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DOMUNI
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Michel Van Aerde op | ![]() |
Ceux qui reprochent à l'Eglise catholique d'avoir des dogmes ne savent pas de quoi ils parlent et les traditionalistes qui prétendent s'y réfugier n'en savent pas beaucoup plus. A l'inverse de l'opinion courante, les affirmations des conciles n'ont pas voulu clore la discussion mais encourager la réflexion. Les grands conciles n'ont pas apporté de réponses, ils ont précisé les questions. En affirmant ce qui est humainement impensable, ils appellent à la méditation et à la réflexion, jusqu'à la fin des temps... Prenons une image : quand nous faisons de la bicyclette, nous sommes en équilibre si nous roulons ! C'est un équilibre instable. Nous oscillons entre la droite et la gauche. L'équilibre stable serait de tomber et de rester arrêté ! Toutes proportions gardées, il en va de même pour notre intelligence de la foi. Nous sommes toujours entre deux équilibres stables, entre deux hérésies opposées, que l'on appelle « hérésies » du verbe grec « choisir » : quand on a choisi un seul côté, on a simplifié, rationalisé. C'est devenu simple mais surtout simpliste, rationaliste et figé. Les dogmes maintiennent donc les questions ouvertes. Ils imposent l'équilibre instable et la nécessité d'avancer dans l'intuition spirituelle et son expression. Ceux qui s'imaginent que les dogmes ont étouffé la réflexion font partie des gens qui répètent des opinions reçues, sans se donner la peine de vérifier. Un exemple ? Réfléchissons à tout ce qu'implique la fameuse question de Jésus à ses disciples : « Pour vous, qui suis-je ? .» Il y a une question derrière cette question : Jésus connaît-il la réponse ou se pose-t-il la question personnellement, lui aussi ? En essayant d'y répondre, je revis aujourd'hui les débats qui ont agité l'Eglise dans les premiers siècles : Jésus est-il Dieu ? Jésus est-il humain ? L'un ou l'autre ? Les deux à la fois ? Le Concile de Chalcédoine, en l'an 451, affirme qu'il est « un seul et même Fils, notre Seigneur Jésus-Christ, parfait en sa divinité, parfait en son unité, vraiment Dieu et vraiment homme, composé d'une âme raisonnable et d'un corps, consubstantiel au Père par sa divinité, consubstantiel à nous par son humanité, en tout semblable à nous, sauf le péché .» Pour mon intelligence, cette déclaration n'est pas une réponse : elle précise la question. Elle n'explique rien, tout au contraire, elle fait surgir quantité de points d'interrogation et appelle à penser. Pour donner raison à ces affirmations, je dois, sans tomber ni à droite ni à gauche, sans esquiver la difficulté en simplifiant indûment, progresser vers un point de fuite, plutôt un point d'aspiration- aimantation, sachant que la vérité est au-delà de toute formule. Ainsi donc, de même que Jésus a souffert, atteint dans son corps par la soif, la faim, la fatigue et finalement la mort ; de même que sa condition de Fils de Dieu ne l'a pas empêché de ressentir la peur et de crier « Pourquoi m'as- tu abandonné ? » ; de même, Jésus a vécu intensément les questions qui sont le lot de tout être humain : Qui suis-je ? Quel est le sens de ma vie ? Jésus ne savait pas tout116. Il a dû apprendre. Il est né d'une femme. Il a grandi, « en taille et en sagesse », c'est l'Evangile qui le dit ! Il a progressivement inventé, jour après jour, il a progressivement découvert et manifesté, qui il était ! Paradoxalement, la question de Jésus en dit beaucoup plus que bien des réponses. Elle fait percevoir, expérimentalement, qui il est, mais pas dans des formules : dans des actes. Il est celui qui ne s'impose pas. Il est celui qui pose la question. Le révélateur se présente en forme de question ! Il « fait question .» Il est la question même 117! C'est étonnant dès le premier contact : il n'y a pas beaucoup de gens importants dans les hiérarchies qui, au lieu d'auto- proclamer titres et fonctions, les laissent deviner ! Sur ce point, rares sont les