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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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TROISIÈME PARTIE : DIEU AU CŒUR DE NOTRE FINITUDE

16- Qui nous donnera le vrai repos ?

En attendant la mort, il faut vivre. Mais la vie, à la longue, c'est mortel ! Le rythme fou que l'on s'impose, est littéralement tuant. Aurait-on perdu le secret du repos ? Qui nous apprendra la vraie paix, le vrai repos ?

« Je vous donnerai le repos85. » C'est vraiment curieux : dans ce monde de loisirs, de chômage ou de retraités, une seule chose semble manquer, le vrai repos ! Je ne parle pas de la détente, ni même du sommeil, je veux parler du vrai repos, du sentiment de plénitude : de la joie sereine et de la paix. Je veux parler du calme et du bonheur. Non seulement le repos fait gravement défaut mais plus encore il semble réprouvé, interdit, comme profondément immoral. Passe encore de se défouler, c'est excusable, mais se reposer lucidement, délibérément aurait quelque chose de pervers !

Ecoutez la rumeur culpabilisante ! « Quand des millions d'enfants meurent de faim, quand subsistent des fléaux comme la torture ou le cancer, on n'a pas le droit d'être heureux, et l'on n'a pas le droit de se reposer : il faut agir ! Il faut que partout les pauvres se réveillent ! Il faut qu'ils apprennent à lire et à compter (surtout à compter) ! Il faut qu'ils découvrent leurs droits, qu'ils les fassent respecter ! Il faut inventer ensemble une économie qui fasse place à chacun et donne à tous du travail ! Il faut développer la recherche et les techniques ! Tout cela est possible, tout cela est urgent ! Par conséquent tout retard est coupable et le repos interdit ! » Il faut, il faut, il faut...

Et aux devoirs collectifs s'ajoutent les devoirs individuels : il faut que chacun fasse fructifier ses dons personnels. Il faut que nous apprenions à nous exprimer, dans le théâtre, la poésie, la danse ou le chant. Il faut que chacun fasse reculer ses propres limites jusqu'à se surpasser, jusqu'à « s'éclater .» Et que pensez-vous du dernier débat médiatique ? Instruisez-vous ; pour être bon citoyen, il faut dépasser le seuil des slogans ! Il faut, il faut, il faut... Même chômeur, retraité ou mendiant, le travail ne manque pas, mais il a quelque chose d'écrasant, de monstrueux, d'inhumain.

Jamais, comme depuis qu'elle est devenue franchement matérialiste, jamais notre société n'a été aussi fébrile dans sa marche en avant. On dirait qu'un vide s'est produit qu'elle devrait combler. Le progrès s'accélère mais l'homme découvre aussi que son effort n'aura jamais de fin. Ses recherches engendrent d'autres recherches, ses découvertes d'autres découvertes. Ses limites reculent mais il demeure insatisfait : insatisfait même s'il accède au meilleur, et totalement frustré pour le plus grand nombre qui n'y peut accéder.

L'expérience que nous faisons, personnellement et collectivement, est celle d'une faille qui nous déchire, d'un écart qui subsiste sans cesse entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être. L'expérience que nous faisons est celle de toujours vouloir davantage - avoir plus, pouvoir plus, savoir plus _ de toujours chercher le « plus » pour, avec l'aide de ce « plus », combler le fossé qui nous sépare de nous-mêmes, le fossé qui nous sépare de notre idéal. Or le fossé se déplace avec nous ! L'écart se creuse même parfois si profondément que certains sont pris de vertige. Ils s'effondrent, dépressifs et vidés, révoltés contre leur médiocrité. Les voilà coupables de grossir la masse des ratés. Les voilà disqualifiés de la montée vers l'« accomplissement de soi .» Dépassés par des modèles de sainteté inaccessible, ils se sentent perdus. Ils se sentent indignes de la réconciliation finale, indignes du repos.

Alors, pour échapper à la mégalomanie et au découragement, je propose une parabole, et pour changer un peu, je l'importe d'un autre monde culturel.

Il paraît que, pour venir à bout de la fameuse muraille de Chine, les bâtisseurs avaient mis au point une étonnante stratégie. Ils élevaient une tour et reliaient cette tour à la précédente, en construisant le mur à reculons. Ainsi, par étapes successives et limitées, ils avançaient régulièrement sans se décourager. Chaque tranche construite avait en elle-même une certaine unité, une certaine perfection. Chaque maillon préfigurait l'ensemble et procurait une satisfaction proportionnée.

