Bulletin de Théologie, Théologie de la création Sciences et théologies - Année 2000 Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques 84, 2000, 135-171 |
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BULLETIN DE THÉOLOGIE par J. Arnould, R. Bergeret, J. Courcier, J. Fantino, R. Klaine, J.-M. Maldamé, D. Renouard1. IntroductionCe bulletin prolonge les précédents. On constatera à le lire une continuité dans les thèmes abordés. Mais, en même temps, on voit apparaître quelques approches nouvelles : une ouverture sur les autres religions et, au plan épistémologique, l'intégration de la pensée marquée par le paradigme évolutionniste dans la théologie. En France on constate un décalage entre le sérieux des ouvrages recensés et la manière de traiter des questions dans le débat public. Pour cette raison, le bulletin évoquera rapidement ces débats, avant d'analyser les études scientifiques, philosophiques et théologiques qui en constituent l'objet. 1- ActualitéTrois ouvrages illustrent plusieurs aspects du débat en France entre science et religion. Cet ensemble constitue une introduction aux thèmes développés dans la partie suivante. Le titre du livre de C. Allègre2 laisse à penser que l'auteur répondrait aux deux questions suivantes : la science peut-elle démontrer ou infirmer l'existence de Dieu ? L'auteur est-il lui-même croyant ? En fait, il n'en est rien, ou du moins C.A. se contente-t-il d'offrir, en conclusion, deux réponses qui paraîtront courtes ou sibyllines : « la science ne peut ni infirmer, ni confirmer l'existence de Dieu » (p. 301) ; croire est une question de goût, et répondre à la question de sa propre foi dévaloriserait l'ensemble de l'ouvrage. Et C.A. de citer un mathématicien perse du XIe siècle pour affirmer que, tout en ignorant « s'il existe une justice et une miséricorde » il garde confiance, car il a « toujours été sincère » (p. 303). On ne peut pourtant mettre en doute la sincérité de l'auteur dans son examen, avant tout historique, des rapports entre Dieu et la science, ou plutôt entre ce qu'il appelle les « Églises » (pour désigner tous les « groupements d'hommes de religion organisés », p. 229) et les divers domaines de la recherche scientifique. Il affirme que ces rapports relèvent avant tout du domaine du pouvoir, et non de celui du savoir 3 ; affirmation illustrée par l'affaire Galilée qu'il "décortique" dans le premier chapitre, et par bien d'autres « affaires », jusque dans le bouddhisme tibétain. Toutefois, le propos de C.A. se porte avant tout sur l'Église catholique : « sans l'Église catholique, la science ne se serait pas développée en Occident, mais [...] à cause d'elle, elle s'est beaucoup mieux épanouie dans le monde protestant que catholique » (p. 257). Probablement est-ce dans cette perspective qu'il ne manque pas d'épingler, à plusieurs reprises, J. Guitton ou P.-P. Grassé, ou qu'il commet l'erreur de parler de l'excommunication de C. Darwin. C.A. a sans aucun doute des dons de narrateur ; il le montre ici une fois encore, pour un dossier dont il a fort justement choisi d'honorer la dimension historique. Il a raison par ailleurs de souligner le rôle néfaste de l'arrogance et du dogmatisme, tant chez les clercs que chez les savants ou les politiques (voir l'affaire Lyssenko en URSS). Son ouvrage souffre toutefois d'une analyse insuffisante de la dimension mythique des représentations du monde, y compris celles influencées ou construites par les sciences. La place occupée par le savoir dans les sociétés et les cultures contemporaines, y compris vis-à-vis des religions, ne relève pas seulement d'enjeux de pouvoir entre institutions ou courants d'opinion ; elle dépend aussi de la manière dont une réponse est offerte aujourd'hui aux interrogations mythiques sur l'origine et la fin de tout, y compris de l'espèce humaine et de la personne. Contrairement aux prétentions passées du scientisme, ces interrogations n'ont pas disparu avec le développement des techniques et des sciences ; les craintes suscitées par ces dernières leur confèreraient plutôt un regain d'intérêt 4. Une dernière question : ce livre ne méritait-il pas d'être intitulé « La science face aux Églises » plutôt que Dieu face à la science ? Dans sa lettre ouverte au Ministre français de l'Éducation, P. Grelot s'interroge lui aussi sur la pertinence du titre choisi par C. Allègre pour son ouvrage5 : « Vous avez donc, Monsieur, écrit le professeur d'exégèse, entrepris de faire quelque chose comme le procès de Dieu face à la Science (avec un S majuscule). Mais plutôt que le procès de Dieu, dont la présence se situe bien au-dessus de ce que vous pouvez en dire, vous avez présenté le procès de la religion qui organise les rapports des hommes avec Dieu. » Et, poursuit P.G., « je soupçonne vos informateurs de vous avoir entraîné parfois dans quelques confusions » (p. 81). Des confusions que l'exégète ne manque pas de relever (surtout lorsqu'elles touchent aux questions bibliques), avec l'ardeur et même parfois la violence qu'on lui connaît. Si bien que du livre de C. Allègre, on risque de ne plus retenir grand chose, après avoir lu La Science face à la foi ! Sans doute, son