un désir longtemps retardé et d'une reconnaissance plus longtemps contenue : « Enfin je vais donc mourir ! Quel bonheur ! » Jusque-là bien des fois son âme avait laissé s'échapper quelques accents de l'amour qui consume les saints pour le ciel, quelques paroles toutes radieuses sur nos espérances immortelles et le séjour de la gloire, mais ce n'avait jamais été que des accents interrompus et des paroles entrecoupées. Jusque-là son âme avait jeté par instant des cris sublimes tels que celui-ci : « Quel beau jour que celui de la mort ! » Mais ces notes angéliques étaient tombées rares et inachevées à travers des espérances de santé et des désirs de la vie que les hommes de l'art disaient être des chimères et dont la grâce n'avait pas encore triomphé. Aussi avaient-elles retenti dans nos curs plus douloureuses que sereines et plus funèbres que glorieuses. Cette âme avait parlé jusque-là les paroles de la sainteté : elle n'avait pas chanté encore. Mais tout à coup elle chantait. Libre des entraves de la chair et débarrassée par l'amour de son manteau de boue, elle s'élevait radieuse pour ne plus descendre désormais, et jetant aux échos étonnés de nos âmes un cantique tout nouveau : le cantique de la béatitude et de l'amour. « Qu'elles sont dignes d'amour, s'écriait-il, vos célestes tentes, Seigneur Dieu des armées ! Dans son désir elle défaille mon âme sous les portiques du Seigneur. Mon cur et ma chair ont tressailli d'allégresse vers le Dieu vivant. C'est que le passereau s'est trouvé une demeure et la tourterelle un nid pour y déposer ses petits. Ce sont vos autels, Dieu des armées angéliques, mon roi et mon Dieu ! Heureux ceux qui habitent votre maison, Seigneur : dans les siècles des siècles ils vous loueront ! Heureux l'homme qui en vous seul a cherché son secours : il a disposé dans son cur des degrés sublimes pour monter, de cette vallée de larmes, au rang que vous lui avez fixé. Car il donnera aussi une parole de bénédiction, celui qui a donné la loi : les siens iront de vertus en vertus, et le Dieu des Esprits sera contemplé dans Sion. Seigneur, Dieu des assemblées célestes, exaucez ma prière : prêtez-moi l'oreille, Dieu de Jacob ! Regardez vers moi, ô Dieu, mon protecteur ! Et laissez tomber les yeux sur la face de votre oingt. Car un seul jour dans vos parvis est meilleur que mille autres. Aussi ai-je préféré être le dernier dans la maison de mon Dieu que d'habiter les tentes des pécheurs. Parce que la miséricorde et la vérité sont chères à Dieu, le Seigneur donnera la grâce et la gloire. Il ne refusera pas ses biens à ceux qui marchent sans péché ! Dieu des puissances, bienheureux l'homme qui espère en vous ! » Puis il se tourna vers nous : « Aidez-moi donc à me persuader que je vais mourir ; à croire à mon bonheur. C'est donc bien vrai ! Non je ne puis pas croire ! Par instant l'illusion de la vie traverse encore mon âme ; priez Notre Seigneur qu'il m'en délivre. Cela m'empêche de penser à lui. » A plusieurs reprises il insista sur ce désir de la vie auquel malgré lui son âme s'embarrassait encore, et il s'en accusait à tous comme d'une faute. « Priez donc le bon Dieu, disait-il, de consumer en moi tout ce qui reste encore d'humain ! » Et quand son âme reprenait son essort : « C'est lui, ajoutait-il, qui a tout préparé en moi. » Il demanda alors le viatique du voyage qui nous transporte comme dit S. Jean de la mort à la vie. On fit assembler la communauté. Puis pendant qu'on faisait les saints préparatifs, la R. Mère prieure lui dit : « Père, vous prierez pour votre uvre. - Mon uvre, répondit-il, ce n'est pas mon uvre ; vous savez bien que ce n'est pas mon uvre : c'est l'uvre de Dieu. Jamais je n'ai consenti à ce qu'on l'appelât mon uvre, vous le savez bien ! » Bientôt entrèrent toutes ses enfants, en procession, précédant le sacré banquet que le prêtre apportait au mourant. « Quand vous entrerez dans une maison, disait le Christ à ses disciples, vous la saluerez en disant : la paix soit à cette maison. » Le prêtre en entrant prononça la parole évangélique, déposa sur un autel la victime sainte qui se donnait en nourriture pour remplacer dans son serviteur la vie qui s'écoulait comme une source tarie par un fleuve « qui allait jaillir jusqu'à la vie éternelle32 ». Il prononça sur le malade les prières de l'Eglise. Puis la communauté toute entière, au nom de son père, à qui l'émotion, plus encore que la maladie, avait fermé les lèvres récita la prière de la confession. Le prêtre s'avança tenant en ses mains la sainte hostie. Il la présenta au malade en disant : « Croyez-vous que ce soit là le Christ sauveur du monde ? » Le malade répondit : « Je le crois ». Et le prêtre déposa sur ses lèvres l'agneau de Dieu en disant : « Que le corps de Notre Seigneur Jésus Christ vous garde pour la vie éternelle. » Et pendant que son père se recueillait dans le Christ qu'il venait de recevoir dans son âme, la communauté reconduisit, pleine d'un saint respect, l'Agneau qui rentrait dans le tabernacle silencieux, où il se tient nuit et jour anéanti devant son Père et le priant pour le monde entier. Et le père fit appeler ses enfants pour leur laisser dans un dernier discours le testament de sa charité et la promesse des prières qu'il s'engageait à faire à Dieu en arrivant dans la céleste cité. Tout le monde était à genoux : ni cris, ni sanglots, ni larmes ne troublaient la sainteté du silence avec lequel chacun attendait pour les recueillir pieusement et les conserver à jamais dans le vase de la reconnaissance et de l'amour, les dernières paroles de son père. Mais lui parcourant des yeux le troupeau béni, et