Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 1991 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 75, 1991, 651-665 |
1. La création dans les publications actuelles de catéchèse et de pastoraleComment les revues catholiques grand public de langue française parlent-elles de la création ? Telle est la question à laquelle cette enquête tente d'apporter quelques éléments de réponse2. Cette étude n'est évidemment pas exhaustive ; du moins tient-elle compte de divers domaines de cette littérature : la jeunesse, les dossiers de magazines à large diffusion, les revues à but catéchétique ou de formation de base, en particulier biblique. La période concernée recouvre un peu plus d'une quinzaine d'années, mais il est sûr que l'actualité des thèmes écologiques, tant au plan profane que religieux, a suscité un intérêt accru de la presse pour les questions touchant à la nature, la création... et à sa "sauvegarde". Ne sont pas présentées ici toutes les idées véhiculées par ces revues, ni les critiques qu'il aurait lieu d'en faire ; il s'agit plutôt de mettre en évidence les attitudes, les questions, les choix sous-jacents aux textes étudiés. D'un point de vue global, il apparaît que ces articles relèvent d'une vision moderne de l'univers, celle du XXème siècle finissant. Les références utilisées sont souvent assez proches : Hubert Reeves, Joël de Rosnay, Albert Jacquard, Jules Carles, Jean-Marie Pelt, pour les contemporains ; Nicolas Copernic, Galilée, Charles Darwin, Pierre Teilhard de Chardin, pour le passé. Mais ces revues révèlent simultanément les difficultés que rencontre aujourd'hui la foi chrétienne pour répondre aux questions posées précisément par cette vision. Les termes de nature, monde, univers, création seront utilisés sans trop chercher à les distinguer, suivant en cela la tendance générale, tout en souscrivant à la remarque d'Eloi Leclerc, franciscain : « on ne parle plus de création mais de la nature sans référence à un créateur aimant, une nature qui serait extérieure à l'homme. Or nous sommes, nous aussi, des créatures au même titre que les sources et les bois, les oiseaux et les fleurs. Nous sommes tous enfants d'une même paternité, celle de Dieu. »3.
a) Emerveillement, harmonie, beautéA une seule occasion, la terre est évoquée comme une « planète hostile »4 ; partout ailleurs, la planète bleue, et plus largement, l'univers sont présentés comme lieux de beauté et d'harmonie, causes d'émerveillement. L'iconographie reflète cette conception : images sidérales ou champêtres, photographies d'animaux familiers et charmeurs, d'enfants ou de parents illustrent ces pages. La nature est toujours belle, bonne et propre... sauf lorsque l'homme se met à la polluer ; nous en reparlerons. Le numéro hors-série de la revue Prier est, en cela, tout à fait représentatif ; Teilhard côtoie François d'Assise et Kepler, un musulman en prière, le tout sur fond de ciel étoilé, de coucher de soleil, de sous-bois exotique ou de bébé-phoque. A côté d'interventions de Jean-Marie Pelt ou de Rémy Chauvin, Eloi Leclerc explique : « l'harmonie intérieure de l'homme ne peut se réaliser sans une harmonie profonde et réelle avec la nature. Elle est le seul chemin qui mène à Dieu5. » Elle seule peut redonner à l'homme le regard émerveillé qui l'ouvrira au Créateur. Cette nature - qui ne connaît ni les microbes, ni les prédateurs, ni même les cycles biologiques - est ainsi perçue comme un lieu de « redécouverte d'une dimension oubliée : espace spirituel, don d'un Autre... »6 , lieu de contemplation de Dieu et de regard sur la condition de l'homme, « semblable à l'herbe que le souffle a tôt fait de dessécher, si vite pollué lui aussi par son propre péché »7. Un homme placé par Dieu sur « une ligne de crête, entre une nature à respecter et à tenir à distance » 8. b) La question bibliqueC'est par le biais de la question biblique qu'est le plus souvent évoquée la place de l'homme dans l'univers, le sens de son existence. Question biblique dont le principal enjeu semble bien être la compréhension des premiers chapitres du livre de la Genèse9 ; seuls les Dossiers de la Bible font une étude un peu systématique des autres textes bibliques évoquant le thème de la Création. L'effort catéchétique accompli est évident : le point de départ est la difficulté à concilier ces textes avec les découvertes des sciences ; Michaël, dans l'enquête publiée par Phosphore10, explique : « les gens qui racontent ça [l'histoire d'Adam et d'Eve] n'ont jamais lu une revue scientifique ». Ne serait-ce pas une