disciples du Christ qui gardent la discrétion de leur maître! S'il y a quelqu'un qu'il importe d'identifier pour ne pas le manquer, c'est bien lui! Il choisit pourtant l'incognito, ne porte pas de croix, du moins sur le veston, ne revendique aucun de ses titres légitimes et interdit à ses disciples d'en porter118. Il ne précise jamais comment l'appeler. Jésus ne dit pas qui il est. Il laisse deviner. « Qui suis-je ? » Il pose la question. Et voilà qu'une fois la réponse donnée, il interdit toute publicité119. Cela peut s'expliquer par le fait que sa question n'est pas une devinette. Il ne fait pas semblant. C'est une question qu'il ressent, exactement comme il peut m'arriver de me demander parfois : « Qui suis-je ? .» Il n'a pas d'autres éléments de réponse que l'expérience vécue, dont celle de la prière, le souvenir de sa propre histoire et l'observation de ses possibilités. Tout cela il le déchiffre grâce à la richesse culturelle de son peuple, cette large expérience humaine et spirituelle distillée dans ses Ecritures. Il a peut-être aussi besoin, tout comme nous, de se sentir reconnu par les autres, reconnu dans son identité objective et situé subjectivement dans leur affection. « Qui suis-je pour toi ? », cela veut dire aussi : « Est-ce que je compte pour toi, qu'est-ce que je représente pour toi ? » Aussi important soit-il, Jésus n'impose pas son personnage. Il vit, il parle, il agit. Et il te laisse dire ce qu'il est pour toi, individu ou communauté. Il te laisse deviner, élaborer ta réponse dans ta culture et ton vocabulaire. Il te laisse concevoir patiemment, dans la confiance naissante ou la surprise éblouie de la foi, par l'Esprit qui murmure en toi, le secret vivant qui le constitue : cette relation mystérieuse et vitale qui l'unit à son Origine, à cet Autre dont il parle toujours et qu'il appelle Papa, qu'il appelle aussi « mon Dieu .» « Heureux es-tu, car ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela (pas des formules de catéchisme apprises par cur), mais mon Père qui est aux cieux ! 120. » Heureux es-tu, d'avoir touché mon secret, d'être entré dans mon intimité. Tu as flairé le Souffle qui m'anime et qui me fait brûler : c'est bien cela, je m'y reconnais ! La question est un risque. Je peux répondre ce que je veux, me tromper et même vouloir me tromper, lui plaquer un masque ou une caricature, le défigurer. C'est la Passion : les hommes lui crachent au visage, l'habillent pour se moquer, lui mettent un sceptre de dérision dans les mains. Leur jeu cruel exprime leur pensée. Jésus est livré aux hommes, c'est toujours vrai. C'est scandaleux, et c'est ce scandale justement, qu'avec les meilleures intentions du monde, pour défendre « la » vérité ou « protéger » Jésus, Pierre et beaucoup de ses successeurs n'acceptent pas. Pierre, dès le moment où il reçoit sa mission, se met à déraper. Il rêve de réussite et de pouvoir. Il oublie la question. Il oublie le Jésus réel et se met à sa place : il se prétend « vicaire du Christ », il se veut disciple d'un messie triomphant et fait obstacle à Jésus ! Pierre devrait se taire, laisser de côté ses constructions idéologiques, s'effacer, pour laisser les autres faire l'expérience du Christ réel, le vrai, le Christ vivant, celui qui refuse justement de se préserver ! Jésus est en effet celui qui se perd, pour se trouver, qui se brûle sans se consumer, qui se donne et s'abandonne pour mieux pardonner. Il est amour et il est communion. Il est le chemin de l'amour et de la communion. Il est l'appel à entrer dans la vie de Dieu qui est parfaite réciprocité. Et cela passe nécessairement par la vulnérabilité et le pardon. Il faut en payer le prix : Pierre devra se faire une raison, quitte à le découvrir à ses dépens. A mon sens, il ne s'agit donc pas, dans cette question « Qui suis-je ? » d'un simple jeu pédagogique. La question, comme telle, a un contenu de révélation. Elle est déjà réponse, chemin de révélation. C'est grave et très sérieux, il ne s'agit pas d'un jeu. Jésus se pose la