sur chacune tour à tour il arrêtait son regard et fixait avec lui son âme, comme s'il eût voulu fixer en elle, pour l'éternité qui s'ouvrait, tantôt l'image de cette brebis perdue que le bon pasteur avait rapportée sur ses épaules à Béthanie et tantôt celle de cette brebis sans tache à qui le Christ avait confié sa bien-aimée retrouvée et que la mort allait rendre orpheline. Les larmes de ses yeux nous avaient dit bien des choses déjà quand ses lèvres tremblantes laissèrent tomber ces mots : « Mes pauvres chères enfants ! c'est probablement la dernière fois que je vous vois. Je ne veux vous dire que trois choses : et d'abord ne vous défiez jamais de la Providence. Ayez confiance en Dieu. » Puis il confirma ses filles dans cette foi par quelques paroles sur les nouvelles et nombreuses preuves que la Providence avait données de sa sollicitude envers l'uvre depuis la maladie de son fondateur. « Vous le voyez, la Providence ne vous manquera pas. C'est à vous maintenant de faire ce qui dépend de vous pour que Dieu vous bénisse. Pour cela il y a deux choses à faire. En premier lieu restez bien unies à votre mère. Autrefois vous aviez deux têtes : consolez-la, soutenez-la, aidez-la. Et puis, mes enfants, aimez-vous bien les unes les autres, aimez-vous bien. Pour cela aimez Notre Seigneur. Si vous l'aimez bien, tout vous sera facile. Vous le savez, le but de cette maison est de rivaliser d'amour pour Notre Seigneur comme Marthe et Marie dans la maison de Béthanie... Je ne puis... plus rien... vous dire... adieu... adieu... » Et sa tête tomba en arrière, ses yeux se fermèrent, et la lumière de son âme sembla rentrer en elle-même pour se retremper un instant dans la lumière de Dieu qu'elle portait en elle. Mais bientôt la charité réveilla ce cur qui semblait éteint : le chrétien avait à dire encore une parole de pardon, le religieux à faire un dernier acte d'humilité, et le père une dernière promesse. Il leva donc la tête et dit : « Pourtant encore un mot : je pardonne de tout mon cur à toutes celles d'entre vous qui auraient pu me faire de la peine depuis qu'elles sont ici. Et aussi je demande qu'on me pardonne la peine que j'aurais pu faire, le sachant ou ne le sachant pas... Pardonnez-moi... Pensez à votre père... priez pour moi... Je vous dis comme notre père S. Dominique à ses enfants : Je vous serai plus utile au lieu où je vais que je ne le fus ici... adieu... adieu... » Alors nous lui demandâmes de nous bénir une dernière fois. Il se recueillit de nouveau, puis regarda longtemps le ciel. Nous étions tous prosternés, et nous vîmes son bras s'élever peu à peu et s'incliner lentement vers nous en traçant dans les airs le signe de notre rédemption. Sa voix s'affermit tout à coup et il prononça avec un accent inspiré ces solennelles paroles : « Que la bénédiction du Dieu tout-puissant, du Père, du Fils et du Saint- Esprit descende sur vous, et qu'elle y demeure à jamais ! » Quand Jacob se rendant en Mésopotamie pour y recueillir le fruit des bénédictions promises à Abraham et à sa race, il entendit de Dieu cette parole : « Seront bénies en toi et en ta race toutes les nations de la terre33. » Et le matin il se leva, et prenant la pierre sur laquelle sa tête avait reposé, il l'érigea en monument versant sur elle une huile sainte. Le bras de notre père, en se levant sur nous, nous rappelle cette colonne, que Jacob avait dressée en commémoration de la bénédiction de Dieu, et le souvenir de cette scène est resté debout dans notre âme, comme une colonne de granit dans le désert de cette terre, nous rappelant à tout instant cette bénédiction suprême, qui est descendue de Dieu, et s'est répandue, à la voix de leur père et de leur fondateur, comme une huile, céleste, sur les enfants de Béthanie. Quelques mots entrecoupés nous firent comprendre ensuite que ce n'était pas seulement sur nous qu'était descendue la bénédiction d'en-haut. Le Christ avant de retourner à Dieu avait dit à son Père : « Je ne prie pas seulement pour mes apôtres, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole34 », ainsi le père de Béthanie avait pensé à ses enfants de l'avenir, et sa bénédiction s'est étendue jusqu'à eux. Et ce nous est, à tous, une joie profonde et une haute dignité, que d'avoir été appelés à recevoir et à transmettre à tous ceux qui, dans la suite des temps, viendront dans cette maison chercher la porte de l'éternité par la réhabilitation de leur âme ou l'héroïque dévouement de leur charité, la bénédiction suprême de son fondateur. Puis le père congédia ses enfants. « Maintenant, dit-il, je vais faire mon action de grâce. » Il ne resta autour de lui que le père aumônier, le jeune religieux qui lui servait de fils, et la R. Mère prieure. Le père alors se recueillit profondément, mais par instants il se tournait vers nous et il disait : « Je remercie bien l'ordre de Saint-Dominique tout entier de m'avoir donné son saint habit. Je remercie bien et je bénis en mourant toutes les personnes qui m'ont approuvé et m'ont aidé de leurs prières, de leurs conseils, de leur influence, de leurs dons. Je pardonne à tous ceux qui ne m'ont pas approuvé et même qui m'ont contredit et combattu : je prie Dieu de les bénir tous, tous. Je bénis aussi les religieux du noviciat qui m'ont eu pour père maître pendant quelque temps. Je bénis tous les membres de ma famille, et en particulier celui de mes frères qui m'a tant soutenu dans la fondation de la maison. » Et il se tut. Puis tout à coup il s'écria : « Quand sera-ce et quand donc contemplerai-je la face de Dieu. Comme le cerf altéré soupire après les eaux de la