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Michel Van Aerde op | ![]() |
« Il serait temps que je dise enfin la vérité » disait Jean-Paul Sartre à la fin de sa vie252. Cherchant à proclamer la Parole avec les mots d'aujourd'hui, je suis sensible à une si belle déclaration. « Je ne pourrais la dire que dans une uvre de fiction. Dans ce roman, l'élément de fiction aurait été très mince, j'aurais créé un personnage dont il aurait fallu que le lecteur pût dire : « cet homme dont il est question, c'est Sartre'... C'est ça que j'aurais aimé écrire : une fiction qui n'en soit pas une (...) mais une fiction quand même parce que nous nous connaissons peu et que nous ne pouvons pas encore nous donner nous-mêmes jusqu'au bout. Il faut qu'un homme existe tout entier pour son voisin, qui doit également exister tout entier pour lui, pour que s'établisse une véritable concorde sociale. » Je suis fondamentalement de cet avis : on attend avec impatience les hommes qui respireront la vérité. Il est grand temps que germent un peu partout des fruits de vérité totale, de vérité donnée, d'une vérité qui épuise tous les secrets. Il faudra peut-être commencer par la dire sous la forme d'une fiction, d'une imagination suggestive, et que cette fiction, ce poème orienté, s'approche progressivement de plus en plus près de la réalité, finissant par la rejoindre, comme les paraboles. « Le semeur est sorti pour semer... » C'était un semeur spécial que celui-là : il jetait du grain partout, sur le macadam, sur le béton, dans les barbelés et dans les poches des enfants. C'était un semeur curieux, très attentif à l'évolution de son grain. Dans les bons terrains, il s'émerveillait des rendements extraordinaires. Au lieu de dix pour un, cela donnait parfois trente, soixante et même cent pour un seul petit grain ! Notre semeur était donc poète, et cela depuis longtemps. C'était un littéraire, il écrivait énormément. Même peu lu et mal compris, il ne se décourageait pas. Il avait dit, quelques siècles auparavant, il y a très longtemps... il avait dit « la terre répondra au blé, au vin nouveau, à l'huile fraîche, et eux, répondront à Yisréel, je les sèmerai dans le pays. J'aimerai Non-Aimée et à Pas-mon-Peuple, je dirai : tu es mon peuple et lui dira : tu es mon Dieu.253 » Il avait comme cela des moments de rêve, mais aussi des moments très graves. Une fois, il s'était fait annoncer par un délégué appelé Zacharie. Il avait dit : « Voici un homme dont le nom est Germe : là où il est, quelque chose va germer ; c'est lui qui reconstruira le Temple, il portera des insignes royaux254 .» Et un jour, la fiction avait rejoint la réalité. Il était venu, incognito, toujours racontant des paraboles, mais cette fois, celui qui parlait, c'était lui en personne ! Quelques-uns commençaient à le reconnaître. Il était venu, et il avait raconté l'histoire du semeur qui fait germer la vérité. Il avait raconté l'histoire du médecin qui se moque des bien-pensants, qui abandonne les bien-portants pour s'occuper des malades. Il était venu, et il avait parlé au lépreux, à tous les non-aimés. Il avait rejoint les rejetés, les pécheurs. Une fille avait été prise en flagrant délit de donner son corps ; elle aurait dû mourir, déchirée par les injures, écrasée sous les pierres, mais il l'avait défendue. Il avait rétabli le calme et il lui avait dit : « Va ! tu es mon peuple, ne pèche plus .» Et il avait réussi à la réintégrer, bien que tout le monde connaisse maintenant sa vérité ! Il était venu incognito, mais on pouvait le suivre à la trace : il agissait partout. Il faisait germer l'espoir et la foi en une vie qui était comme déjà donnée quand il était là. Inévitablement, il faisait germer aussi des vérités que certains auraient préféré laisser cachées... Il devenait inquiétant. Tout le monde venait à lui, commençait à le reconnaître et à s'attacher à lui. Le peuple en était soulevé, il se libérait tellement de ses entraves que les autorités commencèrent à s'inquiéter. Elles se dirent que l'envahisseur allait être jaloux, qu'il allait certainement venir et se venger : qu'il se vengerait à n'en pas douter sur le temple de Jérusalem, le point sensible le plus précieux. Quant à lui, pour sa part, il continuait dans la fiction et les paraboles, mais cela troublait l'esprit des gens. Il disait, par exemple, que si l'on détruisait ce temple, il le rebâtirait dans les trois jours. C'était complètement fou mais cela faisait germer dans l'esprit de certains des idées que personne n'avait eues auparavant. Il se prenait à rêver de plus en plus près de la réalité. Il pensait, comme Jean-Paul Sartre, à « une société où tout le monde jouerait carte sur table », où chacun pourrait tout dire de sa propre vie, tout confesser, absolument. Où « chacun se donnerait tout entier à quelqu'un qui se donnerait tout entier .» Tout le monde comprenait que, pour le rendre possible, il fallait « renoncer à tout privilège et à toute inégalité .»
Alors, un jour, les pouvoirs publics, qui n'entendaient pas se laisser ravaler au rang de simples « services » publics, ont décidé d'arrêter ce processus. De son côté, aucune surprise : il avait, lui, prévu depuis longtemps cette crise. Il savait que les hommes politiques ne peuvent jamais mettre dans leur programme qu'ils vont tenter l'aventure. Ils ont donc coupé court à l'expérience. Ils l'ont coincé un soir dans le jardin public avec des épées et des bâtons. Mais quand il leur a dit : « Cet homme que vous cherchez, cet homme dont il est question, Jésus de Nazareth, c'est moi, présent ! », ils sont tombés à la renverse, foudroyés, soufflés par cette bombe. Ils venaient de toucher la clé du roman, la coïncidence du personnage et de l'auteur. La fiction était devenue réalité ! Cette nuit-là, à cette heure-là, le fils de Dieu était livré tout entier. Dans son livre, il leur avait révélé sa parole et ses idées. Maintenant, il leur abandonnait son corps. En lui, c'était l'ouverture d'un monde où il n'y a plus aucun privilège, plus aucune inégalité, le monde de la vérité ! Les autres ont voulu avoir raison. Ils ont voulu se persuader eux-mêmes que c'était leur fiction, leur projet à eux qui rejoindrait la réalité. Le fruit de vérité totale, celui que la terre en sa longue histoire avait enfin germé, ils l'ont placé sur le haut d'un arbre. Comme des botanistes, ils ont mis un écriteau dessus, en plusieurs langues. De cette façon, sans le savoir, ils lui donnaient les insignes royaux prophétisés par Zacharie. Pour montrer qu'ils étaient les plus forts, après que tout le monde l'ait vu, ils l'ont détaché, l'ont enfoncé dans la terre, et ils ont mis une grosse pierre par-dessus pour qu'on n'en reparle plus. Mais trois jours après, les autorités n'avaient plus en main que leur fiction : l'essentiel leur échappait. Ce qu'en fait elles n'avaient jamais voulu recevoir leur échappait. Leurs prétentions s'écroulaient comme un château de cartes : elles ne gardaient qu'un tombeau vide, une lettre morte que l'auteur leur laissait parfumée. En vérité le temple était debout, c'était son corps, sacrifié mais ressuscité. Ses disciples l'ont vu. Quant à vous, quant à moi, puisqu'il nous a été donné de le savoir : heureux nos yeux parce qu'ils voient, heureuses nos oreilles car elles entendent ce que beaucoup d'hommes ont seulement pressenti, comme Jean-Paul Sartre, dans son intuition! |
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La Thune, Marseille, 2001, 195 p.
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