lecteur aura-t-il profité de l'érudition de P.G., de sa passion pour la Bible et de son goût pour l'exactitude ; il aura aussi profité de l'occasion pour réfléchir aux capacités de l'homme à percer son propre mystère, aux limites de la science, aux perspectives ouvertes par les religions et aux traits propres aux traditions juives et chrétiennes. Mais, quelles qu'en soient ses limites, le livre de C. Allègre méritait probablement une « lettre » plus ouverte sur le dialogue que celle de P.G. ; en effet, Dieu face à la science a été pour beaucoup, croyants ou non, scientifiques ou non, l'occasion (médiatiquement suscitée et entretenue) de prendre la mesure du débat entre science et religion, et d'en débattre. Ce n'était déjà pas si mal. Quoi qu'il en soit des propos de C. Allègre et de P. Grelot, force est de reconnaître que ceux du gynécologue R. Frydman ont une toute autre tenue6. « Toute l'histoire de l'embryon, des conduites à avoir à son égard, tient à la croyance en son animation. L'embryon est-il animé ? L'homme l'est-il ? Je l'ignore. Mais à défaut d'être habité par une âme, j'estime que l'embryon mérite toute notre considération lorsqu'il est habité par le désir d'une mère » (p. 199). R.F. met ainsi en évidence, pour le défendre, le rôle du projet parental, dans l'élaboration de son éthique médicale ; c'est l'intentionnalité (parfois réduite à celle de la mère) qui donne à l'embryon son caractère sacré et le différencie d'un quelconque amas cellulaire. En posant cette affirmation, l'auteur n'ignore pas pour autant la diversité des traditions religieuses (et de leurs législations), à propos du statut de l'embryon. Il est même à l'origine d'une « consultation éthico-religieuse », au sein de son service, dont la présentation constitue davantage qu'un chapitre de son livre et apparaît plutôt comme le lieu d'une expérience concrète de rencontre entre des convictions religieuses et les propositions de la médecine contemporaine. Comme C. Allègre et d'autres auteurs, R.F. accorde une grande place à l'histoire, qu'il s'agisse de celle des relations entre la science et les religions, des connaissances scientifiques sur la reproduction humain ou encore des idéologies inspirées de la science (comme l'eugénisme) ; et ce non sans brio. Mais ce qui est remarquable, c'est l'esprit du praticien qu'il sait insuffler, aussi bien dans l'analyse critique du désir d'enfant sans défaut que dans celle de Donum vitae ou de la loi de bioéthique de 1994. Cet honnête homme athée conclut en dénonçant deux « mythes », celui de la médecine déshumanisée et celui du dogmatisme glacial des clercs chrétiens. Au premier, il oppose une médecine, la sienne en particulier qui ne se réduit pas à l'acharnement procréatif ; au second, le sens humain et réaliste (ou sensus fidei ) que les croyants, en particulier au sein de l'Église catholique, savent montrer. Bref, un bel exemple de dialogue qui n'a rien d'une « alliance entre le caducée et le goupillon » (p. 120). C. Allègre et P. Grelot, auteurs spécialistes dans leur domaine, ne le sont pas hélas dans le sujet abordé, ce qui explique l'insatisfaction ressentie à leur lecture. R. Frydman, quant à lui, fait part de son expérience de médecin. Il est intéressé par les questions posées par la pratique religieuse de ses patientes en lien avec sa pratique médicale. Il s'agit par conséquent de réfléchir à la relation entre pratique scientifique et pratique religieuse, et pas entre science et théologie. Avec ces ouvrages on touche du doigt une difficulté essentielle du dialogue entre les domaines scientifique et religieux. Ces domaines sont rarement définis. Or, il faut les préciser. Pour la science, considère-t-on la démarche ou les résultats qui en sont le produit ? Pour l'autre domaine, s'agit-il de la religion, de la foi ou de la théologie ? Bien que les auteurs présentés maintenant soient soucieux de la relation entre science, religion et théologie, ils n'échappent pas à la remarque précédente, au moins pour la plupart d'entre eux. Il leur arrive parfois de glisser d'un registre à l'autre, par exemple de la science comme ensemble de résultats à la science comme activité, ou encore de la religion à la théologie. Une première partie examinera une série d'ouvrages traitant du dialogue entre science, religion et foi ; une autre partie s'attachera à la notion de création. 1 Membres du Groupe de recherche Albert le Grand sur sciences et théologies. Adresse : J. Fantino, 4, rue Lacordaire, 54000 Nancy. 2 Claude Allègre, Dieu face à la science , Paris, Fayard, 1997, 21,5 x 13,5, 305 pages. 3 Sur le thème des raports entre les découvertes scientifiques et le pouvoir politique, voir Jacques Blamont, Le Chiffre et le Songe , Paris, Éditions Odile Jacob, 1993. 4 Voir les travaux de Dominique Lecourt. 5 Pierre Grelot, La Science face à la foi . Lettre ouverte à Monsieur Claude Allègre, Paris, Cerf, 1998, 13,5 x 19,5, 88 pages. 6 René Frydman, Dieu, La médecine et l'embryon , Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, 15,5 x 24, 288 pages. sur sciences et théologies reproduction autorisée pour DOMUNI référence Internet : http://biblio.domuni.org/revues/bt/ |