fontaine, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu. Mon âme est toute brûlante pour le Dieu fort, le Dieu vivant. Quand sera-ce et quand contemplerai-je la splendeur de la divinité ? Et mes larmes ont été mon pain jour et nuit. Et quand sans cesse on me dit : Où donc est ton Dieu ? Je me rappelle et me dis à moi-même dans mon âme : Je serai transporté dans le séjour où il a dressé sa tente sublime et je serai ravi jusqu'à la maison de Dieu qui retentit des chants de l'allégresse et des cantiques de la louange, bruit joyeux de l'éternel banquet35. » Après quelques moments de silence il se tourna vers la R. Mère prieure et il lui dit : « Vous allez rester seule, pauvre mère ! avez-vous fait votre sacrifice ? Pour moi je suis certain d'avoir fait l'uvre de Dieu, et je suis sans inquiétude. Voyez-vous il n'y a qu'à bénir le bon Dieu dans tout ce qu'il fait. Rappelez-vous que toutes les fois que je venais au milieu de vous je n'étais que le spectateur de ce que Dieu faisait ici, et pas autre chose. Vous voyez bien que c'est son uvre. Mère, je vous recommande l'amour de vos filles, l'amour de la règle ; par-dessus tout l'amour de Dieu. » Après une nouvelle pause il reprit : « Je voudrais vivre encore pour bien des motifs, mais je préfère mourir. Cependant que ce soit la volonté de Dieu qui s'accomplisse et non la mienne. » Puis il nous parla du lieu de sa sépulture. Il avait désigné lui-même dans le parc de la maison un endroit solitaire où il désirait reposer. Il avait sans doute choisi ce lieu à cause de quelques sapins élevés qui l'entourent. C'est que rien ne rappelle et ne symbolise une prière ardente et soutenue comme l'aspect de leur cime élancée et immobile. Et le père avait pensé dans son cur que plus d'une fois ses enfants viendraient verser sur sa tombe, non pas les larmes d'une douleur humaine et d'un regret d'un jour, mais le céleste parfum de la prière et le baume odorant de l'espérance des choses qui nous attendent en Dieu. « Le cimetière est-il prêt ? - Oui père. - Vous y mettrez au milieu une grande croix de bois formée de deux troncs non polis, portée sur une pierre. On y fera grimper des fleurs. On sèmera aussi des fleurs tout au tour de l'enceinte. Ce n'est pas pour moi que je demande cela : C'est pour mes enfants. Je voudrais que quand elles viendront se promener autour de leur père qui dort, le spectacle de ma tombe et de ces fleurs éveille à la fois en elles l'idée de la mort qui doit les frapper un jour, mais aussi l'idée de la vie qui doit suivre. Et si jamais vous abandonnez ces lieux, vous emporterez avec vous mes os. - Oui père, partout où nous irons vous nous suivrez, et ainsi vous continuerez à veiller sur nous : vos restes ici-bas et votre âme dans le ciel prieront pour nous. » Le lendemain36 la communauté se réunit de nouveau pour venir souhaiter la fête à son père. Il était assis dans son fauteuil, mais il ne pouvait pas parler. Pour toutes il eut un regard, mais quand il en vint à ces pauvres âmes à qui sa charité avait ouvert un asile, quand il en vint à celles qu'à Béthanie on appelle nos enfants, il pleura : et par la bouche du père aumônier il leur dit : « Mes enfants, soyez fidèles ! Du haut du ciel je verrai si vous tenez les promesses que vous m'avez faites. » Alors il bénit les petites croix de bois que ses filles espèrent porter à partir du jour béni où Dieu recevra leurs vux, et comme dernier témoignage de sa charité, il y attacha l'indulgence de la bonne mort. Une fois déjà il avait dit à l'une d'entre elles : « C'est une grande grâce que Dieu m'a faite que de me faire connaître que ma mort est proche, et de me faire attendre sans trouble cet instant solennel. Je prie Dieu de faire cette grâce à chacune de mes filles. » Et Dieu le fera, sans doute il le fera. Toutes, quand le moment sera venu, toutes accepteront la mort comme leur père leur a appris à le faire. Toutes verront, comme lui, dans cet enfantement douloureux au monde de la lumière et de la vie qui est en Dieu, une délivrance et une félicité. Et quand elles verront briller sur leur poitrine le signe adoré du Christ Jésus mort pour ressusciter, elles se rappelleront la bénédiction et la grâce que leur père mourant y a attachée, et cette pensée, souvent renouvelée les aidera, après avoir été ses filles dans la vie, à l'être encore dans la mort. Mais le moment n'était pas venu encore. Le cinq au matin37 le père nous dit sur l'amour de Dieu des choses si sublimes et si élevées qu'elles ne seront comprises sans doute que des âmes que Dieu a touchées déjà de son amour et baignées dans sa lumière. Nous allons les rapporter cependant selon que Dieu nous a donné de les comprendre, mais avec un religieux respect et une secrète crainte d'en altérer la beauté ! « Autrefois j'avais pour la Très Sainte Vierge une dévotion toute filiale. Je remettais entre ses mains pour qu'elle-même en fit l'application, selon sa sagesse et ses prédilections, tous les mérites que la grâce de Dieu, mes actes de piété et ma vie religieuse, toute d'obéissance et de charité, pouvaient me faire acquérir. Peu à peu cette dévotion fut un peu éclipsée par une autre plus radieuse et plus féconde. Pendant tout mon noviciat et une partie des années de ministère que Dieu m'a données, l'amour de Notre Seigneur alimenta mon âme et la remplit. Maintenant tout s'efface devant une pensée unique qui domine mon âme et s'impose à elle avec force, la pensée de Dieu, de Dieu seul. Je le vois, je le sens dans mon âme d'une manière confuse et un peu inconsciente il est vrai, mais je l'y vois et l'y sens avec une inébranlable et brûlante certitude. Aussi mon âme