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Michel Van Aerde op
Quand Dieu nous surprend

© La Thune, Marseille, 2001, 195 pages

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24- La fin des fins « Etiam peccata »

symphonie pour cordes sensibles et cœurs endurcis

Comment comprendre les ratés, les fausse notes de l'histoire ?

«  Le Fils de l'Homme enverra ses anges, et ils enlèveront de son Royaume tous ceux qui font tomber les autres et ceux qui commettent le mal152. »

Que cessent les exactions, que les méchants et les pervers soient stoppés net, lorsque le Fils de l'Homme se manifestera ! Mais ce qui suit ressemble par trop à la « solution finale » : « Ils seront jetés dans la fournaise : là il y aura des pleurs et des grincements de dents 153. »

Je veux bien comprendre qu'au moment fulgurant de la Rencontre directe avec le Dieu vivant, face à Jésus-Christ, juge, lui qui fut leur victime, ils soient dévorés par les flammes d'un regret insupportable, ratatinés de honte et rongés par le remords. Mais faut-il parler d'un enfer éternel ? La question est posée. A défaut d'une parabole, je relis une histoire qui m'est arrivée, une histoire vécue.

Je venais d'avoir un accident. C'était au Pérou, à 4000m d'altitude. Un chauffard, complètement saoul, avait foncé droit sur notre voiture, au lieu de nous croiser tout simplement. Il s'était précipité sur nos phares comme un insecte sur la lumière. Celui qui conduisait avait pu esquiver le choc frontal mais nous avions été atteints au niveau de la roue arrière gauche, déviés de notre route vers le ravin ! Trois cents mètres plus bas un merveilleux lac de montagne nous aurait reçus dans ses eaux cristallines, si un petit monticule de terre ne nous avait pas retenus in extremis.

L'autre voiture, une camionnette tout terrain de la compagnie d'électricité, était complètement démolie car elle était allée s'écraser du côté de la montagne. Le chauffeur, un peu ensanglanté par les éclats du pare-brise, s'approcha en nous tendant la main : « Cassez-moi le bras ! .» Réciprocité andine, cosmovision indienne : pour que le monde tourne rond, il faut maintenir les équilibres et, « puisque je vous ai cassé la voiture, vous devez à votre tour me casser le bras .» Ainsi mis à égalité, justice serait rendue. Mais en quoi la fracture du bras de cet imbécile allait-elle réparer notre voiture ? Nous cherchons la vie, pas l'équilibre dans l'horreur ! Pour le dire vulgairement, casser le bras de cet homme m'aurait fait une belle jambe !

Appliquons cette histoire à notre sujet. En quoi une grillade de tortionnaires pourrait-elle réparer, soulager les torturés ? En quoi la souffrance éternelle de Pilate, Caïphe, Hérode et autres Hitler, Staline ou Pinochet salopards, pourris et assassins de l'histoire pourrait-elle compenser la mort de tant d'innocents ?

Je ne peux pas me réjouir de l'enfer. Il m'est permis d'espérer que l'enfer est vide. L'enfer existe-t-il ? Je ne réponds pas immédiatement, mais je dis tout d'abord que si l'enfer existe, il ne fait pas positivement partie du projet de Dieu. Il est même tout le contraire du projet de Dieu. Il est donc l'échec du Christ, « Lui qui n'est pas venu pour condamner le monde mais pour que le monde soit sauvé, qui n'est pas venu pour les justes mais pour les injustes, qui est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus 154. »

Donc si l'enfer existe, il n'est pas le fait de Dieu.

Alors si l'enfer existe, c'est une production de l'homme. C'est l'homme qui rend ce monde irrespirable, qui fait la vie infernale : l'homme qui ne sait pas pardonner, fait souffrir, tue la vie, martyrise l'amour. C'est l'homme inhumain qui fait l'enfer et veut un monde sans Dieu. Mais le Verbe de Dieu « s'est fait homme pour que nous devenions Dieu ; il s'est rendu visible en son corps, pour que nous nous fassions une idée du Père invisible ; il a supporté les outrages des hommes afin que nous ayons part à l'immortalité 155. »

Toute l'histoire du salut, c'est la sortie de l'enfer : la sortie de l'oppression et du génocide en Egypte, la sortie de l'Exil à Babylone, la victoire sur la haine et sur la mort dans la Pâque du Christ. Alors la question reste celle-ci : Est-ce que notre Dieu, tout-puissant d'amour, parviendra à éveiller la réciprocité chez ces « brutes épaisses » que sont certains ? Je ne parle pas ici tellement des délinquants, des prostituées ou des détourneurs de fonds publics, qui seront les premiers dans le Royaume des Cieux, mais je désigne les bien-pensants sûrs d'eux-mêmes et de leurs droits, les docteurs de la Loi et autres gardiens du Temple, pharisiens très pratiquants aux consciences et aux mains pures : ceux qui occupent la position d'accusateurs, comme le Satan, précisément ! Ici, je propose une parabole, une histoire qui nous permette d'approcher le mystère de la patience de Dieu.

Imaginez un orchestre, immense : plusieurs milliers de musiciens et, au centre, un chef d'orchestre génial. La musique n'est pas écrite à l'avance. Comme dans la musique classique indienne ou le Jazz, un soliste commence, on l'écoute religieusement. Il propose le thème et le rythme, que l'ensemble ensuite reprend. On improvise en rivalisant dans la beauté, l'harmonie des rythmes et des sons. Mais voici que dans l'orchestre, se trouve un musicien vicieux, indiscipliné : un saboteur. Il introduit des fausses notes. Il essaie de faire école et d'entraîner d'autres musiciens dans son jeu.

Alors on assiste à une gigantesque compétition, à des virtuosités musicales inouïes qui font rapidement progresser les lois de l'harmonie : la quinte, la tierce, l'accord septième, les renversements, le Jazz, la musique sérielle, dodécaphonique et jusqu'à la musique contemporaine, Olivier Messiaen et autres génies. Il s'agit d'intégrer les fausses notes pour les réduire à de simples effets de dissonances agréables - même si les accords deviennent de plus en plus sophistiqués -, en sorte que ce qui se voulait une erreur se trouve finalement récupéré dans un ensemble plus vaste et comme fait exprès.

On assiste à des moments difficiles, sombres et graves, tragiques et chaotiques même, mais l'ensemble tient bon. Peu à peu, les musiciens détournés se remettent à suivre le chef d'orchestre central. Devenu seul, le musicien frondeur se fatigue, s'épuise, se décourage, se laisse impressionner par la solidarité et la connivence fraternelle, de plus en plus sereine de ceux qui lui résistent. Il finit par baisser les bras... avant de capituler.

Pour la fin de mon histoire, j'hésite entre deux scénarios : il s'enfuit, furieux de sa défaite, pour se ronger les ongles pendant l'éternité, ou il se met à applaudir en souriant, heureusement vaincu !


152 Mt 25, 31.

153 Mt 25, 30.

154 Lc 19, 10.

155 Saint Athanase,  De l'incarnation du Verbe, SC n°54.

© La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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