question, il attend une parole juste et vraie. Heureux ceux qui ont la chance d'avoir, au bon moment, quelques amis attentifs, pour accompagner leurs hésitations et leur révéler, à mi- mot, juste ce qu'il faut pour encourager une intuition intérieure, encore en gestation ! Pour parvenir à la perception claire de son identité, Jésus devait puiser dans l'expérience humaine et spirituelle de son peuple. Mais il lui fallait aussi un vis-à-vis, un miroir, un ami, quelqu'un, pour lui confirmer ce qu'il pressentait. « Qui suis-je ? .» Il s'est révélé à Moïse par cette formule énigmatique : « Je suis qui je suis » (que l'on peut traduire aussi : « Je serai qui je serai » pour toi, en actes, dans mon alliance avec toi). Le Verbe de Dieu n'a pas seulement visité sa création, il s'est confié à elle. Au cur de l'histoire, il s'est posé la question et il lui a posé la question : « Qui suis-je ? .» Jusqu'à la fin de l'histoire, Jésus continue à se confier à l'humanité. « Qui suis-je pour vous ? » Avec nos mots à nous, avec notre expérience personnelle, notre culture, notre histoire particulière d'individu, de peuple ou de communauté, nous sommes convoqués à identifier un sujet qui nous dépasse infiniment : « Qui suis-je pour vous ? .» La question, soulignée par les premiers conciles, est maintenue. En rejetant l'orgueil d'une intelligence qui procède toujours par exclusion simpliste, nous accueillons le Souffle qui a permis à Marie de concevoir la réponse vivante à cette question vivante. Nous entendons alors, au cur de l'interrogation de Jésus : « Qui suis-je pour vous ? 121, » l'autre question qui lui est très intimement liée : « M'aimes-tu ? », « Qui suis-je pour toi, qu'est-ce que je représente pour toi ? .» A pareille question, il ne peut y avoir de réponse seulement verbale. Il faut répondre par son corps, dans sa vie. Pierre a trouvé la réponse juste au plan théorique. Il a vingt sur vingt en théorie mais, en pratique, c'est nul ! « Arrière, Satan ! .» Cette insulte extrême ne qualifie personne, dans la Bible, sinon celui que les papes considèrent comme leur modèle ! Jésus, conscient de ses penchants profonds, persiste et lui confie malgré tout son Eglise. « Tout ce que tu lieras sur la terre, sera lié dans les cieux ! 122. » Pourquoi ? Parce que Jésus partage tout, toujours, et malgré tout. Il prend tous les risques et rien ne pourrait l'arrêter. Il faut le comprendre : c'est dans sa nature, c'est son style, c'est vraiment lui, il est comme cela, il vit de réciprocité. C'est son secret et le secret de Dieu, qu'il s'agit de dévoiler. Or Dieu se donne, Dieu se confie : Dieu est amour et réciprocité. Pour l'annoncer, il faut communiquer cette manière d'être et d'entrer en relation, une manière qui fait exister l'autre pleinement, lui donne parole et responsabilité. Dieu, ayant tout donné, n'a plus rien à perdre, donc plus rien à protéger ! La croix met en question toute institution. La synagogue n'a pas accueilli le messie. Le pouvoir romain a rejeté le seul vrai roi. Le sanhédrin a ignoré la vérité. Et l'autorité, dans l'Eglise, est dès le début relativisée par toutes les bourdes de saint Pierre. Sa tentation permanente, son risque de haute trahison, c'est toujours le refus de la Pâque de Dieu. Dans l'exercice de ses responsabilités, Pierre sera initié au mystère de son maître : « Un autre te mènera, il te mettra ta ceinture et te mènera où tu ne voudrais pas ! 123. » 116 Mt 24, 36 : "Quant à la date de ce jour, et à l'heure, personne ne les connaît, ni les anges des cieux, ni le Fils, personne que le Père, seul." 117 Ps : 49 : " Sur la cithare, je résous mon énigme". 118 Comment a-t-on pu laisser se développer ces titres aussi ridicules que prétentieux : son Eminence, sa Béatitude, sa Sainteté, Maître, Seigneur ou Monseigneur , Révérend Père etc. ? 119 Mt 16, 20 : "Alors il recommanda aux disciples de ne dire à personne qu'il était le Christ". |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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