se porte vers lui sans cesse par un acte d'amour continu un peu vague et un peu sourd, il est vrai, mais plus fort que moi-même. Il se fait en moi une adoration perpétuelle de Dieu par un acte simple de mon âme, toujours le même et toujours nouveau, sans commencement, sans milieu, sans fin : c'est comme un reflet, une lueur de l'éternité. Il me semble que Dieu m'abaisse et m'anéantît lui-même devant lui pour m'élever ensuite et me fixer en lui-même par une adhésion infinie à lui seul tout puissant, tout lumière, tout amour, et par un détachement absolu de tout ce qui n'est pas lui. Je ne puis plus concevoir de pensée précise sur lui, plus produire d'actes d'amour déterminés comme autrefois ; je n'ai plus qu'une seule pensée qui comprend tout et épuise toutes les forces de mon âme, Dieu ; plus qu'un acte d'amour si intense et si continu que je ne puis plus, sans un grand effort, ni augmenter son ardeur, ni le cesser pour le recommencer. Il me semble que toute mon âme, avec tout ce qui est en elle, est jetée dans le sein de Dieu et qu'il ne reste plus rien en elle que Dieu la pénétrant de toutes parts, la vivifiant, l'illuminant, l'embrasant, la divinisant. » Alors entra le père aumônier en disant ces paroles de la Sainte Ecriture : « Bénis, mon âme, le Seigneur et n'oublie aucun de ses dons, c'est lui qui pardonne toutes tes iniquités et guérit toutes tes plaies, qui délivre de la mort ta vie, te couronne de sa miséricorde et te ceint de sa grâce : lui qui remplit de ses biens ton désir et renouvellera ta jeunesse comme celle de l'aigle38. - Oui c'est ce qu'il va faire, répondit le père, c'est ce qu'il va faire. Il va me retremper dans sa vie et me donner l'il de l'aigle, et je fixerai le soleil de sa divinité. Mon cur est prêt, Seigneur, mon cur est prêt ! Je chanterai, et dans ma gloire, je vous dirai l'éternelle psalmodie. Levez-vous, ô ma gloire : mon luth et ma harpe, levez-vous. Car moi je vais me lever : voici l'aurore39. » Et il répétait ce mot de S. Paul, ce mot de l'amour par excellence : « Je veux mourir pour être avec le Christ. » Ce mot qui traduit admirablement cette sublime parole de sainte Thérèse : je meurs de ne mourir pas. Puis se tournant vers le père aumônier : « Est-ce donc bien possible, disait-il ? Bientôt voir Jésus-Christ, le voir face à face, et puis S. Dominique, tous nos saints, et toutes ces grandes âmes du ciel, toutes ces grandes âmes ; être parmi elles, les voir, leur parler, les entendre ! je ne puis y penser sans une profonde émotion. » Et il demanda à ce qu'on lui fît sa lecture habituelle. Tous les jours, matin et soir, quand l'état de sa santé le lui permettait, le père écoutait avec un religieux recueillement quelques pages de l'Imitation, plus souvent de la Sainte Ecriture. Puis quand son âme s'était un peu abreuvée à cette « source de la Sagesse et de la lumière, qui est le Verbe de Dieu au haut des cieux40 » il remerciait son lecteur avec une touchante effusion. Ce jour-là on lui lut le chapitre 11 de l'épître de S. Paul aux Hébreux. Et quand le père entendait l'Apôtre énumérer toute cette longue série de patriarches que dans son respect S. Paul appelait déjà « les Anciens », qui tous ont été sauvés parce qu'ils ont cru et qu'ils ont espéré, sa tête se dressait et ses yeux s'animaient. C'est que lui aussi avait la foi ! Comme eux il croyait, comme eux il espérait, et le récit de leur foi enflammait la sienne. Et quand on en vint à ces mots : « C'est la foi qui fit qu'Abraham n'habita qu'en étranger et comme en passant la terre de la promesse, dormant sous des tentes, oui, oui, disait-il, en étranger : il attendait pour s'y fixer à jamais une cité qui ait des fondements, une cité dont l'architecte est Dieu et dont le fondement est éternel. Et ils l'ont vue et saluée de loin, confessant qu'ils étaient voyageurs et hôtes d'un jour sur la terre, et parlant ainsi ils faisaient bien voir qu'ils cherchaient la patrie. Non pas celle qu'ils avaient quittée : ils l'avaient oubliée déjà : autrement ils l'eussent pu regagner, mais une meilleure, celle du ciel. Et à cause de leur foi Dieu n'a point rougi d'être appelé leur Dieu, et il a préparé pour les recevoir la cité qu'ils désiraient. Et c'est dans la foi que Jacob mourant bénit ses enfants : dans la foi que Joseph pria les siens d'emporter avec eux ses os ; dans la foi que tous ont attendu Jésus, l'auteur et le consommateur de la foi, dans la foi que mes enfants comme eux l'attendront, trouvant dans la foi la force qu'il faut pour saintement vivre et saintement mourir... » La soirée fut plus mauvaise : le mal empirait. A la tombée de la nuit, le père dit : « Il me semble que ce sera pour cette nuit. » Et il nous pria de n'omettre aucune des prières et des cérémonies fixées par la liturgie de notre Ordre pour appeler sur les frères, à leurs derniers moments, les secours d'en-haut, et honorer leurs restes. Se sentant plus mal, il s'écria tout à coup : « Mon Dieu, mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » Il se confessa et nous pria de commencer la prière de l'agonie. Il prit le crucifix entre ses mains et avec une effusion qui nous arrachait des larmes, il le couvrit de baisers... Au bout d'une demi-heure il se sentit mieux, nous demanda pardon de nous avoir fait faire un ouvrage inutile, et avec un léger accent d'impatience il ajouta : « Ce ne sera donc pas encore pour cette nuit. » Et il s'endormit. Pendant trois ou quatre jours il y eut un peu de mieux : la flamme de la vie sembla se ranimer et cette âme jeta encore à travers son enveloppe mortelle quelques rayons éteints. Mais ni ce léger retour, ni une attente prolongée et impatiemment supportée, ne purent ralentir le mouvement de la charité qui l'emportait vers Dieu. Et quand on frappait à certaines cordes de cette harpe qui chantait Dieu, on lui faisait rendre de séraphiques accords. Pour éveiller ce cur plein de Dieu qui sommeillait à peine et faire déborder ce vase de bénédiction et d'amour, il suffisait d'un mot de l'Ecriture sur le bonheur du ciel qui l'attendait. Un matin on lui lisait les derniers chapitres de l'Apocalypse dans lesquels le dernier des Voyants décrit la sainte cité, Jérusalem la nouvelle, descendant du ciel et de Dieu, belle comme une épouse parée pour son époux. Et quand il entendait : « A celui qui a soif, je donnerai de l'eau de la fontaine de vie gratis41 », il ouvrait la bouche, et selon la parole du prophète « il aspirait l'Esprit de Dieu. » Et quand il entendait S. Jean dans son enthousiasme répéter qu'il a vu la cité sainte toute brillante de la clarté de Dieu, sans temple parce que le Dieu tout -puissant est son temple et l'Agneau, sans soleil et sans lune pour l'éclairer parce que la lumière de Dieu l'illumine et que son flambeau est l'Agneau, qu'un fleuve de vie s'écoule du trône de Dieu et de l'Agneau, et que tous ceux qui boiront verront la face de Dieu et de l'Agneau, porteront son nom écrit sur leur front ; que la nuit ne sera plus ; que Dieu les illuminera de sa lumière et qu'ils régneront avec lui dans l'éternité ; que le temps est proche, que le Christ va bientôt venir et sa récompense avec lui ; que sa voix a retenti déjà et qu'il a dit : Me voici ! que l'Esprit et l'épouse ont répondu : venez ; que quiconque a soif doit dire aussi : venez, le père répétait avec un sacré transport cette parole qui termine et scelle la mystérieuse révélation, ce cri suprême de toutes choses qui vivent : Venez, Seigneur Jésus ! Une autre fois, c'était cette toute divine prière que le Christ avant de retourner à son Père adressait à Dieu pour les siens que le père s'appliquait et qu'avec une ineffable charité il répétait à Dieu pour ses filles : « Père voici l'heure : glorifiez votre Fils pour que votre Fils vous glorifie ! qu'il vous fasse connaître et glorifier de toutes les filles que vous lui avez données, et qu'il les fasse arriver à la vie éternelle. Car c'est là la vie éternelle qu'elles vous connaissent Dieu un et vrai, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ. Je vous ai glorifié sur la terre : j'ai achevé l'uvre que vous m'avez donné à faire. Et maintenant, Père, glorifiez-moi en vous-même de la gloire que vous m'avez destinée avant que le monde fût. J'ai fait connaître votre nom aux filles que vous m'avez données, les recueillant du monde d'où vous les avez enlevées. C'étaient les vôtres, vous me les avez confiées, elles ont gardé votre parole. Maintenant elles savent que tout ce que vous m'avez donné est de vous parce que les paroles que vous m'avez inspirées, je les leur ai transmises. Elles les ont reçues, et elles ont compris que j'étais venu en votre nom et elles ont cru que vous m'aviez envoyé. Je prie pour elles : je ne prie pas pour le monde. Je prie pour elles que vous m'aviez confiées parce qu'elles sont à vous, et je suis glorifié en elles. Je ne suis bientôt plus dans le monde, et elles sont dans le monde, et je viens à vous. Père Saint gardez en votre nom celles que vous m'aviez confiées : qu'elles soient unies comme je vais l'être avec vous. Car maintenant je viens à vous, et je dis ces choses étant dans le monde pour qu'elles se réjouissent de votre joie dans leur cur. Je leur ai dit votre parole et le monde les a haïes, parce qu'elles ne sont plus du monde comme moi je ne suis plus du monde. Cependant, je ne vous demande pas de les enlever du monde, mais de les garder du mal. Car elles ne sont plus du monde comme moi je ne suis plus du monde. Sanctifiez-les dans la vérité : votre Verbe est la vérité. Comme vous m'avez envoyé dans le monde pour prêcher votre Verbe, ainsi envoyez-les pour prêcher dans Béthanie par leurs prières et l'exemple de leurs vertus. Et pour elles je me sanctifie, pour qu'elles soient saintes dans leur apostolat. Je ne prie pas seulement pour elles, mais pour toutes celles qui doivent après elles obéir à votre appel et à la règle que je leur ai laissée ; pour que toutes soient un comme vous, mon Père, êtes un avec votre Fils et votre Fils avec vous ; qu'ainsi nous soyons tous un en vous. Je vous prie pour qu'elles aient part dans la gloire que vous avez réservée à votre Christ pour qu'elles soient un comme vous êtes un, et que vous soyez en elles, et elles en vous, et que nous soyons tous consommés dans l'unité, afin que le monde connaisse que vous avez envoyé votre Fils, et vous nous avez aimés tous comme vous l'avez aimé. Père, celles que vous m'aviez confiées, je veux que là où je serai elles soient avec moi. Père juste, le monde ne vous a pas connu, mais moi je vous ai connu, et elles ont connu votre Fils et elles ont cru en lui, parce que vous leur avez fait connaître votre nom et le leur ferez connaître encore pour que l'amour que vous avez pour votre Fils s'étende aussi sur elles, et qu'il demeure en elles42 ! » Mais si le Verbe de Dieu révélé aux hommes dans les Ecritures trouvait dans cette âme un si saint écho, la souffrance en la frappant lui faisait rendre un son non moins suave et non moins pur. Et parfois il tombait de ses lèvres des paroles dont la beauté nous étonnait, et il disait ces choses si simplement que souvent il fallait y réfléchir un instant pour comprendre combien profondément elles étaient belles. Qu'on nous permette avant de terminer notre récit d'en recueillir au moins quelques-unes et de les déposer ici sans autre étude et sans autre art que celui avec lequel elles sont tombées de sa bouche. Puissent la suavité de leurs parfums et le doux éclat de leur pureté embaumer notre récit et reposer le lecteur qui a bien voulu suivre jusqu'ici l'aride sentier de notre narration. Plusieurs fois le père nous a dit qu'il regrettait de mourir d'une maladie si lente et si peu douloureuse et que ceux qui souffraient davantage étaient bien heureux. A un moment qu'il souffrait beaucoup d'une sueur froide qui depuis plusieurs heures baignait tout son corps, on lui dit : « Notre Seigneur a souffert ainsi. » « C'est bien peu de chose, répondit-il, mon enfant, ce que je souffre à côté de ce qu'il a souffert. - Notre Seigneur m'aime bien de me faire attendre et de me faire souffrir si longtemps ; aussi je l'aime en retour de toute mon âme. - J'embrasse Notre Seigneur dans mon cur pour m'aider à souffrir. » Depuis plus d'une demi-heure il cherchait avec angoisse une position qui lui permît de respirer un peu car il était si mal que nous craignions à chaque instant de le voir étouffer. A la fin ne la trouvant pas : « Eh bien oui, s'écria-t-il, oui, mon Père qui êtes aux cieux, oui comme vous voudrez, ce sera toujours bien. » Quelques instants après comme il allait toujours plus mal : « Demandez donc, lui dit-on, un peu de calme et de tranquillité à Notre Seigneu ! » Il répondit : « Sa volonté avant tout, mon enfant. » Le cri de Gethsémani que le Christ répéta par trois fois : Mon Dieu que votre volonté se fasse, et non la mienne, sortait de ses lèvres à chaque instant ; je pourrais dire à chaque respiration, car on voyait presque toujours ses lèvres s'agiter pour murmurer de saintes paroles dont nous n'entendions que la moitié et dont souvent le sens n'était bien compris que de Dieu à qui elles étaient dites. Dame pauvreté, pour employer un mot de S. François, le chevalier de la pauvreté, Dame pauvreté était sa dame de prédilection. Il porta sur lui son écharpe jusqu'au bout et mourut avec elle. Un matin on lui faisait prendre du bouillon dans lequel on voulait mêler un peu de vin. « Non, dit-il, pas de vin : ce serait autant de perdu. - La perte ne sera pas bien grande. - La perte est toujours très grande quand on manque à la pauvreté. » Il fallut reporter le vin. La veille il mangeait des artichauts. On voulut enlever quelques feuilles de la surface que le feu avait desséchées ; il s'y opposa en disant : « Ce serait contre la pauvreté. » Les médecins avaient ordonné certains sirops qui devaient être pris dans des cuillers d'argent. Chaque fois qu'on les lui présentait, il ne pouvait se défendre d'une certaine répugnance et d'un certain scrupule : de l'argenterie, pour un religieux, disait-il ! Il défendit de faire faire du papier de deuil après sa mort pour la correspondance de la maison. « Mes filles porteront mon deuil dans leur cur : si cela honore moins ma mémoire devant les hommes, cela me vaudra mieux devant Dieu. » Mais rien ne parlait en lui si haut et si suavement que la miséricorde et la bonté. Son uvre, d'ailleurs, ne suffit-elle pas à elle seule pour le prouver abondamment ? « Je n'ai jamais jugé ni condamné personne : je n'ai jamais gardé quoi que ce soit dans le cur contre personne : j'espère que Dieu fera de même envers moi. L'Ecriture ne dit-elle pas : Bienheureux celui qui a ouvert son âme sur le besoin du pauvre et de l'indigent au jour mauvais ! Dieu le délivrera, il le conservera lui donnera la vie et comblera ses désirs43. Eh bien cette parole est pour moi : j'ai préparé du pain et ouvert un asile à qui n'en avait pas. Cependant je n'ai guère de mérite à cela : c'est l'uvre de Dieu, de lui seul. » Et quand on lui disait qu'il avait été au moins l'instrument dont Dieu s'était servi, il répondait : « Je me suis agité, c'est possible, mais c'est Dieu qui a tout mené. Je n'ai fait que regarder. » Il était si bon qu'on éprouvait pour lui, quand on le connaissait, quelque chose de ce qu'éprouvent pour Dieu ceux qui l'aiment. « Or quand on aime Dieu, disait-il, on le regarde comme un bon père qui nous mène, comme par la main, dans le moment présent, et on trouve son repos dans l'humble et ferme confiance en sa bonté paternelle. » Mais il est temps de mettre un terme à ce récit. Certes nous savons que les yeux pour lesquels il a été écrit auraient, envers celui qui en fait l'objet, assez de charité et de vénération pour nous suivre longtemps encore. Mais n'ayant rien laissé de ce que notre piété filiale a pu recueillir de notre père, notre tâche est accomplie. Pour remplir jusqu'au bord le calice de la consolation, nous n'avons plus qu'un mot à dire sur la sérénité avec laquelle s'est doucement éteinte sous nos yeux cette vie bien-aimée. Le 10 mars, au matin44, sans nous paraître beaucoup plus mal le père nous parut sous le coup d'un engourdissement et d'une pesanteur sinistres. Comme il avait à un haut degré l'esprit de régularité et d'exactitude, il voulut se lever à son heure habituelle. Il sommeilla dans son fauteuil presque constamment. On lui apporta à déjeuner : le pauvre père n'avait plus la force d'avoir faim. Il mangea cependant : c'était l'heure de son repas. Son visage était inondé de sueur ; on l'essuyait à chaque minute ; il était d'une patience admirable. Il ne put pas attendre midi, l'heure de son coucher ; nous le mîmes au lit un peu avant, pour la dernière fois. Ses paupières étaient appesanties, sa tête se penchait peu à peu : c'était l'éternel sommeil qui le gagnait. La R. Mère prieure seule avec lui en ce moment