invitation à reconsidérer la place et le rôle de ces textes de la Genèse dans les parcours catéchétiques et l'enseignement pastoral ? Tel n'est pas le souci principal des auteurs. Ces derniers soulignent du moins le nécessaire travail exégétique à poursuivre : étude des cosmologies utilisées, précision du genre littéraire, comparaison avec d'autres textes de création ; Pirogue, par exemple, recourt largement à des récits africains, en vue de favoriser l'entrée dans l'imaginaire biblique. Effort tout à fait louable, qui conduit à distinguer nettement les sciences positives qui disent le comment et recherchent les causes des phénomènes étudiés (en émettant des hypothèses, avec des degrés particuliers de certitude) et l'Ecriture qui joue sur le registre des significations à donner à ces phénomènes11. Si les auteurs bibliques s'appuient sur les connaissances de leur époque pour parler de leur foi (qui est la nôtre), il faut maintenant la présenter sous la lumière de nos propres connaissances : comment comprendre aujourd'hui l'idée d'un homme créé à l'image de Dieu ? comment parler du "péché originel"12 ? Comment inclure le fait de l'évolution ? Car « la foi qui place la volonté de Dieu à l'origine de tout peut dès lors s'accommoder de ces différentes théories, ainsi qu'en témoignent nos premiers chapitres de la Genèse élaborés à des époques différentes »13. c) L'homme et son histoireLe fait de l'évolution, tant de l'univers que du monde vivant de la Terre, est largement admis, expliqué et illustré ; le dossier de Panorama, par exemple, présente ce fait sous la forme de dialogues entre deux enfants et leur grand-père, dans un langage exact, qui se veut simple. L'évolution de l'homme est évidemment plus délicate à traiter ; dans La Foi aujourd'hui, en commentaire d'une photo extraite du film Greystoke, la Légende de Tarzan, on peut lire : « Pourquoi telle lignée de singes a-t-elle donné naissance à l'homme ? Mystère ! Nous croyons simplement que le Créateur a voulu préparer longuement un Corps humain capable de recevoir son Esprit.14 ». Sans doute... mais l'apparition de la conscience humaine n'est peut-être pas aussi simple ; et la question ne se résout pas en un mot, même magique, comme dans cette légende de Phosphore : « Du singe à l'homme, une mutation de taille : la conscience15 ! » Autre difficulté : où va l'évolution ? Le petit catéchisme de Fêtes et Saisons répond ainsi : » Actuellement toute l'humanité et le monde vivent dans les douleurs de l'enfantement. Par ses efforts pour aménager la terre, rendre la société plus humaine, mettre plus de justice dans le monde, l'humanité accueille et met en uvre l'énergie de Dieu. Dieu leur donne ainsi de préparer le monde de demain et celui de la fin des temps. Les chrétiens ne restent pas les bras croisés, ils ne sont pas fatalistes, ils agissent avec Dieu16. » L'évolution serait maintenant entre les mains de l'homme, acteur dans et de l'univers : telle est l'affirmation rencontrée en plusieurs endroits. Bien plus : le Royaume de Dieu est notre monde transformé par une nouvelle pratique, qui vient remplacer la loi du plus fort : « Au seuil de la nouvelle étape, la loi du plus fort (sélection naturelle) trouve ici une limite radicale. Jusqu'à l'apparition de l'homme, elle a joué dans le sens du progrès des espèces. Dans la construction d'une vie ensemble à l'échelle de la planète, elle conduit directement à la catastrophe. L'avenir de la vie passe désormais par l'acceptation d'un nouveau principe : le service de l'autre et le don de la vie. Le geste du lavement des pieds vient relayer l'affrontement millénaire de l'animal avec son semblable. Il ouvre un chemin pour la venue des cieux nouveaux et de la terre nouvelle où Dieu habitera17. » Un tel glissement du biologique à l'éthique est aussi surprenant que dangereux : les sciences sont d'abord un "logos", une connaissance, avant d'être une pratique. Si elles offrent à l'homme un certain pouvoir, elles lui rappellent aussi qu'il appartient à cet univers, soumis comme lui à des lois dont il ne peut se défaire aisément. Dieu seul saura faire advenir son Royaume, radicalement nouveau, même si l'homme est appelé à le préparer, pour mieux le recevoir. C'est dans un tel rapport entre sciences et foi que la question éthique peut se poser, l'un des enjeux les plus importants lorsque l'on se met à « penser la création »18. d) L'homme, la technique, le mondeL'homme n'est pas un touriste, au milieu d'une exposition ; il est au-dessus du monde, libre d'agir sur lui, « de poursuivre sa recherche