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Michel Van Aerde op | ![]() |
Comme chacun le sait, le nouveau-né vient au monde les yeux fermés. Or, même lorsque nos yeux fonctionnent, nous ne voyons pas bien loin. Tout ce que nous voyons reste imprégné d'obscurité. Nous n'en finissons jamais de nous frotter les yeux, de laver notre regard, d'essuyer la boue qui colle à nos paupières. Jamais, semble-t-il, nous ne parviendrons à la pleine clarté, à la plénitude de compréhension. Jamais nous ne pourrons embrasser tout en même temps d'un seul regard. Jamais nous n'aurons pleine conscience de la totalité. Tous les systèmes sont insuffisants. C'est un aspect de notre liberté. Jamais nous n'aurons pleine conscience des éléments de nos choix ni de leurs conséquences. Nous sommes donc contraints au risque et à la création. Aucun chemin n'est tracé à l'avance. L'obscurité qui nous entoure est bien plus opaque qu'une simple ignorance, puisque l'avenir est à faire autant qu'à découvrir. Seule la mort pourra mettre fin à notre quête indéfinie. Seule la mort viendra pour achever une existence par essence inachevée. La mort, obscurité finale, nuit définitive ou passage à la lumière et naissance à une vie différente ? Comment pourrai-je le savoir ??? Par la foi ? La foi, nous dit St Paul161 n'est pas la vision claire. Notre connaissance est partielle. Nous ne percevons que des reflets, de façon confuse... Et, si je suis certain que la mort n'est pas un point final, c'est parce que je le crois car je ne vois rien ! Je vois parce que je crois, et non l'inverse : ce n'est pas parce que je vois que je crois162. Pour avoir la lumière de la foi, il faut donc sauter le pas, franchir mystérieusement l'abîme d'un doute que ce franchissement ne supprime pourtant pas. Le Dieu vivant est l'obscurité même163. "Dieu, personne ne l'a jamais vu164. » Il n'est pas à voir165. Il est un Dieu caché, il faut le croire, quand on prie, il est là, dans le secret. L'homme aux yeux couverts de boue ne voit toujours rien, mais il obéit aveuglement. Il fait confiance à la Parole et va vers la fontaine pour s'y laver. Alors il revient voyant clair, baptisé dans la lumière de la foi, mais il n'a pas encore vu Jésus, il ne l'a qu'entendu et cru. Certes, je crois, et j'espère que le jour viendra du face à face. J'y aspire de tout mon être et je ne veux pas en avoir peur. Mais, pour le moment, dans le monde tel qu'il est, pour les hommes tels qu'ils sont, le Père ne révèle sa présence que par son absence, sa face que dans un visage humain, sa puissance que par l'abaissement et sa vie qu'au travers de la mort. Mystère et obscurité ! C'était la sixième heure... le plein midi pourtant... « mais le soleil s'éclipsant, l'obscurité couvrit la terre entière trois heures durant 166. » Nuit au zénith du jour. Accomplissement de l'amour. Voici la parole donnée, la promesse écrite, toutes les Ecritures signées d'une croix dans la ténèbre du Golgotha. Mystère et obscurité. Tout avait commencé de nuit, à la nativité. C'est de nuit que le don total s'était livré, dans un dernier repas. « Quand Judas sortit, il faisait nuit 167 », nuit de douleur, de l'abandon, du Mont des oliviers... Nuit fatale pour celui qui se durcit, qui refuse l'amour et qui transmet la mort aveuglément. Nuit impénétrable pour le « savant » celui qui prétend voir, aveuglé par ses systèmes, par son savoir. Nuit définitive pour qui, de toute façon, ne veut rien voir. Mais nuit lumineuse dans la grisaille de nos jours, repère fidèle sur nos chemins. Nuée lumineuse comme jadis aux marches du désert : mystère et obscurité, présence du Dieu vivant. Comme la nuée qui couvrit Marie quand le Verbe de Dieu s'est fait humain, comme la Nuée fulgurante qui aveugla les disciples devant Jésus transfiguré, comme la Nuée qui dérobe le Ressuscité à nos regards, nous rend libres, nous contraint à l'initiative et donne à l'Eglise son départ. Rien n'est parfaitement clair. Tout est signe, sacrement, symbole. Nos connaissances sont limitées et limitées nos prévisions. Mais quand viendra la perfection, ce qui est limité s'effacera. A présent nous voyons des reflets, de façon confuse et partielle, mais alors ce sera tout ensemble et face à face, directement. « A présent ma connaissance est imparfaite mais alors je connaîtrai comme je suis connu. A présent je suis encore dans la nuit, mais alors je verrai comme je suis vu 168. » 161 1 Co 13,12 : "certes, nous voyons dans un miroir d'une façon confuse". 162 2Co 3,16 : "..c'est quand on se convertit au Seigneur que le voile tombe". 163 « Es de noche ! » Jean de la Croix. 165 Ex 33,20 : "..l'homme ne peut me voir et demeurer en vie". |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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