le contemplait les yeux noyés de larmes. De temps en temps elle lui parlait de Jésus-Christ, cherchant à tenir en éveil son âme pour que celui qui vient comme un voleur chercher le trésor dont il connaît le secret, le trouve veillant et priant. « Père, unissez votre âme à Notre Seigneur, conservez sa présence ; je vous trouve plus mal : je crois que le moment approche. Père, vous allez retrouver les âmes que vous aimez, elles vont venir au-devant de vous. - Ma fille, je le crois. Et moi aussi je viendrai au-devant de vous quand vous mourrez : je viendrai au-devant de vous pour vous introduire auprès de Dieu. Je viendrai aussi au-devant de toutes mes filles pour qu'il n'y ait qu'une seule famille de Béthanie. » Alors le père aumônier entra. Il le trouva à l'agonie. « Père, s'écria-t-il, voici l'heure ! » Et le père se confessa une dernière fois. Sa tête et son âme s'inclinèrent profondément sous l'absolution du prêtre. Puis le père aumônier dit : « Père, vous allez voir Jésus-Christ. Vous êtes à la porte du ciel. Votre vie va être renouvelée dans la vie du Christ. » Alors le père dit : « Parlez plus haut, je n'entends pas. » Le père aumônier éleva la voix : « Entendez-vous maintenant ? » demanda-t-il. Le père répondit : « Oui. » Ce fut son dernier mot. On alla prévenir la communauté. Chacune laissa son occupation et se rendit, l'âme émue, mais d'un pas grave et ferme, le symbole de notre foi sur les lèvres, à la chambre de son père. On se rangea autour de son lit et on se mit à genoux. Le père aumônier entonna lentement le Salve Regina, cette douce mélodie de famille qui a réjoui déjà le départ pour le ciel de tant de nos frères. Toutes nos surs continuèrent. On chantait à mi-voix. Il y avait dans ce chant quelque chose d'indicible : c'était de la terre, c'était aussi du ciel. Je ne sais quoi de solennel et de mystérieux remplissait nos âmes. Nous chantions le chant d'adieu, mais nous sentions la présence invisible des anges qui chantaient avec nous le chant du salut à Marie, reine du ciel qui s'ouvrait. En entendant cela, le père tourna encore vers nous ses yeux. Il sembla nous remercier et nous bénir. Il avait tant désiré entendre, avant de s'endormir, ce chant sacré avec lequel la religion dominicaine berce ses enfants quand l'heure du sommeil est venue ! Sa bouche était entrouverte, sa langue se remuait : il semblait chanter avec nous. Après ces mots Mater misericordiae, sa langue se fixa pour toujours, à ces autres paroles : Eia ergo, ses yeux se perdirent dans l'infini. On lui mit le crucifix sur les lèvres : elles s'avancèrent un peu : il l'embrassa une dernière fois. On lui croisa les mains sur la poitrine et on lui mit le crucifix entre les doigts. Il respirait encore mais à de rares intervalles. Il était calme : ses traits n'étaient point contractés. Le chant fini, le père aumônier s'approcha de son oreille et dit : « Maintenant, père, nous allons vous faire les prières. » Peut-être n'entendit-il pas. Nous commençâmes les litanies des saints. Personne ne pleurait : les âmes étaient trop occupées à prier. Quand les litanies furent finies, le père vivait encore. Toutes les deux ou trois minutes sa poitrine doucement se soulevait et s'abaissait. Alors le père aumônier dit : « Partez, âme chrétienne, de ce monde. Au nom de Dieu, le Père tout -puissant qui vous a créée, au nom de Jésus-Christ Fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous, au nom de l'Esprit Saint qui en vous a été répandu, au nom des Anges et des Archanges, au nom des Trônes et des Dominations, au nom des Principautés et des Puissances, au nom des Chérubins et des Séraphins, au nom des Patriarches et des Prophètes, au nom des Saints Apôtres et Evangélistes, au nom des Saints Martyrs et Confesseurs, au nom des Saints Moines et Ermites, au nom des Saintes Vierges et de tous les Saints et Saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui la paix vous reçoive et que le lieu de votre demeure soit dans Sion, par le même Jésus-Christ Notre Seigneur. » Et les surs répondirent : « Ainsi soit-il. » Le père aumônier continua : « Je vous recommande au Dieu tout-puissant, frère bien-aimé : et à celui dont vous êtes la créature je vous confie. Quand vous aurez payé à la mort le tribut de l'humanité, retournez à votre Auteur qui vous a formé du limon de la terre. Qu'au-devant de votre âme au sortir du corps, la radieuse assemblée des Anges s'avance ! Que le sénat apostolique, juge des âmes, vienne à votre rencontre ! Que l'armée triomphante des glorieux Martyrs se présente à vous ! Que la foule des Confesseurs, blancs comme un champ de lis, vous entoure. Que le chur joyeux des Vierges vous ouvre ses rangs ! Que dans leur bienheureux repos les Patriarches vous embrassent et vous assoient ! Que le doux et radieux visage du Christ Jésus vous apparaissse et qu'il vous adjuge parmi ceux qui l'entourent une place éternelle ! Que face à face vous voyiez votre Rédempteur, et que toujours devant elle vos yeux bienheureux jouissent de la manifestation complète de la vérité ! Et qu'enfin parmi l'assemblée des élus la contemplation de la suavité de Dieu vous alimente dans les siècles des siècles ! » Et les surs répondirent : « Ainsi soit-il ! » Le père respirait encore. Alors nous récitâmes ce psaume qui commence par ces paroles si pleines d'espérance : « Louez Dieu parce qu'il est bon et que sa miséricorde est éternelle45. » Et où plus loin il es dit : « Je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je raconterai les merveilles de Dieu. Ouvrez-moi les portes de la Justice, et je louerai le Seigneur. Voici le jour qu'a fait le Seigneur : réjouissons-nous et tressaillons d'allégresse. » Puis nous commençâmes cet autre psaume que les fils d'Israël chantaient en se rendant au temple de Jérusalem aux grands jours : « Bienheureux les immaculés dans le chemin46 ! » Et le père aumônier nous arrêta disant47 : « Mes surs, votre père n'est plus ici-bas. » Il était arrivé au temple qui est dans les cieux, ses filles s'y retirèrent avec lui. Nous habillâmes leur père, ornant le religieux de sa chape comme pour un voyage, et le prêtre d'une étole comme pour remplir une fonction de son ministère. Puis tous ensemble nous le portâmes au chur en chantant. Je ne sais plus si ce fut une cérémonie funèbre ou une fête. Il y resta depuis le mercredi, il était six heures du soir, jusqu'au vendredi suivant. - La main d'un frère, d'un autre de ses fils, a raconté déjà comment notre piété a embaumé ses restes bénis de larmes et de prières, et quels honneurs leur ont été rendus48. - Pendant huit jours, nous sommes allés chanter sur notre père un chant de deuil, mais ce chant n'avait rien de triste, non plus que le spectacle de sa tombe qui s'étendait à nos pieds. Jamais tombe en effet ne fut ornée de tant de fleurs, ni plus fréquemment visitée. Souvent nous y avons recueilli, portant un mot d'adieu ou d'espérance, de petits papiers que le vent emportait. C'étaient les épitaphes de la reconnaissance et de la piété filiale, plus touchantes et couvrant de plus d'honneur ce petit tertre de terre que les lettres d'or entassées qui surchargent et déparent parfois les monuments oubliés des grands de la terre. Dans la maison rien n'est changé. Un peu plus de silence et de recueillement peut-être, un peu plus de ferveur dans la charité de ces curs orphelins, voilà tout. Ni trouble ni découragement n'ont suivi leur immense et douloureuse perte : c'est à peine si la sérénité de leur âme en a été altérée. C'est que leur père leur a appris à être fortes dans la foi. Elles croient que son esprit qui est en Dieu plane sur elles et par instants les effleure. Mais nous, nous pensons que c'est l'Esprit de Dieu lui-même qui souffle sur cette maison. Et quand nous nous arrêtons à nous rappeler tour à tour les circonstances diverses de la mort admirable que nous venons de raconter, cette pensée pénètre et s'immobilise de plus en plus dans notre âme. Un grand souvenir alors se présente à nous : celui de cette inénarrable scène de l'Evangile où St. Jean raconte les adieux du Christ à ses disciples et les consolations qu'il leur donne. Le grand uvre de la religion chrétienne n'était pas fondé encore. Bien plus il rencontrait de toutes parts d'effrayantes contradictions. On venait de condamner le fondateur, les apôtres allaient rester seuls et ils étaient si pusillanimes et si peu croyants ! Et cependant c'était le fondateur qui s'en allait de lui-même le premier remettant tout entre les mains de son Père ; c'était le fondateur qui mourait le premier et qui encourageait et consolait les siens de sa mort ! ah ! c'est qu'il savait qu'il asseyait son uvre dans sa mort ; aussi l'arrosait-il de son sang et plantait-il pour l'abriter contre les attaques du monde et du démon cette croix de bois qu'aujourd'hui tout l'univers adore ! Ainsi cette pauvre petite maison de Béthanie a vu son fondateur partir le premier, et cependant encourager et consoler les siens. C'est que Dieu lui avait donné sans doute de pressentir que lui aussi allait asseoir son uvre dans sa mort, et qu'il était bon pour les siens qu'il s'en allât parce que comme le Christ il priera Dieu de leur envoyer le Paraclet consolateur, l'Esprit qui souffle où il veut et qui vivifie tout ce qu'il touche, et Béthanie comme la religion du Christ, Béthanie qui est la religion des brebis perdues que le Christ prenait sur ses épaules pour les rapporter au bercail, Béthanie qui est ce qu'il y a de plus miséricordieux et de plus suave dans la religion du Christ, Béthanie ira en grandissant de la grandeur qui est selon Dieu parce qu'elle a à sa base une croix avec un mort qui dort tranquille à son abri parce qu'il a cru en elle, et dans le ciel un père qui lui sera plus utile là-haut qu'il ne le fut ici-bas. Ecrit pour ses filles sur le bord de sa tombe. Lu à ses filles le 11 avril 1869, leur frère, Frère Dominique Roland O. P. 29 . « Pendant l'une des visites quotidiennes qu'il recevait du digne pasteur de Frasnes, le père demanda qu'on lui fît l'application de l'indulgence de la bonne mort. M. le curé se montra heureux de procurer lui-même au pauvre père cette consolation et cette grâce. Le père voulut aussi recevoir, avant de mourir, une dernière bénédiction de Mgr le cardinal Mathieu qui avait accueilli avec bienveillance son uvre dans son diocèse. On envoya à Besançon une sur auxiliaire chargée de cette pieuse mission. L'illustre prélat la reçut avec une touchante bonté. Puis il la chargea du trésor qu'elle était venue chercher, et dans un excès de compassion il daigna avant de la renvoyer faire avec elle pour le pauvre mourant une prière à la Vierge. Quand la sur fut de retour, le père lui fit raconter tous les détails de cette visite et il en conçut une grande joie. » ( Chronique de Béthanie au soir du 4 mars 1869 ; Orig. A. B.). 36 . Summ. Num. XVIII, p. 380-381, § 172-173. Chronique de Béthanie. 37 . Summ. Num. XVIII, p. 381-382, § 174 à 179. Chronique de Béthanie. 44 . Summ. Num. XVIII, p. 389, § 200-201. 47 . Chronique de Béthanie, Summ. Num. XVIII, p. 391, § 207. 48 . Il s'agit probablement de l'article du fr altmayer, Une cérémonie funèbre à Béthanie, loc. cit. |
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