scientifique sans craindre la colère des dieux... jusqu'à une certaine limite. Horreur d'Hiroshima. »19. Lieux d'exercice de sa liberté, la matière, la nature sont donc des moyens donnés à l'homme pour grandir, des moyens à respecter. La question éthique est en effet sous-jacente à de nombreux articles, qu'il s'agisse de l'éthique médicale (fondée surtout sur des arguments philosophiques et théologiques) ou de l'éthique écologique (aux fondements plus flous, peut-être parfois esthétiques si nous nous référons aux illustrations...). Question qui est même abordée, fort justement, dans une intervention à caractère féministe : « Ce serait se tromper que de continuer à dire que l'"être humain" en général a causé de l'injustice, fomenté des guerres et détruit la Création. En réalité, c'est l'activité de certains sujets précis qui a amené des changements historiques... »20. La question du progrès est, dans ce cadre tout au moins, relativement peu abordée ; citons du moins Astrapi : « Les hommes ont besoin de la nature pour se nourrir et vivre agréablement. Mais ils ont aussi besoin de leurs inventions. Grâce aux progrès de la science, ils peuvent voyager, se soigner, communiquer entre eux pour s'entraider, découvrir le reste de l'univers. Ce serait une erreur d'arrêter le progrès pour préserver la nature ou de saccager la nature en poursuivant le progrès ! Les hommes sont en train de chercher un équilibre entre les deux21. » Optimisme qui traverse, fort heureusement, ces revues destinées aux plus jeunes, alors qu'il est plus rare dans celles destinées à leurs aînés. Ces dernières soulignent plus volontiers les limites du progrès : « la science et les murs jouent [...] dans notre histoire le rôle de "l'arbre de la connaissance du bien et du mal" »22. e) Des questions en suspensTrois questions demeurent finalement en suspens ou trop peu développées ; trois questions somme toute liées : la perception du monde, le mal, le salut. S'il est vrai qu'» il n'a jamais existé un moment de l'histoire où l'homme vivait en amitié avec les bêtes sauvages, où le mal physique et la mort étaient absents »23, la perception du monde le plus souvent véhiculée est celle d'une création probablement trop belle, trop harmonieuse, trop paradisiaque : la mort, la laideur, la lutte, les conflits en sont exclus... ou, du moins, trouvent-ils leur seule origine dans l'homme. Définir avec plus de précision ce que le terme de "mal" recouvre, dans sa dimension strictement humaine ou plus largement biologique, ne doit pas seulement trouver place dans les "dossiers" et les "hors-séries" traitant du péché, ce qui paraît bien être le cas. Introduire cette définition dans l'étude de la création est nécessaire pour une juste compréhension du salut par le Christ. Si l'homme est sauvé par le Christ, le salut concerne aussi la création, sans se réduire à une bioéthique et une écologie chrétiennes. Comme le font remarquer les Dossiers de la Bible, « l'écologie ne saurait tenir lieu de théologie »24 ! Maintenant que les théologies reconnaissent plus aisément la place des sciences au sein de la connaissance humaine, il reste à établir un réel dialogue entre théologies et sciences. 2 Le corpus de l'enquête est le suivant : 3 Prier, hors-série n° 12, p. 7. 4 Fêtes et Saisons, n° 288, p. 4. 5 Prier, hors-série n° 12, p. 8. 6 Panorama, hors-série n° 11, p. 64. 7 Panorama, hors-série n° 11, p. 65. 9 C'est-à-dire de Gn 1 à 3, les chapitres 4 à 11, qui font pourtant partie de la même section , étant écartés. 10 Phosphore, n° 95, p. 28-29. 11 Cette distinction est aujourd'hui le fondement le plus fréquent du dialogue entre les sciences et la foi : <<on dira que la science et la foi appartiennent à des plans différents ; caractérisons ces plans en disant que la science recherche le comment des phénomènes, alors que la foi s'intéresse au pourquoi des choses >>, écrit Anthime Caron, dans un ouvrage récent destiné aux jeunes : La science change-t-elle la foi ? (Coll. « Première bibliothèque de connaissances religieuses »), Mame, Paris, 1991. 12 Lumen vitae, 45, 1990, p. 375-393. 13 Il est une foi, n° 38-39, p. 17. 14 La Foi aujourd'hui, hors-série, p. 11. 16 Fêtes et Saisons, n° 407-408, p. 62. 17 Fêtes et Saisons, hors-série 1987, p. 33. 18 Il est une foi, n° 38-39, p. 7-8. 19 La Foi aujourd'hui, hors-série, p. 10. 20 Il est une foi, n° 38-39, p. 23. 22 La Foi aujourd'hui, hors-série, p. 12. 23 Fêtes et Saisons, hors-série 1987, p. 21. 24 Les dossiers de la Bible, n° 33, p. 2. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |