Recension
de Emmanuel PISANI, op a
biographie de
Muhammad de Tariq Ramadan a pour ambition de
« faire de la
vie du Messager un miroir dans lequel les cœurs et les
consciences faisant face aux défis de notre
époque puissent s’observer,
s’étudier et s’initier aux questions de
l’être et du sens comme aux réflexions
plus largement éthiques et sociales » (p.
11).
D’emblée le propos s’inscrit dans la
pure tradition islamique, faisant du personnage de Muḥammad une figure
incontournable auquel le musulman puise ses
références, ses valeurs, ses normes pour tous les
aspects de sa vie. A partir des sources islamiques classiques,
l’auteur rédige une biographie pieuse,
édifiante et à l’accent parfois
lyrique. Au détour des méditations, il
énonce des principes islamiques fondamentaux qui
éclairent les débats
d’aujourd’hui.
Ramadan affirme que la rencontre et l’échange avec
des non-musulmans est fondé en islam, à
l’instar du pacte des vertueux (hilf
al-fudûl)
scellé entre les juifs et Muḥammad, «
démenti cinglant au discours que l’on a pu trouver
ici et là à travers l’histoire de la
pensée musulmane – et jusqu’à
aujourd’hui – et qui affirme que la
validité
éthique d’un engagement pour les musulmans ne peut
exister que si celui-ci est de nature strictement islamique ou/et
qu’il est établi entre
musulmans » (p.
41) ; il affirme sans ambiguïté la
possibilité d’abandonner l’islam pour
embrasser une autre religion à l’exemple de
‘Ubaydallah ibn Jahsh (p. 121). Le
« cœur
du message fondamental de la Révélation et de
l’action du Prophète » est
«
la non-imposition de la conversion, le respect de la
différence et l’égalité de
traitement ». Et Ramadan anticipant une
éventuelle
objection précise : « Tous les versets
postérieurs qui réfèrent aux conflits,
au fait de tuer et aux affrontements sont à lire dans le
contexte de leur Révélation (alors que les
musulmans sont en situation de défense et de guerre), et ne
sauraient remettre en cause le contenu essentiel de
l’ensemble du message » (p. 139). Il
souligne la
valeur de la justice, du respect des pauvres et des opprimés
(pp. 39 ; p. 79 ; etc.), il redit la nécessité de
toujours choisir de bien et de rejeter le mal ; il accrédite
la thèse de l’affirmation première
d’un jihâd spirituel
dans le
Coran (p. 83) ; il
rejette la vision d’un fatalisme islamique (pp. 91 et 124) ;
il accorde à l’Hégire une dimension
spirituelle et d’ouverture à l’autre
(pp. 130-133) ; il garantit l’intégrité
du corps de l’homme afin qu’
« aucune
torture ni aucune mutilation ne soit jamais acceptée ou
promue, au nom du respect de la Création, de la
dignité et de l’intégrité de
la personne humaine » (p. 192) ; il
présente
Muḥammad comme un homme soucieux de la Nature (p.30 ; p. 199 ; p. 204 ;
p. 307).
Cette biographie
appellerait plusieurs commentaires. D’un point de vue
positif, il est indéniable que ces affirmations sont, pour
une bonne part, un écho heureux des principes
éclairés déjà
énoncés par les mu‘tazilites. Mais quel est
l’enjeu d’une telle présentation ?
Indéniablement, Tariq Ramadan cherche à exposer
une image moderne du fondateur de l’islam et à
extraire sa religion d’une présentation
archaïsante aux logiques tribales. Manifestement, pour
l’auteur, l’islam sera d’autant plus
moderne et à même de répondre aux
défis de notre époque que la vie de Muḥammad, ses
valeurs, ses combats apparaîtront à nos
contemporains comme déjà ancrés dans
la modernité. Que dire de cette
ambition, de ce projet, de cette prédication ? A la lecture
de ces pages, il est difficile de ne pas finir par éprouver
un certain malaise. Tout semble trop beau pour être vrai. A
force de vouloir trop démontrer, on finit par ne plus
convaincre. Une question s’impose : Tariq Ramadan
n’aurait-il pas finalement choisi ici et là ses
exemples, disséquer, recomposer, réorganiser
l’histoire au seul profit de sa thèse ? La lecture
de la Sîra, la biographie officielle et
historique du
Prophète, celle d’Ibn Ishâq comme celle
d’Ibn Hishâm, l’étude de
l'œuvre d'al-Wâqidî et de son Kitāb
al
Maġâzî ou « Livre
des
expéditions militaires »,
sources
auxquelles Tariq
Ramadan est censé puisé, ne laisse aucun doute
quant à la réponse. Il n’est
certes pas aisé de concilier ces exemples de
magnanimité du Prophète et dont Tariq Ramadan est
friand, avec ceux de son intransigeance, de sa violence et de son
intolérance. D’ailleurs, la biographie de Ramadan
elle-même n’échappe pas à
quelques contradictions. Ainsi, par exemple, concernant le sort des
prisonniers, à la suite de la bataille de Badr, Muhammad
décide de leur laisser la vie sauve, à
l’exception de deux d’entre eux
« qui
s’étaient montré
particulièrement odieux avec les
musulmans » (p.
162). Cette exception s’accommode difficilement avec le
principe enseigné par la suite par Tariq Ramadan :
« Muhammad, contrairement aux usages arabes et
même
à ceux des juifs, ne tue jamais ses
prisonniers »
(p. 221) (1). En conclusion, nous ne
pouvons que nous étonner et regretter que Tariq Ramadan qui
exhorte pourtant les penseurs de l’islam à un
renouveau du mode de lecture et de compréhension des sources
islamiques, à laquelle il est parfois fait allusion dans
cette biographie, ne dit ici mot quant à la
nécessité et à
l’élaboration d’une méthode
critique dans la connaissance du Prophète de
l’Islam. L’approche est certes
« savante
», mais elle n’est point
« scientifique
». Il ne suffit pas d’affirmer que la «
Constitution de Médine »
garantit aux Juifs les
mêmes droits que ceux accordés aux musulmans, il
faut fonder cette « égalité
juridique
» à partir de l’intention, de la
finalité précise du document que
l’histoire critique parvient à établir (2). En faisant abstraction des
études philologiques et
historico-critiques qui permettent une connaissance plus approfondie et
plus objective de la figure de Prophète de
l’Islam, Tariq Ramadan ne s’est-il pas
privé du seul outil scientifique qui aurait pu fonder en
vérité les principes qu’il
énonce sans ambages ? Emmanuel
PISANI, op
(1) Sur le sort des
prisonniers, qu’il nous soit permis de relater
précisément ce qu’en rapporte Ibn
Hishâm dans la Sîra,
d’après la traduction de Wahib Atallah, La
vie du Prophète Mahomet, Paris, Fayard, 2004, p.
212 : « Le Prophète ordonna de tuer
‘Uqba ibn Abû Mu‘ît.
‘Uqba lui demanda : - Muhammad, qui va
nourrir mes
petits-enfants ? - Le feu,
répondit-il ».
(2) Michael
Lecker, The
« Constitution of Medina »,
Muhammad’s first legal document, Collection Studies in Late
Antiquity and early Islam, The Darwin Press, Princeton, New Jersey,
2004, 232 pages.
Présentation
de l'éditeur
Le Prophète
occupe une place
unique dans la conscience et la vie des musulmans. Il est celui qui a
reçu et transmis le Coran, le Texte
révélé qui rappelle la place
éminente de l'Envoyé de Dieu, tout à
la fois annonciateur, modèle et
guide. Muhammad n'est cependant pas un médiateur : il ne fut
qu'un homme, qui a agi et transformé le monde à
la
lumière des révélations et
des inspirations qui lui sont parvenues de l'Unique, Son Educateur.
Cette humanité assumée, élue et
inspirée fait de lui un modèle pour les
fidèles d'aujourd'hui. Humanité et
exemplarité : telles sont les deux
dimensions à travers lesquelles Tariq Ramadan restitue la
figure fondatrice de l'islam. S'appuyant avec une rigueur scientifique
sur les
sources les plus fiables et les plus reconnues par les savants et
traditionnistes musulmans, il s'intéresse non seulement aux
étapes et aux actions de la vie du Prophète, mais
il accompagne
son récit de réflexions critiques et
méditatives sur le sens profond de cette vie. Parce qu'il
s'attache à démontrer
l'actualité de la parole du Prophète, ce livre se
présente comme une
introduction privilégiée à
l'islam. Le parcours du messager renvoie aux questions
premières et éternelles
: sa vie est une invite à l'humilité,
à la fraternité, au respect, à la
justice et à la paix. Mais aussi, et surtout, à
l'amour. C'est pourquoi
le souffle de la Révélation porte un enseignement
utile à tous les
hommes, qu'ils soient ou non musulmans.
Biographie
de l'auteur
Tariq
Ramadan,
docteur ès lettres, est professeur d'islamologie. Il est
actuellement
Senior Research Fellow à l'université d'Oxford
(St. Antony's College)
et à la Lokahi Foundation (Londres). Engagé
depuis plus de vingt ans
dans le débat sur le renouveau de la pensée
musulmane dans le monde et
la place de l'islam en Occident et dans les
sociétés laïques, il est
l'auteur, notamment, d'un livre d'entretiens avec Aziz Zemouri, Faut-il
faire taire Tariq Ramadan ? (L'Archipel, 2005). maj 04.07.2007 |