De la même façon, nous pourrions rythmer notre vie et prendre le temps de respirer. Chacun de nos gestes, inspiré du but final, en deviendrait comme le sacrement. Avec un peu de poésie, le moindre de nos actes s'enrichirait de signification, de liberté, se ferait prière, louange, célébration. Le travail deviendrait un jeu, saisi déjà par la grande fête que nous préparons. Et la récompense finale serait la même pour tous, belle surprise 86!

Car cela suppose bien sûr de changer nos façons de compter ! Dans l'Evangile, l'obole d'une veuve pèse plus lourd que le superflu d'un riche car la quantité ne compte pas si elle n'exprime pas le don de soi87. La joie d'une seule brebis se multiplie par cent car toutes se retrouvent dans celle qu'on cherchait. Jésus met tout à l'envers. Il se plaît à travailler justement le jour du repos. Il met les pécheurs au centre du salut. Prostituées et taxateurs le voient venir à eux, sans préalable de conversion. Il leur pardonne sans exiger des aveux.

Enfin, quoiqu'en disent les sermons, Jésus n'est pas un modèle impossible à dépasser88. Jésus n'est pas le « surhomme » qui aurait franchi toutes les limites de l'humanité, il n'est pas le super- man que nous rêvons de devenir et qui viendrait juger notre médiocrité. Jésus est comme nous, un être de chair et de sang, circonscrit dans l'espace et le temps, un être limité, sexué, mortel. Il connaît la faim et la soif, la fatigue et l'angoisse, les larmes et la peur. Chacun de nous a voyagé davantage que lui, est plus instruit que lui. Jésus n'est pas le sommet quantitatif de l'humanité. Nombreux sont ceux qui ont fait plus que lui pour les affamés. Il n'a inventé ni la pomme de terre ni les hybridations, ni la pénicilline ni les vaccinations. S'il a guéri quelques malades et rejoint quelques exclus, trois années d'activités sociales, c'est bien peu. Sa vie ne comporte aucune percée exceptionnelle. Il est né sur la paille et mort sur la croix mais d'autres ont souffert davantage et d'autres ont été plus pauvres que lui. La crèche n'est pas le fond de la misère ni le Golgotha le point culminant de la douleur. Jésus a été tué relativement proprement, avec la chance de mourir pour ses idées.

Il n'échappe à rien de ce que nous vivons, pas même à cette culpabilité sociale que nous ressentons tous face au malheur de beaucoup. Il n'avait rien fait de mal, mais des enfants étaient morts à cause de lui, il échappait lui aussi au massacre des innocents.

Non, Jésus n'est pas le sommet matériel de l'humanité. Et c'est pour cela qu'il est unique, irremplaçable, inégalé ! Tous, nous cherchons Dieu aux extrêmes, au-delà de nos limites. C'est l'idole dont nous rêvons et dont j'ai parlé auparavant. Mais Jésus est humain à l'extrême. Il rend Dieu présent dans l'épaisseur de la vie, au beau milieu du quotidien le plus banal, sans rien brutaliser, sans rien faire éclater : c'est dans la faiblesse que sa puissance se déploie !

Le malheur de l'homme et son péché fondamental consistent à vouloir devenir Dieu par le pouvoir et l'affirmation de soi. Jésus nous montre comment devenir humains modestement, et nous diviniser, dans une relation filiale et la joie de l'Esprit de gratuité. Il n'a pas changé le monde, mais il a réconcilié l'homme avec sa condition mortelle et limitée. Il nous invite à nous libérer de nos fardeaux imaginaires pour entrer dans le vrai repos et la sérénité de notre Dieu89.


85 Mt 11, 28

86 Mt 20, 14. "Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu'à Toi..."

87 Mc 12, 41 :"cette pauvre veuve a mis plus que tous ceux qui ont mis dans le Trésor. Car tous ceux-là ont mis de leur superflu, mais elle, de son indigence, a mis tout ce qu'elle possédait. "

88 Jn 14, 12 : "...en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi, fera les œuvres que je fais, et il en fera même de plus grandes".

89 Mt 11, 29 : "Chargez vous de mon joug et mettez vous à mon école car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes."

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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